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Quand Lin-Manuel Miranda s’excuse sur la représentation des minorités

Lin-Manuel Miranda
Photo AFP Lin-Manuel Miranda

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Si, comme moi, vous appréciez les comédies musicales, il y a de fortes chances que le nom de Lin-Manuel Miranda vous soit familier. Lauréat de nombreux prix prestigieux, on lui doit l’immense succès Hamilton.

Plus récemment, Miranda a porté à l’écran une autre de ses comédies musicales, In the Heights (D’où l’on vient). D’abord présentée sur Broadway en 2008, l’œuvre est campée dans le quartier de Washington Heights, dans le nord de Manhattan. 

Miranda confiait récemment avoir créé In the Heights parce qu’il se sentait anonyme à l’époque, parce qu’il avait besoin qu’on le remarque. S’il est né à New York, Miranda a des origines portoricaines et mexicaines. En s’intéressant au destin de représentants issus des minorités, il souhaitait leur offrir à eux aussi une vitrine et de l’espoir.

Si vous observez la distribution de la comédie musicale et du film, vous y constaterez rapidement la présence d’acteurs d'origines diverses. Pourtant, plutôt que de se réjouir de cette occasion ou d’exprimer la fierté d’avoir donné un second souffle à un projet qui lui est cher, Miranda a plutôt choisi de présenter ses excuses pour ce qu’il considère être une présentation incomplète de la diversité culturelle.

L’intention est noble et elle témoigne de la modestie de cet artiste reconnu, mais le geste a malgré tout suscité un certain nombre de réactions chez moi. Depuis plusieurs années maintenant, les États-Unis et une bonne part du monde occidental sont rattrapés par les pages sombres de leur histoire, évoquant d’abord le passé esclavagiste, mais aussi la discrimination et la ségrégation raciale.

Cette réflexion et les tentatives plus ou moins réussies de réparations sont nécessaires. Si ces démarches sont malheureusement trop souvent récupérées par des extrémistes politiques, il est bien difficile de douter du bien-fondé de la remise en question. 

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Là où le geste de Miranda m’étonne, c’est dans sa portée. Je me réjouis de la reconnaissance de la diversité culturelle américaine et je souhaite qu’on la célèbre sur de multiples plateformes. Mais si Miranda considère qu’il n’est pas à la hauteur, qui peut relever ce défi, qui s’avère titanesque?

Si un descendant d’immigrants, parfaitement conscient de la réalité et branché sur le milieu, considère qu’il a échoué alors que son film représentant les minorités est interprété par des acteurs issus de ces minorités, bien d’autres pourraient baisser les bras. Miranda ne manque ni de talent ni de moyens. 

Que se reproche l’auteur, au juste? De ne pas avoir su doser la représentation des communautés. Essentiellement, qu’on parle d’Afro-Américains ou d’hispanophones, ceux qui ont la peau plus foncée se retrouvaient à l’arrière parmi les danseurs et rarement en vedette.

D’abord interloqué, je me suis tourné vers les propos de Miranda lui-même et du réalisateur John M. Chu. Leur déception réside dans leur manque de sensibilité à la représentation la plus fidèle possible du quartier qui est au cœur du film. Chu va jusqu’à affirmer qu’il doit parfaire son éducation.

Complexe, tout cela, pourriez-vous me dire? Effectivement, mais il y a malgré tout une belle leçon ou une prise de conscience à en tirer. Souvent distraits par les cris et l’indignation, feinte ou réelle, des extrémistes de gauche ou de droite, nous détournons le regard ou cherchons une solution simple à un problème qu’on ne peut régler à court terme.

Miranda et Chu ne réagissent pas parce qu’ils ont été victimes du courroux de censeurs improvisés, de la fameuse cancel culture; ils ont simplement été à l’écoute des gens qu’ils voulaient dépeindre le plus fidèlement possible. Les deux complices n’ont pas attendu que la situation dégénère et ils ont eu l’honnêteté d’intégrer la critique. 

Les choses se règlent donc entre gens de bonne volonté plutôt que de devenir un jouet entre les mains de démagogues préférant les clics ou les cotes d’écoute aux débats sérieux, nuancés et productifs. Déjà échaudé par des critiques lui reprochant d’avoir confié à des artistes de couleur le rôle de Pères fondateurs blancs dans Hamilton, Miranda navigue de mieux en mieux sur la mer tumultueuse de la question raciale et j’ai déjà hâte à sa prochaine production.