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Eric Lindros: avant Québec, il y a eu Sault-Ste-Marie

Il avait aussi refusé de jouer pour le club junior qui l’avait repêché

DOSSIER Eric Lindros
Photos d'archives, Toronto Sun Eric Lindros a brillé sur la scène junior à Oshawa, contribuant à la conquête de la Coupe Memorial par les Generals, en 1990. Dès cette époque, son père Carl et sa mère Bonnie étaient très impliqués dans les décisions hockey le concernant.

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S’il y a une ville canadienne qui peut sympathiser avec Québec, c’est bien Sault-Ste-Marie. Ted Nolan en sait quelque chose.

Pourquoi la petite ville du nord de l’Ontario et pourquoi l’ex-récipiendaire du trophée Jack-Adams remis au meilleur entraîneur-chef de la LNH, en 1997 ?

Parce que Nolan a auparavant dirigé les Greyhounds de Sault-Ste-Marie, dans la Ligue junior de l’Ontario, de 1989 à 1994. Et qu’à son arrivée en scène, l’organisation détenait le tout premier choix au repêchage, qu’elle a utilisé pour sélectionner un certain Eric Lindros. 

Le même Lindros bourré de talent qui a refusé d’aller jouer à Sault-Ste-Marie, comme il l’a fait deux ans plus tard à Québec.

« Je peux très bien comprendre que les gens de Québec aient été blessés », lance Nolan lors d’une conversation téléphonique avec le Journal.

Rencontre inconfortable

Tout comme les Nordiques, les dirigeants des Greyhounds savaient que Lindros ne souhaitait pas porter leurs couleurs. Quelques représentants de l’équipe, dont Nolan et le légendaire Phil Esposito qui faisait partie du groupe de propriétaires, ont tenté de le convaincre.

« Nous sommes allés le rencontrer chez lui. Eric a tout de suite demandé à Phil de signer son bâton et je me suis dit que les choses allaient bien se passer. Puis tout d’un coup, Eric s’est levé, il nous a dit qu’il ne jouerait pas pour nous et la rencontre a mal tourné. Il a dit qu’il ne voulait pas jouer dans le nord de l’Ontario et il a quitté la pièce. Il semblait en colère et nous avons vécu une situation très inconfortable avec ses parents », se souvient Nolan, qui n’en a jamais tenu rigueur à Lindros.

« Je suis de ceux qui croient que si quelqu’un ne veut pas jouer quelque part, c’est son droit. Je me suis toujours dit qu’il ne fallait pas forcer un jeune à faire ce qu’il ne souhaite pas faire. Par contre, je n’ai jamais compris quels étaient ses motifs parce qu’un paquet de très bons joueurs, dont Wayne Gretzky, sont passés par Sault-Ste-Marie et ont prospéré », ajoute-t-il. 

La revanche

Nolan et sa bande ont été contraints d’échanger Lindros aux Generals d’Oshawa, obtenant la lune en retour.

La transaction aura profité à Lindros et aux Generals, qui ont remporté la Coupe Memorial en 1990.

La saison suivante, Sault-Ste-Marie s’est offert une exquise vengeance quand l’équipe a triomphé de Lindros et des Generals en finale de la ligue. 

Deux ans plus tard, à sa troisième présence de suite au tournoi de la Coupe Memorial, Sault-Ste-Marie décrochait même le précieux trophée à son tour.  

  • Écoutez le journaliste Stéphane Cadorette avec Jean-François Baril   

« Rien n’arrive pour rien. Les Generals nous ont donné beaucoup dans l’échange. Pendant sept ans, nous avons profité de joueurs de qualité issus de la transaction. Quand on a battu Lindros et les Generals en finale, quel bon feeling c’était ! C’est un moment que la ville n’oubliera jamais.

« Finalement, la situation aura été bonne pour les deux équipes qui l’ont repêché ! Il aura contribué à une Coupe Memorial pour nous et à deux Coupe Stanley pour l’organisation des Nordiques, même si c’est finalement arrivé au Colorado », sourit Nolan. 

Il fut un temps où Lindros disait oui     

Foi de Philippe Boucher, à peine un mois avant le repêchage de 1991, Eric Lindros n’avait absolument rien contre l’idée de jouer pour les Nordiques.

Boucher, actuel directeur général des Voltigeurs de Drummondville, a été sélectionné au premier tour la même année que Lindros, par les Sabres de Buffalo.

Celui qui était alors défenseur pour les Bisons de Granby avait été invité à Québec dans le cadre des festivités entourant la présentation du tournoi de la Coupe Memorial, puisqu’il était en nomination pour le titre de recrue de l’année au pays, titre qu’il avait d’ailleurs raflé.

Pendant une semaine, il a côtoyé de près Lindros, qui héritait du titre de joueur de l’année. Des conversations entre les deux jeunes espoirs ont laissé croire que Lindros était loin d’être fermé à l’idée d’être repêché par les Nordiques.

« J’étais partisan des Nordiques et je ne comprenais pas pourquoi il y avait tant de rumeurs à l’effet que Lindros ne viendrait pas à Québec.

« Je me souviens comme si c’était hier. Nous étions au Dagobert et j’étais impressionné d’être avec lui à cause de sa stature. J’ai pris tout mon courage et je lui ai demandé pourquoi il ne jouerait pas à Québec. Lindros m’a regardé et m’a dit tout bonnement : Mais pourquoi je n’irais pas ? », raconte Boucher, amusé par l’anecdote.

Changement soudain

Le jeune Boucher avait donc bonne impression, mais il a rapidement constaté comme tout le monde le changement de cap sans retour par la suite.

« Moi, c’est le jeune adolescent qui voulait juste jouer au hockey qui me répondait. Après ça, c’est clair que l’aspect business a pris le dessus. Il était un ado comme tous les autres, mais autour de lui les attentes étaient énormes et il vivait probablement une bien plus grosse pression que nous » croit Boucher.

Coéquipiers à Dallas

En fin de carrière, les deux adolescents devenus grands se sont retrouvés avec les Stars de Dallas, où Lindros a fait son dernier tour de piste.

« C’est vraiment un gars super sympathique. J’ai donc connu le chic type qu’il était à Québec à 17 ans et le vétéran en fin de carrière qui n’a jamais prononcé un mot contre la ville de Québec et les Québécois. C’est la business et c’est plate que cette histoire ait laissé des traces, mais il y a toujours deux côtés à une médaille », soulève Boucher. 

Incompréhension chez les joueurs québécois des Nordiques    

Pour les joueurs québécois attachés à la cause des Nordiques, le refus catégorique d’Eric Lindros, peu importe les raisons évoquées, constituait un coup de masse en plein visage.

« Pendant longtemps, ça a été une distraction pour l’équipe. Nous autres, on se sentait privilégiés de jouer dans un vrai marché de hockey, dans une belle ville comme Québec. Quand tu as vécu l’atmosphère dans le Colisée, tu sais que c’est assez débile.

« De voir un gars qui n’avait jamais donné un coup de patin dans la ligue parler de la sorte, c’était très frustrant pour nous. On avait grandement besoin d’un joueur d’impact et on trouvait qu’il se pensait plus gros que la ligue », relate Steven Finn.

Aux yeux de l’ex-défenseur, il était impensable qu’une recrue, aussi douée soit-elle, puisse avoir le dernier mot sur sa destination.

« On a travaillé fort à l’époque dans nos négociations avec la ligue pour que les joueurs puissent obtenir des privilèges comme le fait de devenir agent libre sans compensation. C’est un privilège négocié que tu n’es pas censé avoir à 18 ans.

« Est-ce qu’un jeune adolescent de 18 ans a vraiment la colonne de se battre contre un système aussi gros que la Ligue nationale de hockey comme il l’a fait ? Il faut croire que son entourage a joué un rôle majeur là-dedans », laisse-t-il entendre.

Des parents bien présents

Évidemment, nul besoin d’être un grand devin pour comprendre que de nombreux joueurs, observateurs et amateurs ont bien remarqué l’omniprésence des parents de Lindros dans les négociations avec les Nordiques.

« On se disait que la maman Lindros prenait de la place et qu’elle décidait tout », affirme l’ancien attaquant Marc Fortier.

« C’était déjà une réalité que des joueurs vedettes ne voulaient pas jouer pour les Nordiques, mais quand un tout premier choix refuse à son tour de venir, ce n’est vraiment pas une belle carte postale pour Québec », poursuit-il.

De son côté, l’agent Rick Curran maintient que Carl et Bonnie Lindros ont simplement joué leur rôle de parents d’un jeune prodige.

« Ils étaient définitivement impliqués, comme il se doit. Carl était un homme d’affaires très brillant. Bonnie était très soucieuse du bien-être d’Eric, plus comme fils que comme joueur de hockey. J’ai toujours respecté ça et je considère que nous avons tissé une relation forte », estime-t-il.

De la « bullshit » !

Pour le jeune gardien qu’était Stéphane Fiset, le fait d’évoluer pour les Nordiques représentait un rêve et il était inconcevable qu’un espoir comme Lindros se montre aussi convaincu du contraire.

« On trouvait ça niaiseux d’entendre qu’il refusait à cause que c’était un marché francophone ou pour des histoires d’impôts. On avait des anglophones comme Jœ Sakic, Adam Foote, Craig Wolanin et Uwe Krupp qui étaient super heureux chez nous. Il y avait beaucoup d’incompréhension », se souvient-il.

Fiset n’adhère pas non plus à la théorie selon laquelle le refus de Lindros repose uniquement sur la personnalité de Marcel Aubut. Pas plus qu’il ne souscrit à l’idée que les Nordiques faisaient tout pour prioriser les choix au repêchage plutôt que la victoire.

« L’idée de Lindros devait être déjà faite. Il fallait juste le convaincre, et est-ce qu’on s’y est pris de la bonne façon ? Peut-être que non, mais je ne penserai jamais que c’est juste parce qu’il n’aimait pas Marcel Aubut qu’il a refusé de venir.

« On n’a jamais eu l’impression dans le vestiaire que
M. Aubut faisait tout pour perdre et avoir le premier choix. Absolument pas ! Il voulait gagner, on le savait. Pour moi, c’est juste de la bullshit ! Complètement ! »