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Biden en Europe pour rassurer les alliés et affronter Poutine

Biden en Europe pour rassurer les alliés et affronter Poutine
Photo AFP

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Groupe des Sept, OTAN, UE, puis Vladimir Poutine: le président américain, Joe Biden, s’envole mercredi pour l’Europe avec un double objectif affiché, soit celui de rassurer les alliés et d’adresser une mise en garde à la Russie.

La symbolique est forte: pour son premier déplacement à l’étranger, le 46e président des États-Unis, 78 ans, a choisi de mettre à l’honneur les liens transatlantiques, soumis à rude épreuve sous la présidence Trump.

«Mon voyage en Europe est l’occasion pour l’Amérique de mobiliser les démocraties du monde entier», a-t-il écrit, se posant en acteur central de ce qu’il présente comme un bras de fer idéologique face aux «autocraties», Chine en tête.

Depuis son arrivée à la Maison-Blanche, il martèle que les États-Unis sont de retour à la table du multilatéralisme, déterminés à jouer un rôle clé, de la lutte contre la pandémie de COVID-19 à celle contre le changement climatique.

Mais au-delà d’un soulagement réel après les secousses et les invectives des années Trump, une forme d’impatience est perceptible du côté européen.

Pour Benjamin Haddad, du centre de réflexion Atlantic Council, si la tonalité est nettement plus constructive, une certaine «déception» est palpable.

«On parle beaucoup de America is back, il y a une rhétorique positive, mais maintenant il faut passer aux actes», explique-t-il à l’AFP.

Pour beaucoup, la distribution de vaccins américains à d’autres pays a trop tardé à se mettre en place. L’absence de réciprocité de Washington après la décision de l’Union européenne de rouvrir ses portes aux voyageurs américains a fait grincer des dents. Et la façon dont le retrait d’Afghanistan a été annoncé, sans véritables consultations préalables, n’a pas été appréciée dans les capitales européennes.

Des éléments conjoncturels liés aux priorités de début de mandat expliquent cette situation. Mais les raisons sont également plus profondes. «Fondamentalement, l’Europe est beaucoup moins centrale pour la politique étrangère américaine qu’elle ne l’était il y a 20 ou 30 ans», rappelle le chercheur français.

Les «doutes» des alliés

Par ailleurs, le mandat du tempétueux milliardaire, qui avait, entre autres, qualifié l’OTAN d’«obsolète», a laissé des traces.

«Les alliés ont toujours des doutes et gardent à l’esprit les forces qui ont porté Trump au pouvoir en 2016», explique le diplomate américain Alexander Vershbow, ancien numéro deux de l’Alliance atlantique.

Attendu mercredi soir en Cornouailles, dans le sud-ouest de l’Angleterre, Joe Biden participera au Sommet du G7 (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon et Royaume-Uni) après un face-à-face avec le premier ministre britannique, Boris Johnson.

Dimanche, en compagnie de la première dame Jill Biden, il rendra visite à la reine Élisabeth II au château de Windsor.

À l’exception de Lyndon B. Johnson, le monarque aura rencontré tous les présidents américains en fonction au cours de ses 69 ans de règne.

Joe Biden s’envolera ensuite à bord d’Air Force One pour Bruxelles (sommet des leaders de l’OTAN, puis sommet UE/États-Unis), avant d’achever son périple de huit jours à Genève avec un sommet très attendu avec Vladimir Poutine.

L’Ukraine, le Bélarus, le sort de l’opposant russe emprisonné Alexeï Navalny, les cyberattaques: les discussions s’annoncent âpres et difficiles.

La Maison-Blanche, qui alterne messages conciliants et mises en garde, martèle qu’elle a des attentes modestes. Seul objectif avancé: rendre les relations entre les deux pays plus «stables et prévisibles».

Le souvenir d’Helsinki

La présidence américaine a donné très peu de détails sur le déroulement de ce tête-à-tête, laissant seulement entendre qu’une conférence de presse commune des deux hommes n’était pas à l’ordre du jour.

Celle qui avait eu lieu entre Donald Trump et Vladimir Poutine à Helsinki en juillet 2018 est encore dans tous les esprits à Washington.

Dans un étrange exercice, qui avait suscité un tollé jusque dans son camp, le tempétueux président avait semblé accorder plus de valeur aux propos de l’ancien homme fort du KGB qu’aux conclusions unanimes des agences de renseignement américaines sur l’ingérence russe dans la campagne présidentielle de 2016.

L’équipe Biden assure que le ton sera cette fois-ci très différent.

«Nous ne voyons pas une rencontre avec le président russe comme une récompense pour ce dernier», souligne Jake Sullivan, conseiller à la sécurité nationale. La raison principale de ce sommet? «Pouvoir regarder le président Poutine dans les yeux et lui dire: voici les attentes américaines.»

«Le dialogue avec la Russie n’est pas un signe de faiblesse», a martelé le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, à l’issue d’une rencontre lundi dans le Bureau ovale avec le président américain.

Et dans une séquence soigneusement chorégraphiée, deux jours avant de quitter Washington, Joe Biden a invité son homologue ukrainien Volodymyr Zelensky à lui rendre visite à la Maison-Blanche au cours de l’été.

Pour la ville de Genève, la rencontre aura une saveur particulière: en 1985, elle avait accueilli un sommet entre le président américain Ronald Reagan et le dirigeant soviétique Mikhail Gorbachev.

Sommet Poutine-Biden: cinq sujets qui fâchent 

Vladimir Poutine et Joe Biden, qui se retrouvent pour leur premier sommet le 16 juin à Genève, ont une pile de contentieux russo-américains à aborder. En voici cinq particulièrement attendus:

Cyberguerre

Les accusations de désinformation en ligne et d’attaques informatiques à des fins d’ingérence électorale sont au cœur des tensions et à l’origine de bien des sanctions américaines contre Moscou, notamment après l’élection de Donald Trump en 2016.

Plus récemment, ce sont des vagues de cyberattaques massives qui ont agacé Washington. SolarWinds, Colonial Pipeline, JBS: autant d’opérations imputées à Moscou, ou à des groupes de pirates informatiques basés en Russie.

La Russie, qui a toujours démenti ces accusations, accuse à son tour Washington de s’immiscer dans ses affaires en soutenant l’opposition ou en finançant des organisations et des médias critiques du Kremlin.

Moscou dit aussi être victime de cyberattaques américaines et assure vouloir «un accord mondial» pour limiter l’usage des armes informatiques. Une proposition évoquée encore par le Kremlin en septembre 2020.

Droits de la personne et Navalny

Joe Biden a promis de dire à Vladimir Poutine qu’il ne restera pas «les bras croisés» face aux «violations» des droits de la personne en Russie. Un dossier qui nourrit la défiance russe à l’égard des Américains, le Kremlin y voyant une preuve d’ingérence et d’hégémonisme.

Les critiques ont gagné en intensité avec l’empoisonnement en août 2020 du principal détracteur du pouvoir russe, Alexeï Navalny. Depuis qu’il a survécu, l’opposant a été incarcéré, et ses proches comme ses organisations sont la cible d’une offensive judiciaire.

La Russie s’interroge, non sans audace, sur le respect des droits des émeutiers pro-Donald Trump arrêtés après le saccage du Capitole en janvier.

Elle critique aussi la «censure» à Hollywood ou sur internet par les géants des réseaux sociaux. Enfin, Moscou dénonce aussi le «politiquement correct qui est poussé jusqu’à l’absurde» aux États-Unis.

Face-à-face militaire

Sur le plan militaire, les contentieux sont légion. En Ukraine, en Syrie ou dans l’Arctique, les deux pays s’accusent d’expansionnisme militaire.

La fin d’une série d’accords laisse craindre une course accélérée aux armements. Depuis 2018, Vladimir Poutine vante par exemple ses missiles «hypersoniques» à même de déjouer les défenses antiaériennes existantes.

L’équilibre stratégique a donc de fortes chances de se trouver au centre des pourparlers Biden-Poutine.

Du côté américain, on voudra aussi insister sur le récent déploiement de quelque 100 000 soldats russes aux frontières de l’Ukraine, laissant craindre une invasion de ce pays, que la Russie a déjà amputé en 2014 de la Crimée.

Moscou assure de son côté que ce sont les manœuvres et les déploiements militaires de l’OTAN en Europe orientale qui constituent la plus grande menace régionale.

Ambassades éviscérées

À chaque vague de sanctions et de contre-sanctions, Russes et Américains ont multiplié les expulsions de diplomates, réduisant le poids de leurs ambassades respectives et leurs canaux de communication.

Moscou et Washington ont aussi rappelé cette année leurs ambassadeurs «pour consultations» après que Joe Biden a estimé que «tueur» était un qualificatif approprié pour son homologue russe.

La Russie accuse aussi les Américains de freiner la délivrance de visas aux diplomates russes. Le représentant de la NASA, quant à lui, s’est vu refuser le sien par Moscou en février.

De son côté, le consulat américain à Moscou ne délivre plus de visas du tout, faute de personnel, la Russie lui ayant interdit d’avoir des employés locaux. Les services aux citoyens américains sont eux-mêmes menacés.

Prisonniers à échanger

Enfin, plusieurs prisonniers espèrent que MM. Biden et Poutine pourront trouver un accord sur leur sort dans les semaines ou mois à venir.

Paul Whelan, emprisonné en Russie pour espionnage, a appelé début juin Joe Biden à l’échanger. La mère du trafiquant d’armes Viktor Bout, en prison aux États-Unis, a adressé un appel aux deux chefs d’État.

La famille de Konstantin Iarochenko, pilote russe incarcéré en Amérique pour trafic de cocaïne, a également demandé sa libération.

Les négociations pourraient aussi inclure l’Américain Trevor Reed, emprisonné pour avoir agressé, alors qu’il était ivre, deux policiers russes.