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Vol de données: Desjardins n’a pas écouté la police

Des policiers assurent avoir averti l’institution de ne pas alerter le suspect du vol de données

Sébastien Boulanger-Dorval
Photo d'archives Sébastien Boulanger-Dorval est considéré par la police comme celui qui a dérobé les données personnelles.

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L’enquête criminelle sur le mégavol de données personnelles de plus de 4 millions de clients de Desjardins pourrait avoir été compromise parce que l’institution bancaire a alerté le principal suspect, même si la police lui avait clairement dit de ne pas le faire.

En mai 2019, la police de Laval, qui avait amorcé l’enquête « Projet Glaive » suite à des signalements de fraude sur son territoire, a servi une sérieuse mise en garde à Desjardins.

L’institution financière avait alors identifié son ex-employé Sébastien Boulanger-Dorval comme l’auteur présumé du vol. Elle désirait récupérer l’ordinateur portable du suspect, ce qui aurait pu lui mettre la puce à l’oreille quant au fait qu’il faisait l’objet d’une enquête.

Sébastien Boulanger-Dorval
Photo courtoisie

« Ne pas nuire à l’enquête »

Le sergent-détective Patrick French, de la police de Laval, s’est alors objecté « fortement à toute action que Desjardins pourrait entreprendre, et ce, compte tenu de l’enquête policière en cours », peut-on lire dans une série d’affidavits rendus disponibles hier par le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP). 

  • Écoutez la chronique économique d’Yves Daoust, directeur de la section Argent du Journal de Montréal, sur QUB radio:  

« [Le policier] répète à plusieurs reprises qu’aucune démarche à l’égard de cet employé ne doit être conduite sans l’accord explicite d’un représentant du Service de police de Laval, dans le but de ne pas nuire à l’enquête », selon les dénonciations de sa collègue Marie-Line Bélair, elle-même sergente-détective à la police de Laval.

Sébastien Boulanger-Dorval
Photo courtoisie

Malgré cette mise en garde, Desjardins a entrepris plusieurs démarches dans les jours suivants, dont la fouille du bureau de Boulanger-Dorval, à Lévis, et la saisie de documents sur les lieux. 

Sébastien Boulanger-Dorval
Photo courtoisie

Les policiers en auraient été avisés a posteriori, lit-on dans les documents dont plusieurs passages ont été caviardés par la Couronne et par Desjardins.

Sébastien Boulanger-Dorval
Photo courtoisie

Climat de méfiance

Au cours des derniers mois, plusieurs reportages ont fait état de difficultés de collaboration entre la police et Desjardins. En février, notre Bureau d’enquête citait une source bien au fait du dossier, qui déplorait « un fort climat de méfiance entre Desjardins et les policiers qui enquêtent sur le vol massif de données ».

Sébastien Boulanger-Dorval
Photo courtoisie

Nous révélions également que la Sûreté du Québec (SQ) avait passé quatre jours cet hiver à perquisitionner les bureaux de Desjardins au centre-ville de Montréal. 

Les policiers avaient alors saisi la Cour supérieure de la possibilité que Desjardins refuse de leur remettre certains documents utiles à l’enquête, en invoquant le privilège avocat-client.

Le PDG de Desjardins Guy Cormier s’était alors défendu en assurant avoir demandé à tous ses employés de collaborer avec la police.

En juin 2020, le 98,5 FM et La Presse ont également cité des policiers mécontents, selon qui l’institution financière était davantage intéressée à « protéger son image » qu’à permettre l’arrestation des suspects.   

  • Écoutez La rencontre Dutrizac-Dumont sur QUB radio:   

Dix personnes visées par l’enquête        

 La SQ a identifié 10 personnes qui pourraient être liées au stratagème allégué de vol d’identité, apprend-on dans les affidavits consultés hier.

Sébastien Boulanger-Dorval
Photo courtoisie

Le premier de la liste est Sébastien Boulanger-Dorval, cet ex-employé du département de marketing de Desjardins congédié après la découverte de la fuite de données.

Les policiers concluent « sans aucun doute » qu’il serait la « taupe » qui a extrait les renseignements personnels des bases de données de Desjardins.

Une dizaine d’autres individus et autant d’entreprises œuvrant principalement dans le domaine de la finance et du télémarketing sont aussi visés. On les soupçonne de s’être partagé les informations personnelles dérobées dans le but de recruter de nouveaux clients. À ce jour, aucun d’eux ne fait l’objet d’accusations.

Les soupçons des policiers ont toutefois été considérés comme assez crédibles pour qu’au moins deux juges autorisent des mandats de perquisition.  

  • Écoutez le commentaire de Richard Martineau à LCN sur QUB radio:   

Individus sous enquête  

  • Sébastien Boulanger-Dorval        
  • Charles Bernier        
  • Mathieu Joncas        
  • François Baillargeon-Bouchard        
  • Nicolas Doiron        
  • Nicolas Fecteau-Tincau        
  • Dave Leclerc        
  • Juan Pablo Serrano        
  • Deux autres individus dont l’identité est caviardée pour le moment                

 Entreprises sous enquête  

  • Capital Garanti (9265-2791 Québec inc.)        
  • Centre hypothécaire Dominion Accès inc        
  • Financement Instant (9315-7238 Québec inc.)        
  • Financière Blackstone (9346-0384 Québec inc)        
  • Force Tm télémarketing/Urgence crédit (9248-7412 Québec inc.)        
  • Gestion François Baillargeon (NEQ : 1168832765)        
  • Groupe financier Bouchard (9347-6760 Québec inc)        
  • Groupe financier Maestro (NEQ : 1171479380)        
  • Prêt Argent 500/Groupe Solutia (9349-6933 Québec inc)        
  • Joncas Société Immobilière (9327-6160 Québec inc.)                

« Au profit d’une organisation criminelle »        

La Sûreté du Québec croit que le vol et la revente des données personnelles des membres de Desjardins pourraient avoir été réalisés en collaboration avec un groupe criminel.

Les policiers étudient en effet la possibilité de recommander au DPCP de déposer des accusations d’« infraction au profit d’une organisation criminelle ».

Ce chef d’accusation est inusité pour des crimes allégués d’ordre financier ou technologique, car il est habituellement réservé aux individus qui rôdent autour ou sont membres de la mafia ou de motards criminalisés comme les Hells Angels.

Rien dans les documents n’indique que la poignée de courtiers qui auraient payé pour obtenir des listes de clients de Desjardins pourrait avoir eu des liens avec de telles organisations. 

Comme pour Vaillancourt

Par contre, il se pourrait que les policiers considèrent que les participants au complot constituent eux-mêmes, par leur manière d’agir, une forme d’organisation criminelle.

On avait vu un cas semblable en 2013, quand l’ex-maire de Laval Gilles Vaillancourt et sa garde rapprochée avaient été accusés d’appartenir (et même de diriger, dans le cas de l’ex-maire) une organisation criminelle, en l’occurrence un système de partage de contrats publics et de ristournes en argent comptant.

Ces chefs d’accusation avaient cependant été abandonnés au cours des mois suivants dans le cadre de négociations entre la Couronne et les avocats des accusés. Vaillancourt avait finalement écopé d’un peu moins de 6 ans de pénitencier pour fraude, abus de confiance et complot.

La commission d’infractions au profit d’une organisation criminelle est passible d’un emprisonnement maximal de 14 ans.

Dans les affidavits que nous avons pu consulter, hier, on apprend pour la première fois la liste des chefs d’accusation criminels qui sont envisagés dans l’enquête sur le vol de données chez Desjardins :        

  • Vol d’identité        
  • Trafic de renseignements identificateurs        
  • Utilisation non autorisée d’ordinateur        
  • Fraude de plus de 5000 $        
  • Infraction au profit d’une organisation criminelle        
  • Possession de biens criminellement obtenus        
  • Complot             

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