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Nous rendre plus forts

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Si l’immunité du corps est automatique, celle de l’esprit se fait par le débat. Je nous souhaite, même dans le déconfinement, de continuer à débattre.

Le confinement achève. Le Québec recommencera tranquillement à respirer. Tant mieux. La tentation sera sûrement forte de passer par-dessus le traumatisme en oubliant cette période très désagréable de notre vie collective. Ce serait une erreur.

COVID-19: coûts et bénéfices

Ce serait se condamner à n’avoir eu que les coûts de la pandémie sans en bénéficier autant que possible.

Qu’on ne se méprenne pas: je ne recommande pas de rester à l’intérieur plus longtemps que nécessaire. Mais oui, j’espère pour nous qu’à nos tables de restaurants, bientôt sans masques, nous réfléchirons un peu plus à la crise du coronavirus.

L’immunité et les idées

C’est une phrase surutilisée du penseur allemand Friedrich Nietzsche: «Ce qui ne me tue pas me rend plus fort.» On n’échappe jamais tout à fait à l’impression que, plutôt qu’un réel souhait de renforcement, c’est un moyen de trouver un silver lining in everything...

Et si c’était le cas? On peut — je le recommande — ne pas être masochiste et ne pas se souhaiter des événements qui, sans nous tuer, nous amèneraient près de la mort. Mais quand ils arrivent, on a aussi bien avantage à en tirer quelque chose de positif, non?

Notre corps a compris cet avantage et l’a intégré sous la forme du système immunitaire. Exposé à du non-soi, l’organisme est temporairement affaibli; mais il se renforce aussi en apprenant à ses globules blancs à reconnaître ce non-soi pour mieux lutter contre lui lors d’une prochaine exposition. Ce mécanisme, qui explique aussi le principe de la vaccination, beaucoup d’entre nous l’ont connu durant la pandémie.

On peut analyser de la même manière l’exposition aux idées neuves, pour mieux les apprécier.

Solidaires dans le débat

L’esprit d’une personne peut être vu comme un organisme émotionnel. Pour plusieurs d’entre nous, le confinement a été une assez terrible infection (isolement, ennui, perte de structure du quotidien), mais on a développé notre résilience.

L’ensemble des idées d’une collectivité peut être vu comme un organisme intellectuel. La pandémie a été pour le Québec un important défi (conspirationnisme, culpabilisation de la part des soignants, transformation de l’État en bouc émissaire), mais on a redécouvert notre solidarité.

Ce sont deux formes d’immunité de l’esprit plutôt que du corps qui nous ont renforcés.

Qui dit «solidarité» dit trop souvent «penser la même chose». Or, un consensus mou ne renforce pas: au contraire, il ne donne aucune base pour construire du solide. La pandémie nous a plutôt rendus solidaires dans le débat. Ç’a été pour plusieurs une formation politique aussi efficace que 2012 pour les étudiants. Au lieu des seules oppositions parlementaires, chaque citoyen est devenu un chien de garde critique de l’action gouvernementale.

Dans un débat, les idées différentes sont du non-soi pour les uns et les autres; le dissensus derrière le consensus mou, c’est la maladie; et la recherche de consensus dur fait les globules blancs qui immunisent.

Oui, il y a eu des excès de rage au clavier. Le lynchage sur les médias sociaux est devenu courant. De nombreuses personnalités publiques ont préféré se déconnecter plutôt que de laisser cette agressivité numérique les miner. C’est un triste dommage collatéral d’une tendance à la chicane mal dirigée... qu’on peut heureusement rediriger.

Travailler à se chicaner

L’infection au SRAS-CoV-2 pour certains et l’injection de Pfizer, de Moderna ou d'AstraZeneca pour d’autres auront renforcé nos corps personnels.

Ce qui aura renforcé notre corps collectif, c’est notre capacité à s’exposer au débat et à grandir à travers lui. Contrairement à ce que certains nous disent et redisent, au Québec, on n’a pas peur de la chicane. Mais comparativement à d’autres, on en comprend le prix, et donc on tient à ce qu’elle soit un bon investissement. Et on sait, par notre Révolution tranquille, qu’elle affaiblit moins que des soulèvements violents.

C’est de cette nation-là que je suis fier. Celle des humains, pas des terrains; celle des cerveaux qui évoluent, pas des traditions qui limitent. On n’est pas les plus grands lecteurs ni les meilleurs débatteurs: heureusement, ça s’apprend.

Et je tiens à y travailler. Ça me semble plus porteur, comme attitude nationaliste, que de se décourager de l’état actuel de notre pensée et d’aller briller chez des plus lettrés.

Au revoir et remerciements

Sur ce, bon été à mes lecteurs! Ç’aura été un plaisir de lire vos commentaires. N’hésitez pas à continuer de me suivre via mes médias sociaux personnels. Au plaisir de reprendre à l’automne nos échanges sur ce blogue. Et merci à Québecor pour la tribune!