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Achetons tous des légumes moches!

Michel Goyet
Photo Pierre-Olivier Zappa Martin Goyet, cofondateur des Fermes MVG, une entreprise de Lanaudière.

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À l’épicerie, nous cherchons la tomate la plus rouge, le poivron le plus symétrique et le chou-fleur immaculé, sans nous douter que cette quête de la perfection a de lourdes conséquences économiques, sociales et environnementales.

Martin Goyet est le fondateur des Fermes MVG, un des plus gros producteurs de patates au Québec. De 20 % à 25 % de sa production, chaque année, se retrouve aux ordures. Pour cette seule ferme, on parle de 3000 tonnes de pommes de terre jetées aux poubelles, qu’elles soient légèrement difformes, cicatrisées ou fissurées. Elles sont pourtant 100 % comestibles ! 

« Plus le temps passe, plus le gaspillage augmente. On jette deux fois plus de patates par rapport au milieu des années 1980 », s’indigne M. Goyet. Lors de ma dernière visite dans ses champs de Saint-Thomas, non loin de Joliette, le producteur s’est fâché en me montrant une patate qui affichait une petite égratignure. 

« C’est terminé, elle s’en va aux vidanges. Si plus de 5 % de la surface d’une pomme de terre rouge est manquante, les chaînes d’alimentation vont la rejeter, m’a-t-il expliqué. C’est curieux, car cette pomme de terre risque fort de finir pelée dans l’assiette du consommateur. » 

Coût plus modique

Le gaspillage alimentaire a un coût énorme. Pour les Fermes MVG, qui cultivent 610 hectares de patates, on parle de 900 000 $ par année en pertes financières. Il y a aussi un coût environnemental dont on ne parle pas. 

La production de ces légumes « non conformes » a requis de l’eau, des engrais chimiques et du carburant pour leur transport. Lever le nez sur les légumes moches engendre énormément de pollution. 

« Parfois, on offre de les donner à des banques alimentaires, et certaines ne les veulent même pas, car on juge qu’elles sont trop longues à peler », s’étonne M. Goyet. Après 38 ans à s’occuper de ses terres et à nourrir les Québécois, l’agriculteur se désole de voir autant de gaspillage. 

Et vous pensez que seule l’apparence externe de la pomme de terre est importante ? Il y a aussi la couleur de sa chair qui peut empêcher sa commercialisation. Dans l’industrie de la frite ou de la croustille, des normes de couleurs sont établies et doivent être respectées. Même si elles ont le même goût, entre des chips jaune doré et d’autres brun caramel, lesquelles choisirez-vous ? 

« J’ai un confrère de travail qui a perdu 8 millions de livres de pommes de terre le week-end dernier parce que leur couleur interne avait légèrement changé », soupire M. Goyet. Durant le vieillissement, les sucres de la patate se sont transformés, et le légume va brunir lors de la friture. 

Moins de gaspillage

Tout indique que les changements climatiques vont avoir un gros impact sur le gaspillage alimentaire. Par exemple, la sécheresse printanière au Québec, suivie de pluies parfois intenses, occasionne des poussées de croissance inégales. Il y aura peut-être plus de légumes bossus et décolorés qui seront récoltés cette année. Tant que les supermarchés vont les refuser et que les consommateurs vont les bouder, rien ne va changer. 

Le jour où vous pèlerez une patate tordue, vous la payerez moins cher, car les producteurs limiteront leurs pertes. Ils utiliseront moins de pesticides, car ils réussiront à vendre la quasi-totalité de leur production. Les agriculteurs consommeront moins de carburant pour transporter des légumes qui finissent à la poubelle. 

« Il faut que les gens comprennent les impacts d’acheter que du beau », pense Michel Goyet. Il faut donc plus qu’une campagne de publicité pour transformer nos habitudes et cesser ce gaspillage. Et si l’on établissait de nouvelles normes nationales pour y inclure certains aliments peut-être laids, mais tout aussi bons ?