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Notre aveuglement volontaire

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Photo AFP

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On dit souvent qu’une image vaut mille mots.

Dans le cas des pensionnats autochtones, c’est la preuve de notre trop longue indifférence.

L’image des 215 paires de souliers à la mémoire des 215 dépouilles anonymes découvertes à l’ancien pensionnat de Kamloops ne vaut pas mille mots. Elle en vaut près de 2 millions.

Deux millions de mots, contenus dans les quelque 3000 pages du rapport de la Commission de vérité et réconciliation du Canada publié en 2015. 

Comment se dire soudainement choqués d’apprendre que des enfants autochtones mouraient dans l’indifférence et l’indignité quand tout a déjà été raconté, consigné ?

Parce que ce sont des autochtones. Et parce que jusqu’à tout récemment, leur histoire, leurs traumatismes, ses conséquences nous intéressaient trop peu.

L’horreur

Wilbur Abrahams a déjà raconté que les enfants étaient réduits au statut de numéro : « Au lieu de m’appeler par mon nom, ils appelaient mon numéro, et si tu ne te souvenais pas de ton numéro, tu... tu te faisais crier après... Moi, c’était 989. »

Beverley Anne Machelle a déjà raconté qu’elle n’avait pas le droit de parler à ses frères et sa sœur, puis que deux d’entre eux se sont suicidés.

Antonette White a déjà raconté qu’elle et ses co-pensionnaires ont été conviés dans le gymnase pour regarder le corps d’un garçon qui s’y était pendu et « en tirer des leçons ».

Fred Brass a déjà raconté que son frère s’est fait brûler le visage et le bras devant un tuyau de vapeur avant de lui-même se faire battre au point de ne plus pouvoir marcher.

Paul Dixon et tant d’autres ont déjà raconté le sort réservé aux enfants qui pleuraient la nuit. « Ils nous frappaient entre les jambes, ou vous tiraient par les cheveux pour vous faire sortir du lit. »

Inez Dieter et tant d’autres ont déjà raconté avoir perdu l’ouïe à force d’être frappés à la tête.

Josephine Sutherland, Marie Therese Kistabish, Richard Morrison, Mary Vivier et tant d’autres ont déjà raconté avoir été agressés sexuellement, parfois dans des circonstances carrément sadiques.

Greg Rainville, Mary Coon-Come et de nombreux autres ont déjà raconté la disparition d’enfants malades.

Qui sont les hommes et les femmes derrière nos politiciens? Emmanuelle présente... un balado animé par Emmanuelle Latraverse.

Le nombre

Les morts anonymes ? Elles furent également documentées.

La commission avait conclu qu’on ignorait l’identité du tiers des enfants décédés.

Elle avait également identifié 20 lieux de sépultures laissés à l’abandon. 

Kamloops est loin d’être le premier.

D’ailleurs, à Red Deer, on a tenu une cérémonie en 2010 à la mémoire des enfants disparus qui y sont enterrés. À Regina aussi en 2012.

Mais tout ça ne nous intéressait pas à l’époque.

Finalement, ça fait des années que l’on connaît l’ampleur de la cruauté qui se cachait derrière les murs des pensionnats.

Ça fait des années que le récit des survivants aurait dû nous intéresser, nous indigner.

Ça fait des années qu’au lieu d’y voir de l’histoire ancienne, on devrait y voir notre devoir de réparation.

Le réveil

Tant mieux si, enfin, le sort de ces 215 enfants de Kamloops nous force à changer notre regard sur ces hommes, ces femmes, ces enfants et les séquelles qu’ils traînent à ce jour.

Mais, de grâce, admettons que ce moment est le réveil d’une indifférence collective qui a trop duré.