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«Les Québécois ont perdu le désir de vivre et de survivre»: grand entretien avec Martin Lemay

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Je me suis entretenu avec l’essayiste Martin Lemay à propos de la loi 96, censée représenter le grand geste d’affirmation linguistique du gouvernement Legault, et de ce qu’elle révèle sur la situation actuelle du Québec. Son propos sans concession en inquiétera plusieurs: ce n’est pas avec optimisme qu’il envisage notre avenir. Peut-être est-ce le prix à payer pour sa lucidité? Chose certaine, il doit être lu et entendu, qu’on partage ou non ses analyses et sa conclusion.

***

Mathieu Bock-Côté: La loi 96 se retrouve aujourd’hui au cœur de l’actualité. Elle a suscité des réactions contrastées. Bien accueillie chez les fédéralistes, elle suscite des critiques chez les nationalistes, surtout ceux attachés au cégep français, assimilés à des extrémistes par le gouvernement. Que vous inspire cette loi?

Martin Lemay: Seul l’usage nous permettra de bien cerner les mérites de ce projet de loi. En attendant, ce que je trouve étrange est qu’il semble beaucoup plus émaner d’un séminaire de juristes en droit linguistique et constitutionnel que d’un Parlement. Autrement dit, la politique, tant au sens existentiel qu’au sens de rapport de force, a été complètement évacuée. Comme l’écrivait si bien Georges Bernanos: «L’idolâtrie des moyens va toujours de pair avec l’oubli des fins.» C’est un projet de loi pensé, rédigé et proposé par des avocats pour des avocats. Cela m’apparaît comme une ixième victoire de Pierre Elliott Trudeau, pour qui les peuples n’ont ni chair ni âme, mais sont plutôt des agrégats d’individus que les hasards de l’histoire ont regroupés et qui n’ont d’existence que dans la mesure où ils s’incarnent dans des processus juridiques et administratifs. Cela dit, lors de la conférence de presse, j’ai tout de même apprécié les références du premier ministre François Legault à nos ancêtres. Ça faisait longtemps, très longtemps, que je n’avais pas entendu un appel aussi sincère à notre passé. Le problème est que je ne crois pas que le projet de loi soit à la hauteur de leur combat. 

Je ferai l’analyse sommaire de ce projet de loi d’une perspective politique. Cette décision confirme une fois pour toutes la fin de l’influence d’un type de nationalisme inspiré par les indépendantistes. Qu’un tel projet de loi laisse complètement de côté les demandes de ces derniers en dit long sur leur perte d’influence politique. Il faut le dire, dans les débats publics, les indépendantistes n’ont plus aucun pouvoir, même pas celui d’influencer un gouvernement qui se targue d’être nationaliste!

Le nationalisme québécois a donc mué, ces dernières années. Et il semble que le premier ministre Legault en ait pris acte. À mon avis — et les sondages le démontrent —, M. Legault est plus en phase avec la population que les indépendantistes ne le sont. Pour quelles raisons s’appuierait-il sur un mouvement divisé, affaibli, disons-le, moribond, pour adopter ses politiques, fussent-elles de nature identitaire? Les nationalistes-indépendantistes doivent donc en prendre acte: ils ne comptent plus. Et ce n’est pas M. Legault ou M. Trudeau qui en ont décidé ainsi. C’est le peuple québécois. Ce projet de loi prouve la fin du cycle débuté lors de la Révolution tranquille: les indépendantistes n’ont plus aucune influence. Pire encore, le projet de loi 96 confirme leur expulsion de la coalition nationaliste construite par la CAQ.

Pour cette situation, les indépendantistes n’ont qu’eux-mêmes à blâmer. Je le dis depuis des années: la défaite de 1995 a tué le mouvement indépendantiste. Il faut le dire et le redire, les défaites se paient au prix fort. Les Québécois le savent, et c’est la raison pour laquelle ils se méfient des indépendantistes, pour qui les défaites ne sont que de mauvais moments à inscrire dans la colonne des pertes et profits. Alors qu'ils ne sont pas conscients de l’importance de cette défaite, il n’est donc pas étonnant de constater que le mouvement indépendantiste dans son ensemble n’a jamais cru opportun d’analyser les raisons de sa défaite avec sérieux, s’empêchant ainsi de se donner les moyens de rebondir et de relancer le projet toujours pertinent et nécessaire de notre indépendance nationale. Si les défaites ont un prix pour les peuples, elles en ont aussi un pour les mouvements politiques.

J’irais même plus loin pour illustrer notre démission collective. Ma plus grande crainte ne vient pas tant du gouvernement caquiste ou des Anglais ou d’Ottawa, mais des Québécois francophones eux-mêmes. Dans mes pires cauchemars, je ne suis pas sans penser que si d’aventure la CAQ avait imposé la loi 101 dans les cégeps ou si elle avait appliqué la loi en retirant le statut de ville bilingue là où il y a moins de 50% d’anglophones, les manifestations d’hostilité seraient moins venues des Rhodésiens habituels que des francophones. J’ai honte de le dire, mais je me demande si nous ne devrions pas remercier le gouvernement de nous avoir évité cette humiliation.

Mathieu Bock-Côté: Les Québécois semblent pourtant bien accueillir la loi 96 — à tout le moins, ils ne semblent pas s’y opposer comme en d’autres temps, avec le bill 63 ou le bill 22. Comment expliquer cette forme de complaisance? Vous avez souvent critiqué, dans vos écrits, la Révolution tranquille, en lui reprochant d’avoir en quelque sorte déculturé le peuple québécois. Faites-vous un lien entre cette impuissance collective et la mentalité qui s’est implantée depuis plus d’un demi-siècle?

Martin Lemay: Vous avez raison d’utiliser le terme «déculturé», mais pour ma part, je préfère celui de «déraciné». Les progrès accomplis lors de la Révolution tranquille sont connus. On se les répète comme des catholiques récitant le Notre Père. Nous sommes à ce point obnubilés par ces progrès que nous avons oublié que la Révolution tranquille a également eu un revers. Elle s’est réalisée dans une atmosphère de méchanceté et de mesquinerie, disons-le, de morgue totalement assumée envers nos ancêtres canadiens-français. Le plus désespérant est de constater que les nationalistes, toujours aussi bêtes sur l’essentiel, ont non seulement participé activement à la curée, mais aussi à la propagation de ce mépris. D’ailleurs, les effets de ce déracinement rapide, brutal et sans appel se font encore sentir. Nous sommes désarmés face aux idéologies toxiques qui infectent nos débats publics. D’une perspective politique, la Révolution tranquille a été un échec. La lutte pour l’indépendance a échoué comme celle du fédéralisme renouvelé. Plus largement, comment donner confiance à un peuple en lui disant sans arrêt que son histoire se résume à une Grande noirceur? Dans Raisons communes, Fernand Dumont est l’un des rares à avoir remarqué les ravages de la Révolution tranquille sur notre mémoire collective. Il se demande «comment une capacité de création adviendrait-elle à un peuple s’il est convaincu d’avance que ce qu’il a auparavant accompli est sans valeur?». Puis, s’inspirant de lord Durham, il ne peut que conclure que «nous sommes donc redevenus, d’une certaine façon, “un peuple sans histoire”».

Mon propos s’inspire d’un article signé par l’écrivain et critique littéraire François Ricard. Il s’intitule «Quelques hypothèses à propos d’une dépression». Il a été publié en 1984 dans la revue Liberté, soit quelques années après la première défaite référendaire de 1980 et le rapatriement unilatéral de la Constitution de 1982. Dans cet article, Ricard avance que la Révolution tranquille s’est fondée sur les idées de «rattrapage» et de «modernisation». Il se demande s’il «n’y avait pas là, à l’origine même, une sorte de contradiction, qui n’a guère été examinée ni alors ni dans la suite et n’a donc jamais pu être résolue?». Quelle est donc cette contradiction posée par l’auteur? Celle-ci. C’est un peu long, mais la lecture en vaut la peine: 

«Dans l’idée de modernisation, en effet, était contenue la critique de tout ce qu’avait été jusque-là la société québécoise (ou canadienne-française, comme on se plaisait à ne plus le dire): religieuse, traditionaliste, méfiante envers la nouveauté, plus ou moins marginale culturellement, et foncièrement nationaliste. On a cru qu’il était possible de fonder l’idée d’indépendance sur ce qu’on appelait la “différence” québécoise, sans voir qu’une grande partie, sans voir que l’essentiel peut-être de cette “différence” tenait précisément à ce que l’on critiquait et rejetait par ailleurs, et sans réussir non plus à proposer pour cette “différence” une définition vraiment nouvelle. Si bien que se modernisant, “se mettant à l’heure de la planète”, comme on disait, le Québec se dépouillait de plus en plus de ce qui faisait la raison même de l’idée d’indépendance.»

Les indépendantistes, en voulant être «modernes» à tout prix, ont refusé d’assumer l’héritage légué par leurs ancêtres. Pour un peuple à l’identité et à la condition aussi fragiles, c’était politiquement suicidaire. Qui plus est, 60 ans plus tard, et deux défaites référendaires au compteur, ils n’ont pas encore compris que leur projet était, d’une part, construit sur des bases fragiles, et qu’il allait, d’autre part, instiller un peu plus de haine de soi. Si les indépendantistes veulent que leur idéal renaisse de ses cendres, je leur conseille de lire et de méditer le texte de François Ricard. Sait-on jamais, l’exercice pourrait peut-être leur permettre de repartir sur de nouvelles bases.

Cette vision désespérante du passé canadien-français fabriquée de toutes pièces par les révolutionnaires tranquilles a tracé la voie aux woke, à la différence que les premiers pensaient que nos ancêtres étaient des incapables, tandis que les seconds croient qu’ils étaient des racistes. Le «wokisme» n’est rien de plus que l’étape la plus récente visant à discréditer notre parcours historique. Bien que les époques soient différentes, le procédé est demeuré le même: propager la mauvaise conscience dans les esprits. À tout prendre, je préfère le récit de la vie éternelle — parce qu’elle attise l’espérance — aux récits des révolutionnaires tranquilles et des woke, parce qu’ils répandent le ressentiment, l’impuissance et, n’ayons pas peur des mots, la haine.

Mathieu Bock-Côté: Certains vont jusqu’à croire que le peuple québécois est peu à peu en train de consentir à sa propre disparition. Partagez-vous aussi, de temps en temps, cette inquiétude? Croyez-vous que l’assimilation est engagée? Et si oui, la jugez-vous irréversible?

Martin Lemay: Je vous l’avoue, je ne suis pas optimiste. Pour répondre très franchement à votre question, oui, je crois que l’assimilation est engagée, et je la crois irréversible. En quelques paragraphes, j’énumérerai quelques phénomènes, certains décisifs, d’autres ayant une portée symbolique, et qui, bien que de nature différente, en arrivent à se combiner les uns avec les autres, et c’est cette combinaison qui est funeste pour un petit peuple comme le nôtre. Après 1995, afin de surmonter nos échecs, afin de nous masquer les dures réalités de notre condition de minoritaire, nous nous sommes réfugiés dans un monde parallèle. Nous connaissons pourtant le diagnostic, et nous connaissons le médicament. Mais nous avons refusé de nous l’administrer.

Voici, en vrac, quelques éléments qui expliquent mon pessimisme. Commençons par les plus évidents. On le sait, notre taux de natalité s’est littéralement effondré depuis 1970. Le taux actuel se situe autour de 1,6 enfant par femme. Or, il est insuffisant pour le «remplacement des générations» que les démographes situent à 2,1 enfants. Il va de soi que la conséquence directe de notre bas taux de natalité influence la politique d’immigration massive. Je dis «massive», car comme le disent plusieurs commentateurs, 50 000 immigrants par année dépassent largement notre capacité d’intégration. Proportionnellement à la population, nous recevons plus d’immigrants que la France et les États-Unis. La défaite de 1995 est un autre élément à prendre en compte. En politique, les défaites ont des conséquences. Le référendum de 1995 suivait l’échec de Meech, en d’autres termes, une défaite des fédéralistes. Donc, en quelques années seulement, les deux choix qui s’offraient aux Québécois, indépendance ou fédéralisme renouvelé, se sont soldés par des échecs. Nulle surprise, la population a voulu passer à autre chose. Le problème est que l’on ne sait trop à quoi ressemble cette «autre chose», sinon à une désespérante fuite en avant. La mondialisation et la révolution numérique ont d’énormes conséquences. Alors que l’influence américaine se faisait déjà sentir dans tous les secteurs d’activité, cette mondialisation et cette révolution numérique sont devenues le cheval de Troie des États-Unis qui dès lors ont vu l’occasion d’imposer non seulement leur puissance financière et industrielle, mais également leur langue, leur vision du monde et leur culture.

Maintenant, voici quelques réflexions qui exigent un peu plus d’explications. Je le disais, la Révolution tranquille a distillé en nos esprits la haine de soi. C’est en partie à cause de cela que je comprends l’attrait irrépressible que l’anglais semble avoir sur nos esprits. En fait, ce n’est pas tant la langue anglaise qui nous captive que l’imperium culturel américain, on y revient toujours. Pour beaucoup, dont de nombreux jeunes, le français, c’est ringard. Comment leur en vouloir de ne pas être fiers d’être nés dans un pays de Grande noirceur? Je crois que le gouvernement de la CAQ incarne bien cet attrait pour la langue anglaise. De Papineau à Lévesque, en passant par Mercier et Duplessis, les nationalistes ont toujours traité la minorité anglophone avec respect, même si cette dernière les a toujours méprisés. Dans le cas de M. Legault et de la CAQ, ce n’est plus de respect dont il faut parler, mais de servilité. Que dire des points de presse intégralement bilingues? Mais la CAQ n’est pas la seule en cause. Tous les chefs des partis politiques québécois — dont le chef du Parti québécois Jean-François Lisée! — ont accepté de participer à un débat en anglais. Cette attitude a quelque chose de déroutant. On l’a vu dans le cas du Collège Dawson; il semble que dès qu’une institution anglophone demande quelque chose, surtout de l’argent, le gouvernement du Québec, peu importe le parti politique au pouvoir, est enclin à lui donner, comme si cela allait toujours de soi. La véritable question est celle-ci: cette servilité et cette fascination pour l’anglais de M. Legault et de nos leaders politiques ne sont-elles pas en phase avec celles de la population?

Voyons quelques exemples qui semblent anodins mais qui, à mon avis, ne le sont pas. Toutes les fois où je consulte la liste des prénoms les plus populaires que les parents donnent à leurs enfants, je suis médusé en constatant que, parmi ces prénoms, on y trouve, chez les garçons, des Liam, des William et des Logan (oui, oui, Logan!). Dieu merci, le prénom Tyler n’apparaît pas encore dans ce palmarès. Autre exemple, il y a quelques semaines, le Canadien de Montréal a joué une partie de hockey. Dans l’alignement proposé par l’entraîneur, il n’y avait pas un seul joueur québécois. PAS UN SEUL! C’était une première en plus de 100 ans d’histoire. Je rappelle que cette équipe de hockey a été fondée précisément pour faire une plus grande place aux Canadiens français, et ce fut une grande réussite, car dans cette glorieuse histoire les joueurs canadiens-français ou québécois ont constitué le cœur de cette équipe: les Vézina, Richard, Béliveau, Lafleur, Savard, Roy, pour n’en nommer que quelques-uns. Dans les années 1970, par respect pour leurs partisans, plusieurs joueurs anglophones nous ont même fait l’honneur d’apprendre le français, alors qu’aujourd’hui, les joueurs peuvent à peine baragouiner un «bonjour». Comme d’habitude, cette nouvelle a été accueillie dans l’indifférence générale. Après 24 h, plus personne n’en parlait, et plus personne n’en parlera plus jamais.

L’effondrement de l’éducation est peut-être le sujet le plus important, mais, étrangement, il est celui dont on parle le moins. La Presse nous apprenait récemment que de futurs enseignants - la grande majorité, en fait - échouaient au test de français obligatoire. Cet échec dans la formation des maîtres explique peut-être l’échec des élèves. Dans une entrevue au journal Le Devoir, des professeurs de français au cégep s’inquiétaient de la piètre qualité du français de leurs élèves. À mon avis, la situation du français dans le réseau de l’éducation est encore plus déshonorante, encore plus choquante que le financement des institutions anglophones. Et personne ne peut invoquer le manque de moyens, le ministère de l’Éducation étant doté d’un budget de près de 20 milliards de dollars. Ce scandale et le manque de réaction en disent long sur notre démission collective. Comment obliger les uns et les autres à respecter la langue française si les francophones eux-mêmes ne la respectent pas? C’est bien simple, cet effondrement de l’éducation est une trahison que nous avons commise envers les jeunes générations. C’est bien simple, nous avons échoué à leur transmettre la beauté et l’amour de la langue française. Je pourrais continuer cette litanie pendant de longs et affligeants paragraphes. Je conclurai en notant que, 60 ans après la publication du pamphlet Les Insolences du Frère Untel, et malgré l’investissement de plusieurs milliards de dollars, il semblerait que nous soyons retournés à l’époque de la Grande noirceur, alors que nous la croyions révolue.

En conclusion, je crois qu’il est juste de dire que nous faisons face à une tempête parfaite. Tous les phénomènes contemporains concourent au processus irréversible de notre assimilation, ou plutôt, de notre autoassimilation. Mais cette fois-ci, nous ne pourrons accuser les Anglais, Ottawa, Duplessis ou le clergé. Nous portons tous une responsabilité dans ce marasme. C’est comme si nous étions collectivement résignés, fatigués de nous battre pour défendre notre langue et notre culture. Le plus triste dans cette histoire est que les Québécois seront balayés non pas parce qu’ils sont victimes d’une lutte inégale, mais plutôt parce qu’ils manquent cruellement du désir de vivre et de survivre. Toujours ingénieux, ils ont même conçu une assimilation d’un type nouveau. Dans la plupart des cas, les assimilés n’étaient pas assez nombreux pour se perpétuer. Le temps a alors fait son œuvre, comme on l’a vu aux États-Unis ou dans le Canada anglais. Par lassitude, les Québécois, quant à eux, s’assimilent à l’anglais, à l’américain plutôt, moins à cause du nombre que du soulagement de se joindre enfin à une culture dominante. C’est moins fatigant que de porter sa petite culture comme une croix. Je pense même qu’ils trouvent cette lutte pour préserver leur langue et leur culture quelque peu désuète. Voyez la facilité avec laquelle les Québécois ont abandonné, jadis, la religion catholique. Ils récidivent en abandonnant tout ce qui leur restait de singulier. Au moins, nous pouvons nous consoler en pensant que, les Québécois étant ce qu’ils sont, un peu frivoles et insouciants, ils s’investiront dans leur autoassimilation de manière on ne peut plus festive!

Mathieu Bock-Côté: Il vous arrive de dire que les Québécois modernes et les Canadiens français d’hier ne sont pas tout à fait le même peuple. Quelles vertus les premiers pourraient-ils retrouver chez les seconds, s’ils cherchaient à renouer le fil de la continuité historique?

Martin Lemay: La vertu du sacrifice individuel pour le bien du groupe. Je sais que je vais paraître ringard, mais nos ancêtres ont tout sacrifié pour le bien du groupe. Évidemment, la religion catholique et le clergé ont joué un grand rôle dans cette attitude. Prenons par exemple le grand mouvement de colonisation qui a duré plus de 100 ans, des Cantons-de-l’Est à la Côte-Nord. Encadrés par leurs curés, le curé Labelle dans le nord ou le curé Hébert au Saguenay, nos ancêtres se sont dispersés aux quatre coins du Québec, délimitant et occupant ainsi leur territoire. Nos ancêtres qui arrivaient dans ces nouvelles régions ont construit des églises, des écoles et tout un réseau d’entraide. Même si, plus tard, les infrastructures économiques étaient aux mains des Anglais ou des Américains, reste que ces villes et villages vivaient selon les coutumes et la culture canadiennes-françaises. Nous l’avons oublié aujourd’hui, mais c’est tout un exploit qui a alors été réalisé par ces courageux ancêtres. Je rêve que nous retrouvions ce désir ardent de vivre et de survivre, cette force aussi tranquille que silencieuse, j’oserais dire cette force spirituelle qui a permis à notre petit peuple de réaliser de grandes choses même quand tout se liguait contre nous. 

La deuxième vertu avec laquelle j’aimerais que l’on renoue est la redécouverte du conservatisme typiquement canadien-français. Qu’est-ce que le conservatisme dans sa version politique et sociologique? C’est une philosophie qui recherche l’équilibre entre la liberté individuelle et la survie de la communauté, ou, pour le dire autrement, l’équilibre entre la liberté et les contraintes inhérentes à la vie en société. Le mot clé ici est «équilibre». Si nous accordons trop d’importance aux libertés individuelles, comme c’est le cas actuellement, la société se fragilise, par contre, s’il y a trop de contraintes, la société étouffe, comme c’était le cas dans les années 50. Ultimement, s’il devait faire un choix, le conservateur, contrairement au progressiste, choisira toujours la survie du groupe. De la Nouvelle-France jusqu’à aujourd’hui, c’est le choix que nos ancêtres ont fait. 

Même si nous avons travaillé avec ardeur pour nous en débarrasser, qu’on le veuille ou non, le conservatisme demeure bien présent dans notre ADN. Par exemple, la loi 101 est une loi profondément conservatrice, c’est-à-dire que son objectif consiste à la fois à protéger la langue française et à restreindre les libertés individuelles, comme l’affichage commercial ou le choix scolaire des enfants de parents francophones ou allophones. Autre exemple, on le sait, les Québécois rejettent en grand nombre le multiculturalisme parce que cette idéologie promeut une version radicale des droits individuels, ce qui constitue, à leurs yeux, une menace à leur cohésion sociale. À mon avis, ce rejet trouve sa source dans le conservatisme canadien-français. Notre réaction à la pandémie relève également de ce conservatisme congénital. En peu de temps, nous nous sommes regroupés devant la menace et nous avons obéi aux ordres du gouvernement. Nous avons alors choisi de sacrifier notre confort individuel pour le bien de la collectivité. 

Les Québécois, depuis la Révolution tranquille, veulent être «modernes»; il n’y a rien au monde qu’ils ne désirent plus que de recevoir la palme du modernisme. Ils ont rejeté avec énergie ce que la veille ils chérissaient. Plus encore, les indépendantistes, voulant démontrer leur «modernité» et la «modernité» de leur cause, ont sans cesse voulu nous convaincre qu’ils étaient «modernes», laissant ainsi en plan le conservatisme historique des Québécois. À la suite de la défaite de 1995, ils en ont ajouté une couche. C’est l’époque du fameux «nationalisme civique». Les indépendantistes se sont alors lancés dans une drôle de surenchère: eux, ils étaient modernes, eux, ils étaient progressistes. Est-ce un hasard si cette étrange attitude correspond au début de leur glissade vers l’insignifiance? Je ne le crois pas. 

En réalité, contrairement à ce que j’ai écrit plus tôt, les Québécois doivent moins renouer avec le conservatisme que reconnaître qu’ils sont fondamentalement conservateurs, et ce, même s’ils le nient, même s’ils en ont un peu honte. Or, ils n’ont pas à avoir honte, car c’est précisément grâce à ce conservatisme qu’ils ont pu survivre pendant plus de 400 ans. Et ils n’ont pas à en avoir honte, d’autant plus que l’on voit poindre en Occident ce que j’appellerais une renaissance du conservatisme. Après des années de modernité débridée, après des années de droits de l’homme, après des années d’immigration massive, bref, après des années d’arrachement, des peuples aussi robustes que les Français, les Anglais et les Américains n’hésitent pas à user du terme «décadence». L’avenir radieux qu’on nous promettait l’est soudainement beaucoup moins. Alors, les peuples réagissent. À défaut d’inverser la cadence, ils veulent la ralentir, sauver ce qui peut l’être. Pour le dire comme Patrick Buisson dans son remarquable ouvrage intitulé La cause du peuple: «Le collectif reprend le pas sur le connectif. Voici que le XXIe siècle qui devait marquer l’avènement d’un monde postnational s’ouvre sur une demande de réenracinement.»

Il est intéressant de constater que le seul pays officiellement postnational, et fier de l’être, est le Canada. En réalité, le Canada a toujours été un pays postnational, sans identité précise et sans racines, les Canadiens se contentant d’être fiers de leur système de santé ou de ne pas être américains. Ce n’est pas ce que j’appelle une identité substantielle. Pour se donner un peu d’éclat et de couleur, ils ont dû s’approprier nos symboles nationaux (l’hymne national, l’érable, le castor et maintenant la poutine!). C’est d’ailleurs pourquoi ils nous détestent tant. Nous leur rappelons invariablement leur manque de personnalité. Ce qui m’amène à dire que, sur ce point, le Québec est beaucoup plus en phase avec le reste de l’Occident que le Canada. Ce ne sont pas nous, les ringards, mais eux. Leur révolution postnationale est un rêve, un cauchemar plutôt, lequel est vieux de plus de 40 ans. Mais voilà, le problème — et il est tragique — c'est que le Québec est encore dans le Canada. S’il nous manquait une raison pour faire l’indépendance, en voilà une...

Un dernier mot au sujet du conservatisme. M. Éric Duhaime vient tout juste d’être élu chef du Parti conservateur du Québec. Je l’en félicite et lui souhaite bonne chance. Son énergie et son courage ajouteront du piquant à la vie politique québécoise. Par contre, je me permets de souligner que les idées de M. Duhaime sont très éloignées du conservatisme classique. Le nouveau chef du PCQ est plutôt un libertarien, c’est-à-dire qu’il accorde une plus grande importance aux libertés individuelles qu’à la survie et à la cohésion de la nation. C’est triste, mais M. Duhaime, loin de populariser les vertus des idées conservatrices, ajoutera à la confusion. 

Mathieu Bock-Côté: Une dernière question: jetons un regard sur le monde occidental. Partout, les vieux clivages politiques se dissolvent, et partout émerge un discours qui entend critiquer la dissolution de l’existence des peuples, de leur identité. Croyez-vous qu’un semblable discours pourrait percer au Québec? En voyez-vous les ferments?

Martin Lemay: Tous les peuples ressentent en leur âme que les tendances actuelles constituent autant de menaces pour leur survie et leur cohésion. Même si les réponses à ces inquiétudes diffèrent d’un pays à l’autre, ce qu’on appelle le «populisme» est une réponse politique de peuples qui ne veulent pas mourir. Les partis traditionnels ont été sourds à ces inquiétudes. Ils sont tous en voie de disparition, sauf en Angleterre où le Parti conservateur a eu l’intelligence et le courage de les prendre au sérieux. Son chef, Boris Johnson, a proposé un programme sur la base d’une alliance entre l’élite conservatrice et les classes populaires, elles qui votaient traditionnellement à gauche. Johnson a gagné son pari. Son parti a remporté les élections haut la main.

J’ai beaucoup de peine à l’écrire, mais je ne crois pas que les Québécois aient encore le ressort pour réagir aux dangers qui les menacent, et ce, pour les raisons que j’ai déjà énumérées. Ils ne perçoivent pas ces phénomènes comme des dangers, mais plutôt comme une preuve supplémentaire de leur «modernité». Nous en revenons donc à la contradiction évoquée par François Ricard, soit que les Québécois veulent être «modernes» plus qu’ils veulent être québécois. Ils le désirent à ce point qu’ils ont été prêts, hier, à rompre avec leur propre passé, et ils sont prêts, aujourd’hui, à se laisser dissoudre dans le melting-pot américain. Entre être «modernes» et être ce qu’ils sont, ils ont choisi le premier. Et en 2021, pour un Québécois, être «moderne» signifie être américain, comme Elvis Gratton. Mon analyse peut sembler contradictoire, mais elle ne l’est pas. Depuis très longtemps, les Canadiens français et les Québécois sont, malgré leur conservatisme inné, fascinés, pour ne pas dire envoûtés par les États-Unis. Souvenons-nous qu’à son retour d’exil en 1845, Louis-Joseph Papineau, dont on ne peut douter du patriotisme, proposait avec ses amis libéraux que le Québec s’annexe à la République américaine. À la même époque débutait le vaste mouvement d’émigration de centaines de milliers de Canadiens français vers la Nouvelle-Angleterre. Nous n’avons pas attendu l’avènement des médias sociaux pour accorder une très grande place à la culture américaine, que ce soit la musique, le cinéma, la télévision ou le sport. Depuis des décennies, nombre de nos compatriotes vont passer l’hiver, non pas au Mexique, non pas au Brésil, non pas dans le sud de la France, non pas sur la Costa del Sol, mais aux États-Unis, particulièrement en Floride. Bref, ce n’est pas ma démonstration qui est contradictoire, ce sont les Québécois. C’est d’ailleurs ce qui rend leur observation aussi fascinante que, parfois, désespérante.

C’est dans ce contexte de fatigue de l’électorat que la CAQ a réussi à se faire élire, dernier minuscule coup de boutoir avant la pente glissante qui nous mènera vers une lente mais inexorable disparition. Rappelons que la CAQ a été élue non pas en dénonçant les excès de la mondialisation ou en tenant compte de nos inquiétudes existentielles, mais en proposant de dépasser les anciens clivages incarnés par les indépendantistes et les fédéralistes. Donc, non, je ne vois pas surgir un parti porté par un programme de défense vigoureuse et courageuse de notre identité nationale.

Pour l’instant, seuls les artistes s’entêtent à porter notre survivance blêmissante. Mais pour combien de temps, avant qu’ils ne s’abandonnent eux aussi à l’anglais, moins pour sauver leur carrière que pour en avoir une? Pour les plus vieux comme moi, notre seule consolation — somme toute fort égoïste — tient à ce que nous ne verrons pas se réaliser cette chute dans l’abîme, car, comme le chantait si bien Raymond Lévesque, «nous, nous serons morts, mon frère»...