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Tremblement de terre au Pérou

Tremblement de terre au Pérou
Photo AFP

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La semaine dernière, je vous parlais du deuxième tour (ballotage) des élections présidentielles au Pérou, pays andin d’un peu plus de 32 millions d’habitants, où s’affrontaient dans un corps à corps intense la droite et la gauche, Keiko Fujimori, la fille de l’ex-président péruvien Alberto Fujimori, actuellement en prison pour crimes de lèse-humanité et de corruption, et Pedro Castillo, un humble professeur de campagne dont le parti, Pérou libre, se déclare marxiste-léniniste et se réclame de la pensée de l’écrivain et penseur péruvien José Carlos Mariátegui (1894-1930).

Après un suspense de trois jours, aujourd’hui, jeudi 10 juin, la victoire du professeur est maintenant confirmée, avec une mince avance de moins de 1% (50,206%), sur Fujimori (49,794). Même si la perdante a déjà entonné le refrain archi connu de fraudes électorales commises à ses dépends, tous les observateurs internationaux, dont ceux de la pro-étatsunienne OEA, ont confirmé le contraire. Dans un régime démocratique, gagne celui qui obtient le plus de votes. John Kennedy ne l’avait-il pas emporté sur Richard Nixon, en 1960, par un pourcentage encore plus mince, soit 0,17% ?

Que va-t-il se passer maintenant ? Dans l’attente du dépouillement des votes, des milliers de partisans de Castillo ont monté la garde, jour et nuit, devant le siège du parti Pérou libre. On raconte que la milice d’autodéfense paysanne, créée durant la guerre civile, dans les années 1990, et dont est membre Pedro Castillo, se préparerait contre toute tentative de putsch. Vingt mille miliciens se dirigent en ce moment vers la capitale, Lima, pour assurer la victoire de leur candidat. Pour protéger la victoire, il faut se préparer au combat, dit un vieil adage. 

Bien sûr, il ne sera pas facile de gouverner dans un tel contexte de vote extrêmement polarisé. Le Pérou, le pays inca du Machu Picchu, possède d’abondantes richesses naturelles mais malgré cette apparente richesse, la pauvreté y est extrême et la pandémie est venue accentuer le désarroi de la population laissée à elle-même, avec un des taux de mortalité le plus élevé de la planète. 

La grande bourgeoisie à la peau blanche, les patrons des multinationales et tout ce que la droite peut rassembler ont tenté de discréditer Castillo. Une campagne de salissage et de fake news bien orchestrée à travers la majorité des grands moyens de communication qu’ils contrôlent. Le prix Nobel de littérature, Vargas Llosa, n’est pas demeuré en reste en prédisant la fin de la démocratie si Castillo l’emportait, le 6 juin. À Lima, des panneaux publicitaires affichaient « Le communisme est pauvreté ». Les patrons ont menacé de fermer leurs portes et de laisser leurs employés à la rue en cas de victoire de Castillo, un jeune candidat qui a mené sa campagne électorale sans gros budget et sans conseiller en marketing et autres fabricants d’images, avec comme slogan : « Plus de pauvres dans un pays riche ! ». 

On l’a qualifié de « chaviste », de « castriste », de « gauchiste », de « communiste », d’être un partisan de l’ex-guérilla maoïste Sentier lumineux, mais il faut croire que ces épithètes ne font plus peur dans ce pays andin puisqu’une majorité de la population a voté pour lui et son programme, qui s’apparente à celui d’Evo Morales, en Bolivie, et Rafael Correa, en Équateur. Avec pour mot d’ordre une plus juste redistribution de la richesse générée par l’exploitation des ressources naturelles, allant jusqu’à leur nationalisation, s’il le faut. Beau programme et grands défis.

Castillo a promis qu’il vivrait de son modeste salaire de professeur s’il était élu président de son pays. Un joli pied de nez comme Pepe Mujica, l’ex-président de l’Uruguay, savait en faire. Pourra-t-il gouverner en paix ? J’en doute fort. Le Pérou sera en ébullition pendant un long moment car ni les grandes corporations minières ni l’empire étatsunien ne sont disposés à partager équitablement leurs dividendes millionnaires avec ceux qui les produisent. 

Après la Bolivie, qui est revenue à gauche alors qu’un coup d’État avait écarté du pouvoir son président, voici un autre exemple qu’il est possible de vaincre par des élections lorsque les forces progressistes font front commun. Y’a de l’espoir dans l’air.