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Fusillades: le profilage, l’envers de la médaille

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Alors que la Ville et le SPVM promettent d’en faire davantage pour lutter contre «l’épidémie» de fusillades dans la métropole, des organismes s’inquiètent que les citoyens issus des minorités deviennent des victimes collatérales du travail policier.

«Sur le terrain, c’est quelque chose que j’ai pu remarquer : il y a une augmentation des personnes qui cognent à la porte de mon cabinet et de la clinique en disant avoir été profilées par la police, même s’ils n’avaient absolument rien à se reprocher», a constaté Me Fernando Belton, qui est également président de la Clinique juridique de Saint-Michel.

Depuis quelque temps, la hausse du nombre des incidents violents impliquant des armes à feu dans la métropole préoccupe. La semaine dernière, le gouvernement du Québec a annoncé à cet égard un financement de 5 millions $ qui permettra à l’équipe dédiée à la lutte contre le trafic d’armes (ELTA) de doubler ses effectifs.

«Les escouades pour le crime ne règlent jamais le problème des criminels. Ça n’a jamais été le cas dans le passé et ça ne sera jamais le cas», a prévenu Me Belton, qui préconise plutôt de travailler à long terme afin de régler les causes de la situation. Surtout qu’enlever des armes de la rue ne règlera pas le problème de leur circulation.

À Montréal-Nord, l’augmentation marquée des cas de profilage est également constatée par Hoodsock, qui y gère sa propre clinique juridique.

«C’est inévitable. C’est prouvé à chaque coup et c’est toujours la même chose qui se répète. Ce sont les personnes noires qui subissent le profilage racial de ces escouades-là», s’est alarmé Will Prosper, le fondateur de l’organisme.

À ses yeux, les solutions magiques qui règleraient la problématique des fusillades n’existent pas. Il préconise plutôt une approche plus humaine et des intervenants sociaux dans les quartiers chauds.

Vivre le profilage

Se définissant comme un citoyen engagé, Sacha-Wilky Merazil est un habitué du profilage. Celui qui a également été candidat pour Projet Montréal en 2017 estime avoir été interpellé plus d’une cinquantaine de fois dans sa vie.

La dernière fois est arrivée un peu plus tôt dans l’année, alors qu’un policier l’a interpellé au volant de son véhicule au motif qu’il n’avait pas fait ses arrêts, ce que M. Merazil dément.

«Je pense qu’il a vu un jeune homme noir au volant d’un 4x4, donc il s’est dit hop, je vais l’intercepter pour voir si c’est un membre de gang de rue», s’est-il désolé.

Pourtant, même s’il a filmé l’interpellation, M. Merazil ne compte pas porter plainte auprès du Commissaire à la déontologie policière. Ses dernières tentatives lui ont fait douter de l’utilité de le faire.

«Ça ne mène à rien. De ce que j’ai constaté, il faudrait que le policier dise qu’il m’arrête parce que je suis Noir. Le simple fait d’être Noir et de se faire interpeller [sans motif valable] n’est pas assez pour la déontologie», s’est-il indigné.

Étudier le phénomène

La problématique n’est pas nouvelle. En 2020, Ted Rutland, professeur à l’Université Concordia, s’était penché sur l’escouade Quiétude, la prédécesseure de l’ELTA. Selon son étude, les Noirs avaient jusqu’à 42 fois plus de probabilité d’être arrêté par l’escouade que les Blancs, et pour des infractions n’ayant souvent aucun lien avec la possession d’armes.

«Ce que j’ai vu, c’est que l’escouade anti-armes à feu arrête beaucoup de monde pour des petites affaires de drogues, avec l’espoir que peut-être quelqu’un va avoir une arme à feu sur lui», a-t-il illustré en ajoutant que rien ne peut laisser croire que la situation changera au SPVM.

Le professeur ajoute d’ailleurs être bien peu surpris du constat auquel se livrent les deux cliniques juridiques, qui voient une hausse des cas de profilage. Selon lui, la plus grande présence policière sur le terrain ne donnera pas de résultat tangible.

«Les questions de pourquoi les gens veulent avoir des armes et les utilisent, ça ne sera pas soulevé par ELTA», a-t-il ajouté.

L’inspecteur David Shane, porte-parole pour le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), comprend les préoccupations des cliniques juridiques. Il explique que depuis mars, les forces policières de la métropole utilisent une nouvelle Politique sur les interpellations policières, venant encadrer leur travail.

«On ne prétend pas du tout être parfait. On sait qu’il y a toujours place à de l’amélioration, et on est à la recherche constante de "feedback"», a admis l’inspecteur.

En 2019, le SPVM avait également commandé une étude auprès de chercheurs indépendants sur le sujet afin de faire une introspection. En ressortait le constat que les membres de certaines communautés étaient plus successibles de se faire interpeller.

«On a donné un second mandat à l’équipe de chercheur pour contextualiser les interpellations policières et poursuivre l’analyse de ces disparités», a révélé M. Shane.

À ses yeux, il est primordial de conserver un lien de confiance avec la population. «Il y a des préjugés. On est tous humains, et les policiers également. On a tout un petit quelque chose de plus qu’on peut tous faire pour mieux comprendre l’autre», croit-il.