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Des fraudeurs profitent de la réputation du Canada et de Montréal

Ils s’évaporent avec des millions soutirés à des milliers d’investisseurs sur internet

William Morrison, présenté comme PDG d’Impero Solutions, est très présent sur YouTube, où on le voit entre autres accueillir ses « leaders » dans de somptueux bureaux. De vidéo en vidéo, toutefois, un de ses grains de beauté au visage change de place. Les premiers indices de la mise en scène.
Capture d'écran Youtube William Morrison, présenté comme PDG d’Impero Solutions, est très présent sur YouTube, où on le voit entre autres accueillir ses « leaders » dans de somptueux bureaux. De vidéo en vidéo, toutefois, un de ses grains de beauté au visage change de place. Les premiers indices de la mise en scène.

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Enregistrer une soi-disant firme d’investissement au Canada, la domicilier dans un édifice du centre-ville de Montréal et disparaître dans la brume avec des millions arnaqués sur YouTube. C’est ce qu'un groupe de fraudeurs vient de faire à la barbe des autorités canadiennes et aux dépens d’investisseurs d’Afrique du Nord et de France. 

Impero Solutions se présente comme une «société d’investissement mondiale de premier plan gérant une multitude de classes d’actifs». Elle s’enregistre au Canada en septembre 2020 pour offrir des «opportunités» en ligne.   

Sur son site, une adresse. La suite 2200 du 1250, René-Lévesque Ouest, un gratte-ciel de 47 étages en plein cœur de Montréal. L’immeuble appartient à la Sun Life, mais Regus, filiale de l’opérateur suisse d'espaces de travail IWG, gère l’adresse.  

L’édifice du centre-ville de Montréal où se trouvent ces locaux.
Photo d’archives, Pierre-Paul Poulin
L’édifice du centre-ville de Montréal où se trouvent ces locaux.

Regus Montréal ne rappelle pas et ne répond pas aux courriels. Au téléphone, une agente du service à la clientèle confirme, du Texas, qu’Impero a bel et bien signé une entente pour la suite 2200, mais qu’elle n’y a jamais mis les pieds. Impossible d’obtenir des dates. 

Impero Solutions figure sur la liste noire de l’Autorité des marchés financiers (AMF) depuis octobre 2020. La semaine dernière, l’AMF a aussi mis les Québécois en garde «à l’égard [de ses] représentations frauduleuses». 

Le Journal a voulu savoir pourquoi, malgré le drapeau rouge levé par l’AMF moins d’un mois après sa naissance, Impero a pu conserver – encore à ce jour – le statut de société par actions de régime fédéral.  

«Personne n’est disponible pour une entrevue», répond-on chez Innovation, Sciences et Développement économique Canada. 

Dans une réponse écrite par la porte-parole Sonia Noreau-Pérodeau, on précise qu’une demande de constitution d’une société par actions en ligne coûte 200$ et que, même si Corporations Canada «demeure vigilant et préoccupé par la fraude», l’organisme «n’a pas l’autorité de réglementer ou d’enquêter sur les activités commerciales des sociétés actives».  

Grâce à YouTube

Les victimes d’Impero se comptent pourtant par milliers en Europe et en Afrique. Rien qu’en France, elles sont au moins 5000. En Côte d’Ivoire et au Cameroun, elles sont encore plus nombreuses.   

Sur impero.solutions, six «plans» d’investissement sont proposés. Les promesses de rendement vont de 11 à 230%. Avec le «standard 1», on place 499$ à 11% d’intérêt. Le «standard 4», c’est 80 à 90% pour 24 999$. 

L’affaire se monte presque entièrement sur YouTube. En France, la chaîne «Le MLM avec des revenus passifs» d’Angelo Rago est la première à faire la promotion d’Impero.  

Rago offre de parrainer des investisseurs. Dans une vidéo toujours en ligne, il se vante d’en avoir recruté plus de 2000, dont Benjamin Larsonneur, qui gère la chaîne «Profits sur le Net».  

Larsonneur parraine à son tour au moins 1000 Français. Mickaël Bertrand, de Clermont-Ferrand, est du nombre. «Il présentait des documents d’Impero comme le certificat de société par actions de l’État canadien. Ça faisait très sérieux», raconte au Journal ce youtubeur qui a mis plus de 33 000$ dans l’aventure.  

Du jour au lendemain, le 21 mai, Impero ferme son site pour des raisons «de changement de serveurs» et le propriétaire de la chaîne Crypto Zen perd 25 000$ «qui ne reviendront jamais». Ça, il en est sûr.  

Les autres 8000$, Mickaël les récupère avec les retours quotidiens. Depuis fin avril, il a des doutes sur le stratagème. Des vidéos critiques au sujet d’Impero lui ont mis la puce à l’oreille.  

«Je pouvais sortir 1000$ par jour ouvrable. Quand beaucoup de clients se sont mis à faire comme moi, ils ont fermé le site», croit celui qui dit s’être réveillé «un peu trop tard».  

Des milliers de victimes

Impero Solutions n’a pour l’instant fait aucune victime au Québec, selon Sylvain Théberge, porte-parole de l’AMF.  

C’est tout le contraire en Afrique, où Le Journal a parlé à une cinquantaine de victimes. En moyenne, elles ont perdu 10 000$ à 15 000$.  

En Côte d’Ivoire, Isaac Siriki pense que «le vrai problème, c’est l’autorisation du gouvernement canadien». «Ça nous a donné confiance dans Impero», répète-t-il souvent au sujet du statut de société par actions de régime fédéral de l’entreprise. 

Cet Abidjanais d’à peine 30 ans a investi 2000$, «toutes [ses] économies des deux dernières années», dans Impero. Il parle de cette «autorisation canadienne» comme de la «plus puissante arme des fraudeurs» et se demande «pourquoi les autorités du Canada refusent de [lui] répondre». 

La police à la rescousse?

Impero Solutions opérait sous d’autres noms: Mirollex et Onward Capital.  

Les trois sites web étaient identiques et ont tous cessé de fonctionner le 21 mai. Ils étaient enregistrés chez NameCheap, registraire de noms de domaine situé en Arizona, aux États-Unis, et hébergé par OVHCloud, une entreprise française. D’autres sites pourraient exister.  

Sinon, les fraudeurs n’ont laissé que peu de traces, constate Alexis Dorais-Joncas, de la firme ESET, mais la police «pourrait tenter d’obtenir des mandats chez NameCheap et OVH». 

On viserait les coordonnées, les informations de paiement et l’adresse IP utilisées pour faire les transactions.  

D’autres miettes qui «pourraient contenir de l’information sur les développeurs» se trouvent chez Google, grâce aux applis offertes sur le Play Store par Impero, Mirollex et Onward. 

«Là encore, la police va avoir besoin d’un mandat pour aller plus loin», précise le chef d'équipe de renseignement et de sécurité d’ESET.

Sur la liste noire de l’AMF dès 2020

Une chose est claire pour l’Autorité des marchés financiers du Québec : les millions de dollars investis par des milliers d’Européens et d’Africains dans Impero Solutions seront « extrêmement difficiles à récupérer ».

C’est pourquoi le porte-parole de l’organisme, Sylvain Théberge, encourage les gens, où qu’ils soient, à contacter le centre d’information de l’AMF avant d’investir. « Quoi de mieux que de prendre le téléphone et de nous demander ce qu’il en retourne de telle ou telle entreprise ? » lance-t-il. 

Si les victimes d’Impero l’avaient fait, elles se seraient rendu compte que l’entreprise était sur la liste noire de sites web et de compagnies sollicitant illégalement des investisseurs de l’AMF depuis octobre 2020. 

Avec plus de 70 autres

Cette liste existe depuis septembre 2017 et, « à notre grand désarroi », dit M. Théberge, elle se bonifie et grandit « au fur et à mesure que le besoin se fait sentir ». Si elle ne comptait au début que quelques adresses et plateformes web, on y trouve aujourd’hui plus de 70 noms. 

Que ce soit par son travail de cybersurveillance, par des dénonciations ou par l’entremise d’autres régulateurs, l’AMF y ajoute toute entreprise qui sollicite ou a l’intention de solliciter les gens de façon illégale, c’est-à-dire toute entreprise qui n’est pas accréditée auprès du régulateur.

Elle est toutefois loin d’être exhaustive, sinon « on ferait des mises en garde tous les jours », assure le porte-parole. 

Une fois sur la liste noire, une entreprise fera l’objet d’une mise en garde « très précise envoyée à tout le Québec » seulement « si elle a un attachement significatif au Québec, soit par des dénonciations d’individus ou, pire, si des Québécois disent avoir investi ». 

Pour Impero, l’AMF a senti le besoin de faire une mise en garde en bonne et due forme, le 18 mai, car « des individus nous ont contactés pour nous dire qu’ils en avaient entendu parler par des connaissances en Afrique et en Europe ».