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Des curés québécois à Marieval

Ils ont construit puis dirigé le pensionnat autochtone où 751 tombes anonymes ont été trouvées

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Photo AFP Des lampes solaires marquent les endroits où au moins 751 corps ont été enterrés.

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Des curés québécois ont construit et dirigé jusque dans les années 1960 le pensionnat autochtone de Marieval, en Saskatchewan, où 751 corps enterrés anonymement ont été trouvés la semaine dernière.

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Le Journal a répertorié au moins huit prêtres québécois à la tête de cette institution désormais célèbre dans le monde entier. Tous étaient des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée. Ils ont contrôlé Marievale de la construction, en 1898, aux années 1960.

Le Journal a trouvé leur trace dans l’historique de Marieval, préparé par Ottawa pour la Commission de vérité et de réconciliation, ainsi que dans les différents volumes du Dictionnaire biographique du clergé canadien-français.

Pour l’historienne Emma Anderson, du Département d’études classiques et religieuses de l’Université d’Ottawa, la forte présence québécoise à Marievale n’a rien d’étonnant, puisque pour les Oblats, « le Québec et l’Ontario étaient en fait des terrains d’entraînement, explique-t-elle. Ensuite, ils étaient envoyés dans le reste du pays pour évangéliser ».

Du premier au dernier

Le premier Québécois qui a laissé sa trace à Marieval a été le père Prisque Magnan, né à Québec en 1859. Surnommé « le Grand Missionnaire », il a été le bâtisseur de ce pensionnat, comme de plusieurs autres en Saskatchewan et au Manitoba.

Le premier principal de l’endroit a été Théophile Campeau, originaire de Vaudreuil. Au moins six curés d’ici l’ont suivi à la direction. D’autres Québécois occupaient des postes d’enseignant, dont le père Albert Larivière, originaire d’Oka, qui est mort à Marieval de la tuberculose en 1918.

Le père Gaston Gélinas, de Shawinigan, a été le dernier québécois à diriger l’établissement dans les années 1960.

À la recherche des coupables

En 1991, les Oblats de Marie Immaculée ont été les premiers à présenter des excuses officielles aux survivants des pensionnats.

Mais pour le chef Bobby Cameron, de la Fédération des nations autochtones souveraines, les excuses sont insuffisantes. Comme plusieurs autres leaders autochtones, il réclame que des enquêtes criminelles soient menées et que les coupables encore en vie soient jugés et punis.

Aucun des curés québécois directeurs de Marieval n’est encore vivant. En revanche, une sœur de la congrégation de Saint-Joseph de Sainte-Hyacinthe qui y a exercé vit toujours. Le Journal a demandé à la rencontrer, mais la congrégation a refusé.

« Elle est très âgée et n'a plus les capacités de rencontrer un tel défi », a déclaré la porte-parole de l’organisation, Pauline Vertefeuille.

Les sœurs se défendent d’avoir une quelconque responsabilité dans le drame de Marievale, indiquant avoir été de simples « employées ». Mais Mme Anderson indique que « dans les témoignages des survivants, il est assez clair que les sœurs étaient aussi violentes que les prêtres ».

L’historienne souligne que les religieuses, sans être les administratrices, étaient les plus proches des enfants au quotidien. Elles auraient donc pu améliorer leur existence si elles l’avaient voulu. 

Les directeurs du pensionnat  

Photo d’époque du pensionnat autochtone de Marieval, avec le grand terrain situé devant l’immeuble dans la province de la Saskatchewan.
Photo courtoisie
Photo d’époque du pensionnat autochtone de Marieval, avec le grand terrain situé devant l’immeuble dans la province de la Saskatchewan.
  • Théophile Campeau : 1898 à 1900  
  • Siméon Perreault : 1900 à 1912  
  • Jean-Baptiste Beys : 1912 à 1918  
  • Gustave Fafard : 1918 à 1920  
  • Joseph Carrière : 1920 à 1933  
  • Placide Chatelain : 1933 à 1938  
  • Vincent de Varrennes : 1938 à 1944  
  • Jean Lemire : 1944 à 1952  
  • Royal Carrière : 1952 à 1961  
  • Gaston Gélinas : 1961 à 1964  
  • Gérard Nogue : 1964 à 1972  
  • Adéodat Ruest : 1972   

Le français associé à leurs tortionnaires  

La langue française reste aujourd’hui associée à des traumatismes pour les Premières nations de l’Ouest, en raison du rôle des religieux francophones dans les pensionnats.

En plus d’évangéliser, les Oblats de Marie Immaculée s’étaient donné pour mission de franciser le Canada, explique Jérôme Mélançon, professeur au Département d’études francophones et interculturelles de l’Université de Régina.

C’est pourquoi ils faisaient venir massivement des religieuses francophones du Québec pour enseigner dans tous les pensionnats qu’ils géraient. À Marieval, c’est la congrégation des Sœurs de Saint-Joseph de Saint-Hyacinthe qui formait le corps enseignant.

Omniprésente à l’époque

La langue française était, de fait, omniprésente dans cet établissement comme dans plusieurs autres, et elle continue de créer un malaise chez certains survivants, explique M. Mélançon. Souvent, un des seuls mots français dont ils se souviennent est « sauvage ».

« Pour certains, tout ce parcours a été un traumatisme, dit-il. Les seules personnes qu’ils ont entendues parler français dans leur jeunesse, c’étaient des gens qui les maltraitaient et les insultaient. »

En 1910, le gouvernement fédéral a mis soudainement fin à la mission de francisation des Oblats en imposant l’anglais comme langue d’enseignement commune dans les pensionnats, explique M. Mélançon.

Toutefois, les membres du personnel majoritairement francophones ont continué de parler français entre eux dans les corridors, marquant les esprits des enfants.