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Victimes des nids-de-poule à vélo

La Ville de Montréal a versé 2,4 M$ aux cyclistes accidentés en raison du mauvais entretien de la chaussée

Jules Lefebvre
Photo Chantal Poirier Jules Lefebvre est retourné sur les lieux de son accident. En 2015, il a chuté sur un nid-de-poule de 50 cm de large et d’une profondeur de 8 cm sur la rue Saint-Hubert, sous le viaduc des Carrières.

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Depuis 2013, la Ville de Montréal a versé 2,4 millions $ à des cyclistes au terme de poursuites liées à des accidents causés par un mauvais entretien de la route.

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Juste l’an dernier, la facture s’est élevée à 535 000 $.

Parmi ceux qui ont réussi à être indemnisés, Jules Lefebvre a reçu 15 000 $ en 2018, soit le montant maximal aux petites créances.

En octobre 2015, M. Lefebvre, alors âgé de 67 ans, a fait une vilaine chute sur la rue Saint-Hubert entre le boulevard Rosemont et la rue Saint-Grégoire. Au moment de s’engager sous le viaduc des Carrières, sa roue est restée coincée dans un nid-de-poule d’environ 50 centimètres de large sur 8 centimètres de profondeur.

Plusieurs cyclistes nous ont signalé la bande cyclable sur la rue Boyer, comme ici près de la rue Saint-Zotique à Montréal. Ces bandes en bord de rues demandent un entretien régulier.
Photo Agence QMI, Joêl Lemay
Plusieurs cyclistes nous ont signalé la bande cyclable sur la rue Boyer, comme ici près de la rue Saint-Zotique à Montréal. Ces bandes en bord de rues demandent un entretien régulier.

Il a été violemment projeté par-dessus son vélo avant d’atterrir sur le bitume. Son casque a même fendu sous l’impact. 

Outre des blessures au visage pour lesquelles une chirurgie plastique a dû être réalisée, M. Lefebvre a subi plusieurs fractures au bras droit.

Plus dangereux à vélo

« Des défauts sur une voie cyclable vont être plus problématiques tout simplement parce que notre pneu de vélo est plus fin et donc plus sensible à certaines choses qu’une voiture n’aurait pas ressenties », explique Maeva Ambros, responsable du Conseil permanent infrastructures de surface pour le Centre d’expertise et de recherche en infrastructures urbaines (CERIU).

Les problèmes de crevasses de la voie cyclable sur la rue Masson, près de la rue Chapleau à Montréal.
Photo Agence QMI, Joêl Lemay
Les problèmes de crevasses de la voie cyclable sur la rue Masson, près de la rue Chapleau à Montréal.

M. Lefebvre a poursuivi la Ville de Montréal aux petites créances, car il était moins coûteux de s’occuper lui-même de sa cause. Retraité, il avait aussi du temps à consacrer à son dossier, ce qui n’est pas le cas pour tous.

« J’étais en maudit de l’incompétence de la ville d’avoir laissé un trou parce qu’il existait depuis au moins deux ans, d’après d’autres témoins », explique-t-il au Journal

Il est convaincu qu’une poursuite menée par un avocat lui aurait permis d’obtenir plus, mais les tarifs étaient exorbitants.

« Un piège »

Mais tous les cyclistes n’ont pas gain de cause. Comme l’indique le jugement de M. Lefebvre, la ville peut être tenue responsable lorsque « la chute est occasionnée par un piège dont la municipalité n’a pas été en mesure d’empêcher la survenance ou dont elle ne s’est pas occupée adéquatement ».

Des cyclistes nous ont signalé les nombreuses crevasses de la piste cyclable longeant la route 132, entre le boulevard Roland-Therrien et le boulevard Jean-Paul-Vincent à Longueuil.
Photo Agence QMI, Joêl Lemay
Des cyclistes nous ont signalé les nombreuses crevasses de la piste cyclable longeant la route 132, entre le boulevard Roland-Therrien et le boulevard Jean-Paul-Vincent à Longueuil.

Et dans le cas de M. Lefebvre, le juge a considéré la grosseur de la crevasse et le fait que l’éclairage sous le viaduc était insuffisant, ce qui ne permettait pas de voir le nid-de-poule et constituait « un piège ».

D’ailleurs, quelques jours après l’accident, le nid-de-poule n’avait toujours pas été réparé, avait constaté le retraité adepte du vélo depuis 40 ans.

Depuis, la chaussée a été réparée et du marquage au sol assure une distance entre les cyclistes et automobilistes. 

« Ce viaduc a fait l’objet d’un projet pilote de conversion DEL en 2016-2017 et la luminosité a été améliorée », précise Marilyne Laroche Corbeil, relationniste à la Ville de Montréal.

Pour sa part, M. Lefebvre a encore des séquelles. 

« J’ai une tige de métal dans le bras maintenant pour toute la vie et j’ai une perte d’amplitude dans mes mouvements. » Malgré tout, cet accident n’a pas changé sa façon de se déplacer.

« J’ai vendu ma dernière auto en 1988 et depuis je fais tout à vélo, et ça ne va pas changer », dit-il.

Les racines des arbres soulèvent parfois les chaussées, comme c’est le cas ici sur la piste cyclable du Canal Lachine (nord-est) près du boulevard Monk à Montréal.
Photo Agence QMI, Joêl Lemay
Les racines des arbres soulèvent parfois les chaussées, comme c’est le cas ici sur la piste cyclable du Canal Lachine (nord-est) près du boulevard Monk à Montréal.

Baisse des signalements

À Montréal, les signalements concernant le pavage et les nids-de-poule ne sont pas classés selon qu’ils proviennent de cyclistes ou d’automobilistes.

Entre 2018 et 2019, ils avaient augmenté de 35 %. Le nombre de signalements est toutefois passé de 18 626 communications en 2019 à 7536 en 2020, une diminution de 60 %, une baisse attribuable en partie à la pandémie. 

D’autres cyclistes indemnisés   

  • En 2009, Christian Pouyez, 65 ans, est devenu quadriplégique après une chute à vélo dans le Vieux-Port de Québec, sur la piste cyclable qui longe le fleuve. Des planches de bois recouvraient la chaussée et la roue du vélo est restée coincée entre deux planches. La Ville de Québec lui avait versé 1 million $ en indemnité et 230 000 $ à la RAMQ.    
  • En 2016, Pierre Morest est tombé en roulant sur une crevasse sur l’accotement de la route 148, à Gatineau. Il s’était notamment fracturé la clavicule. La Cour a donné raison à M. Morest, qui reprochait à la Ville d’avoir été négligente dans l’entretien de la route. Il a obtenu 7225 $ en dédommagement. Le trou a été rempli de gravier par la suite avant d’être finalement asphalté à l’automne 2019.    
  • En 2020, la Ville de Montréal a accepté de verser 500 000 $ à Patricia Goerner Potvin qui avait fait une chute sur la rue Rachel en traversant le parc Jeanne-Mance. En 2015, l’entreprise CRH effectuait des travaux sur la rue et avait retiré une couche d’asphalte, créant ainsi une dénivellation de 4 pouces avec la piste cyclable. Aucune signalisation ne prévenait les cyclistes. Le marquage au sol de la piste cyclable était aussi partiellement effacé et a contribué à diriger la cycliste dans le chantier. Mme Goerner Potvin a subi un important traumatisme crânien qui a entraîné des troubles de concentration et des symptômes d’anxiété, ce qui a nui à ses études au doctorat. L’entreprise CRH et son assureur ont aussi versé 1,5 million $ à la victime.         

Km de voies cyclables   

  • Longueuil : 168 km
  • Laval: 292 km  
  • Québec: 376 km (382 km fin 2021)  
  • Montréal: 876 km  
  • Sherbrooke: 153 km  
  • Gatineau: 312 km