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Tati, la fille adorée de Salvador Allende

Tati, la fille adorée de Salvador Allende
Capture d'écran

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La semaine dernière, je vous parlais d’un dictateur progressiste, Germán Busch, qui avait mené en quelques mois seulement une véritable révolution tranquille dans son pays, la Bolivie, alors que la Deuxième Guerre mondiale venait d’éclater en Europe.

Aujourd’hui je vous parle d’un autre personnage méconnu au destin tout aussi tragique, Beatriz Allende Bussi, surnommée affectueusement Tati. On raconte qu’elle était la préférée des trois filles du président chilien Salvador Allende. Comme son père, elle étudiera la médecine et deviendra chirurgienne. Comme son père, elle militera au Parti socialiste chilien.

Beatriz est une passionnée, elle ne peut se contenter de militer les bras croisés. Aussi joint-elle le mouvement semi-clandestin MIR, le Mouvement de la gauche révolutionnaire, puis, en 1968, après la mort du Che, tente, rien de moins, de reconstruire l’ELN, l’Armée de libération nationale de Bolivie fondée par le Che. Tout le continent latino-américain est alors embrasé et plus au nord, le Québec n’échappe pas à cette vague.

Pendant cette période, Beatriz effectue de nombreux séjours à Cuba où elle recevra un entraînement militaire. Elle rencontre alors son futur mari, Luiz Fernández Oña, un Cubain appartenant au service de renseignements, qui travaille aussi à l’ambassade cubaine à Santiago du Chili. Liaison amoureuse, Cuba et engagement révolutionnaire marqueront le destin de Beatriz.

Lorsque Salvador Allende et son parti, l’Unité populaire, sont élu, à l’automne 1970, Beatriz s’installe définitivement au Chili avec son mari cubain, avec qui elle aura deux enfants. Elle servira alors de lien entre le Chili et Cuba et entre son père et les radicaux de la gauche révolutionnaire. Elle a ramené dans ses bagages une petite mitraillette de marque Uzi, cadeau de Fidel Castro.

Le 11 septembre 1973, Beatriz est réveillée au petit matin par un coup de téléphone. Un membre de la garde rapprochée du président Allende lui apprend qu’un coup d’État est en cours mais que son père exige qu’elle reste à la maison, étant donné son état de grossesse avancé. C’était mal connaître Tati et la fougue de ses trente ans. Elle s’empresse de cacher sa fille Maya chez des amis puis part avec son mari en direction du Palais de la Moneda, siège du gouvernement où se trouvent le président et sa garde rapprochée, une quarantaine de personnes. Dans son attaché-case, la mitraillette Uzi et un pistolet Colt Cobra. À l’exemple du Che, elle est prête à mourir pour la patrie, aux côtés de son père.

Pendant qu’elle s’affaire à brûler des documents divers, son père justement lui ordonne de quitter les lieux pendant qu’il est encore temps, elle et les six autres femmes présentes, dont sa sœur Isabel qui deviendra une écrivaine célèbre. Vieux réflexe macho et paternaliste ? Quoi qu’il en soit, profitant d’une accalmie alors que les attaquants fascistes se retirent pour permettre à l’aviation de bombarder La Moneda, les sept femmes quittent les lieux, ainsi que le compagnon de Beatriz, chargé par son beau-père de veiller sur sa fille.

Quelques jours plus tard, le couple et leur fille Maya, âgée de deux ans, réussiront à quitter le Chili endeuillé, grâce au passeport diplomatique de Fernández Oña. Commencera à La Havane un exil dévastateur qui durera quatre ans. Beatriz est inconsolable. Non seulement son père adulé est mort, mais la gauche est en déroute. On ne compte plus les morts et les disparus.

Dans un premier temps, Tati tente d’organiser la solidarité et la résistance. Une Junte de coordination révolutionnaire est créée, qui regroupe les organisations révolutionnaires du Chili, de la Bolivie, de l’Argentine et de l’Uruguay. Mais l’exil est un terreau fertile aux chicanes et luttes internes. Elle supplie Fidel de favoriser son retour sur le terrain mais le Commandant en chef s’y oppose. Ce serait signer son arrêt de mort.

Parenthèse : Quelques années auparavant, en 1972, alors que nous étions en exil à Cuba, nous avions demandé aux autorités cubaines d’organiser notre départ vers le Chili, mais celles-ci s’y étaient opposées, pour les mêmes raisons. Les services secrets cubains savaient que se tramait un coup d’État dans ce pays andin, et sans passeport, nous aurions été une proie facile pour les militaires fascistes.

Son couple bat de l’aile, tout comme la solidarité. Elle se sépare de Fernández et se consacre désormais à sa petite famille, elle qui a toujours été active politiquement. Le 11 octobre 1977, après avoir reconduit ses enfants à l’école, en profonde dépression, Tati se donne la mort avec sa Uzi dont Fidel lui avait fait cadeau.

Triste fin d’une militante dont a trop peu parlé et qui pourtant a joué un rôle important dans le combat pour la libération des peuples latino-américains. Elle a tenté, pendant les trois ans de l’Unité populaire au pouvoir, de radicaliser son père, l’incitant à créer une milice populaire car il ne fallait pas faire confiance à l’armée, disait-elle avec raison. Son père a préféré faire confiance aux militaires qui lui juraient fidélité.

Les restes de Tati seront rapatriés en 1992, sans qu’aucun hommage officiel ne lui soit rendu.