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Des ados explorent leur ville intérieure

Des ados explorent leur ville intérieure
Photo Nicole Dayana Benalcazar Lopez

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Dans la trentaine, un bac et une maîtrise en philosophie en poche, Pierre-Louis Gosselin-Lavoie a été engagé en 2020 pour la première fois de sa vie comme enseignant au secondaire. Depuis la rentrée, il donne le cours d’éthique et culture religieuse (ECR).

Pour ses élèves, il s’appelle monsieur Gosselin-Lavoie. Chez moi, on le nomme Pierre-Louis. Dans notre système d’éducation, on le qualifie d’enseignant non légalement qualifié... (Un sujet d’actualité sur lequel j’en aurais long à dire, mais ça sera pour une autre fois).

Cette année, en ECR, il a proposé un projet intitulé «Y’a au moins ça d’beau!». Ses élèves de 4e secondaire, en mode d’enseignement hybride, avaient l’obligation de sortir dehors au moins une fois par mois pour observer leur environnement. Lors de cette belle grande marche, ils devaient photographier un élément extérieur qu’ils trouvaient «beau», qui les faisait vibrer, qui les émouvait. Pour chaque image, ils devaient produire une réflexion d’au moins 200 mots. Ainsi, les jeunes ont dû explorer leur «ville intérieure».

Aujourd’hui, il veut rendre hommage à ses élèves. En ce qui me concerne, je veux aussi rendre hommage à son idée. 

Voici les travaux réalisés par trois de ses élèves: 

Cigarettes

Par Romane Boudreault

Le 14 février est pour moi une journée détestée, parce que ce jour-là, il y a trois ans, tu nous as brisés.

Les cigarettes nous ont rapprochés, nous ont donné une bonne raison de se parler. «T’as-tu un feu pour moé?» Oui. Une discussion trop courte pour mes papillons et moi, qui nous demandions déjà quand nous allions nous revoir. Les bottes toutes crottées, tu ne t’es jamais retourné. Comme un enfant, tu faisais voler la slush grise et j’ai été charmée. Le soir même, tu m’as écrit:

- Hey, c’est toi la fille du lighter?

- Oui, oui, c’est moi.

- T’étais pas mal cute avec tes joues rouges. 

Mes joues sont redevenues rouges immédiatement, mais d’excitation cette fois. J’ai encore de la difficulté à comprendre ce que je trouve de si attirant dans un garçon qui détruit ses poumons. Quand tu nous as fuckés, j’ai eu l’impression de manquer d’air et, aussi ironique que ça peut l'être, je suis sortie fumer. J’essayais sûrement de faire brûler ma peine. En passant par le terminal Beauport pour aller ramasser mes choses chez toi, j’ai pu remarquer que nos deux noms étaient encore inscrits sur le long morceau de métal. Et depuis ce jour, chaque fois que je passe devant ce poteau et que j’y vois une cigarette, je te vois, toi. 

Je ressens l’instant même où tu m’as embrassée, le corps en entier accoté sur le pilier, mes pieds congelés. Je t’imagine encore parfois, mais c’est inévitable: si je passe devant, tu y seras.   

Seule dans mes pensées

Par Céleste Lavoie

J’ai choisi cette photo car elle est magnifique, mais aussi parce qu'au moment où je l’ai prise, j'étais vraiment dans mes pensées. Je venais de passer la journée à mon chalet avec ma famille et je me suis dit, en regardant la vue, qu'il fallait vraiment que je prenne une photo pour le cours d'éthique. Bizarrement, après la photo, je ne suis pas rentrée. Je suis restée sur la galerie à penser et à regarder le ciel, je ne sais pas combien de temps. Cinq minutes ou une heure, j’en ai aucune idée, mais ce que je peux dire, c'est que c'était vraiment un beau moment. 

J’ai réfléchi à tous les moments que j'avais eus ici et au fait qu'on allait bientôt vendre notre chalet. Le chalet que j'avais depuis que j'avais sept ans, mais, quand j'y pense, j'ai l'impression que ça fait une fraction de seconde. Cet endroit où, quand j'arrivais, j'étais tout le temps en train de chialer sur le fait qu'il n'y avait pas de wifi ou que j'allais devoir faire la vaisselle à la main, mais aussi l'endroit où, quand je partais, j'étais tout le temps un peu déçue. L'endroit où j'ai dormi un nombre incalculable de fois à la belle étoile avec mes amis, et où j'ai fait des cabanes avec mon frère et qu'on se disait que seuls les enfants y étaient invités. L’endroit où j'ai failli mourir noyée dans la rivière parce que j'avais échappé mon sac de bonbons et que je ne voulais pas le perdre, où j'ai volé de l'alcool pour la première fois avec mon ami. Cette fois-là, j'ai eu mon premier bisou et mon premier lendemain de veille aussi. Après avoir pensé à tout ça, je me suis dit que même si la plupart du temps ça ne me tentait pas de venir à mon chalet, ça restait un des endroits où j'étais la plus heureuse. 

La plupart du temps, on se rend compte qu'on aime vraiment quelque chose juste quand on le perd.  

Balançoire vide

Par Nicole Dayana Benalcazar Lopez

Des ados explorent leur ville intérieure
Photo Nicole Dayana Benalcazar Lopez

Il y a une raison pour toute chose. Une phrase souvent entendue, mais pourtant si difficile à croire par moments. Il est difficile d'accepter l’idée qu’autant d’injustices, d’abominations et d’atrocités soient supposément justifiées. On me dit souvent des phrases telles que: «elle n’aurait pas dû nous quitter», «elle a choisi la solution “facile”» ou bien «elle a abandonné même si elle aurait pu continuer». C’est vrai qu’elle n’aurait pas dû partir, mais je suis certaine qu’elle s’est battue autant qu’elle a pu. Je crois fermement que, même si tu es partie, tu es toujours là avec moi, d’une façon ou d’une autre.

Il y a maintenant un an que tu m'as quittée. Il y a un an que j’ai vu ton sourire, que je t'ai vue, toi, pour la dernière fois. Cela peut paraître une éternité pour certains, mais, pour moi, c’est comme si c’était il y a si peu. Beaucoup m’ont dit que le temps calmerait la tristesse et la souffrance rattachées à ton départ, mais, même après un an, dès que je pense à toi, mes yeux s'embrouillent, se remplissent de larmes, et je commence à rêvasser, la tête ailleurs. Les souvenirs qui sont rattachés à toi ont beau être en majorité joyeux, malgré cela, le fait que nous ne puissions plus en créer de nouveaux les rend douloureux. 

Je me souviens particulièrement bien de notre dernière soirée ensemble. Le parc, notre endroit préféré pour chiller et discuter de tout et de rien. Ces balançoires, l’endroit exact où nous avons décidé de nous asseoir après avoir passé la soirée enfermées. Chaque fois que je les vois, je te vois, toi, et ça me fait mal juste d’y penser. Chaque fois que je me rends au parc, je me sens plus seule que jamais, c’est comme si toutes les personnes autour de moi n’existaient pas. Même si ce parc est parfois plein à craquer, pour moi, il sera toujours vide puisque tu n’y es plus. À chaque fois que j’y vais, je prends du temps pour respirer et me calmer, assise sur la balançoire. Cependant, même si tu as beau ne plus être là physiquement, pour moi, tu seras toujours assise ici, près de moi, sur cette balançoire vide dans le parc du coin.