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Les pires lacs du Québec: «Nos lacs sont orphelins»

Seulement 180 lacs ont été analysés en 2020 pour s’assurer qu’ils étaient en bonne santé

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Pour la troisième année, Le Journal vous présente la liste des lacs dont l’état est préoccupant dans chaque région du Québec. La gestion de ces plans d’eau est tenue à bout de bras par des associations locales, souvent composées de bénévoles. Cette liste n’est que la pointe de l’iceberg, puisque la majorité des lacs de la province ne sont pas surveillés.


En 15 ans, jamais si peu de lacs n’ont été testés pour la qualité de l’eau, alors que les Québécois sont pourtant plus nombreux que jamais à fréquenter les lacs du Québec en raison de la pandémie.

« Les lacs ont été abandonnés au Québec », déplore Jean-Claude Thibault, engagé depuis 60 ans dans la protection des lacs et un des fondateurs du Regroupement des associations pour la protection des lacs et des bassins versants (RAPPEL).

Pour la troisième année, notre Bureau d’enquête vous présente son grand dossier sur les lacs. Nous avons analysé les données des 827 lacs du Réseau de surveillance volontaire des lacs (RSVL), en plus de décortiquer celles du ministère sur les cyanobactéries (algues bleu-vert) et le myriophylle à épi. Notre carte interactive vous donnera des informations sur la présence de 6 autres plantes exotiques envahissantes.

Notre analyse permet de confirmer ce que les experts redoutaient : la pandémie a nui aux efforts de protection des lacs. En 2020, seulement 180 ont été échantillonnés pour évaluer la qualité de l’eau. 

En 2019, 394 lacs avaient été analysés et le quart (106) s’était dégradé. 

Pointe de l’iceberg

Notre Bureau d’enquête a aussi appris que le RSVL avait demandé de limiter le nombre de tests de qualité de l’eau et a plutôt encouragé à mesurer la transparence, plus simple à réaliser.

« Ce n’est pas une mesure inutile, mais seule, ça ne donne pas un portrait suffisant », estime Antoine Verville, directeur général du Regroupement des organismes de bassins versants.

Déjà, les analyses du RSVL sur la qualité de l’eau ne sont que la pointe de l’iceberg car elles ne détectent pas, par exemple, une contamination aux métaux lourds, comme c’est le cas du lac Osisko, à Rouyn.

En 2019, à la suite de la publication de notre premier palmarès, le ministre de l’Environnement, Benoit Charette, reconnaissait que les suivis étaient déficients et s’engageait à élargir le réseau qui repose essentiellement sur des bénévoles.

Aucun lac inscrit

À cause de la pandémie, aucun nouveau lac ne s’est ajouté au réseau en 2020. En 2021, on en compte toutefois 57 de plus. Ainsi 662 lacs seront activement suivis cet été sur les 827 que compte le RSVL. 

Le nombre de lacs analysés varie chaque année, car les bénévoles paient de leur poche pour les tests. Le ministère a cependant annoncé que pour les prochaines années, il assumera 75 % de ces frais.

Or le problème est aussi l’absence de soutien pour agir. 

« Quand ça fait trois ans qu’on a des résultats qui montrent que notre lac est dans un mauvais état, il arrive quoi après ? Il n’y a pas de moyen d’action pour changer les choses », déplore M. Verville.   

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Des citoyens se tournent vers la municipalité, mais certaines ont près d’une centaine de plans d’eau sur leur territoire et n’ont pas plus de ressources.

« Ça tient à un fil avec des bénévoles », affirme Jannick Champagne, agente de projet en environnement pour la MRC Coaticook. On a plusieurs lacs, mais on n’a pas plusieurs associations de riverains. Il faudrait des associations pour les lacs orphelins et avoir du soutien du ministère. »

Le myriophylle gagne du terrain

Les plantes exotiques envahissantes, dont le myriophylle à épi, gagnent du terrain et coûtent une fortune aux associations, comme vous le lirez dans nos articles de dimanche.

À cela s’ajoute le fait qu’il n’y a pratiquement plus de surveillance des cyanobactéries (algues bleu-vert). « On n’a aucune indication qui suggère que la situation s’améliore », explique Sébastien Sauvé, professeur en chimie environnementale à l’Université de Montréal.

« Nos lacs sont orphelins, et pourtant, ils sont une richesse collective majeure qui rapporte des milliards par année à l’économie québécoise », rappelle Jean-Claude Thibault.

« On dit que nos lacs sont le patrimoine collectif, l’or bleu, on les met dans toutes nos publicités touristiques, mais au final, de l’argent pour régler les problèmes, il n’y en a pas beaucoup », déplore M. Verville. 

FAITS SAILLANTS  

  • On retrouve cette année 17 lacs dans un état très préoccupant, contre 18 l’an dernier. Deux nouveaux lacs se sont ajoutés à cette liste, soit le lac Noranda et le lac Pelletier. Trois se sont améliorés et ont quitté la catégorie : le lac Rouyn, le lac Caron et le lac aux Grelots.          
  • En 2020, sept de ces lacs n’ont aucune donnée récente et sept autres ont uniquement fait l’objet de tests pour la transparence, moins complets qu’une analyse de qualité de l’eau. Ils présentaient tous une eau très trouble, signe de leur mauvais état.          
  • Sur les 180 lacs testés en 2020, 26 ont vu leur état s’améliorer, 22 se sont empirés et la plupart, soit 132, sont restés stables. On comptait en 2020, 183 lacs dans un état préoccupant, contre 188 en 2019.          
  • Selon notre analyse, 566 lacs ont fait l’objet de tests sur la transparence de l’eau. Sur les 683 stations échantillonnées (un lac peut compter plus d’une station), 201 font état d’une eau trouble, très trouble ou extrêmement trouble, ce qui témoigne d’un lac en mauvais état.                  

Cyanobactérie : hausse des signalements  

Le nombre de signalements de cyanobactéries a plus que doublé en 2020, mais seulement 6 lacs ont reçu la visite d’inspecteurs qui ont d’ailleurs confirmé la présence de l’algue bleu-vert.

Annabelle Blais, Bureau d’enquête

Le nombre de signalements est passé de 61 à 151 entre 2019 et 2020. Y a-t-il eu davantage d’éclosions de cyanobactérie ? Ou une hausse des observations en raison de la popularité de nos lacs en temps de pandémie ? Impossible de le dire, car Québec ne tient plus de bilan des plans d’eau touchés depuis 2017.

En comparaison, en 2007, le ministère de l’Environnement avait inspecté 275 lacs et la présence d’une fleur d’eau de cyanobactéries avait été confirmée dans 167 lacs.

Dorénavant, un lac est inspecté seulement si un signalement concerne un plan d’eau « sensible », par exemple s’il est une source d’approvisionnement en eau potable ou encore si la manifestation du phénomène semble extrême.

« Ils se sont peut-être dit que ce n’était pas le meilleur investissement public de déplacer nos ressources partout au Québec chaque année pour reconfirmer la présence de cyanobactéries. Je n’y adhère pas, mais je peux comprendre la logique », explique Antoine Verville, DG des regroupements des OBV du Québec.

Contrôler les sources

Le ministère se consacre maintenant plutôt sur le contrôle des sources de pollution en phosphore comme l’épandage de fumier en milieu agricole ou les ouvrages municipaux d’assainissement des eaux et les installations septiques.

En 2020-2021, 2741 inspections ont été réalisées dans le secteur agricole et 1060 pour les ouvrages d’assainissement des eaux usées. 

« L’impact négatif, c’est qu’on n’a plus de portrait réel pour les lacs. On n’est même pas capable de savoir si la situation s’améliore ou pas, c’est vraiment déplorable », ajoute M. Verville.

Désensibilisés

Si aucun inspecteur ne fait de suivi des signalements, le risque est que les gens se sentent abandonnés et se démobilisent, nous répètent les experts.

« Le ministère a changé sa méthode de suivi, mais on voulait garder un portrait de ça », explique Julie Grenier, du Conseil de gouvernance de l’eau des bassins versants de la rivière Saint-François.

L’organisme essaie d’ailleurs de recruter une personne-ressource par lac pour signaler la présence de cyanobactéries.

« Mais les gens sont désensibilisés et les signalent moins... On essaie de créer un électrochoc pour maintenir la motivation », dit Mme Grenier.

Notre dossier complet: