/investigations/environment
Navigation

Les pires lacs du Québec: le myriophylle est un vrai fléau

Au moins 200 lacs du Québec sont envahis par cette plante exotique qui nuit aux activités récréatives

Coup d'oeil sur cet article

La forte popularité de nos lacs en temps de pandémie risque d’accélérer la prolifération du myriophylle à épi, la plante exotique envahissante déjà la plus présente. 

En 2020, on comptait 181 plans d’eau touchés contre 164 en 2019, selon une compilation de notre Bureau d’enquête à partir des données du ministère de l’Environnement.

Le vrai chiffre serait plus près de 200, selon l’Alliance pour un programme national de gestion du myriophylle (voir autre texte plus bas). Depuis 2010 environ, la prolifération prend de l’ampleur. Pratiquement toutes les régions du Québec sont touchées. 

« Il y a clairement plus de cas aujourd’hui qu’avant et ça ne peut pas être juste associé à l’observation », précise le biologiste Claude Lavoie, responsable du Laboratoire de recherche sur les plantes envahissantes à l’Université Laval.

Urgence d’agir

« Ce serait exagéré de dire que c’est hors de contrôle, par contre c’est clair qu’il y a urgence d’agir », explique Jean-François Martel, directeur général du RAPPEL, une coopérative de solidarité en protection de l’eau.

  • À VOIR AUSSI :

Le myriophylle, capable de coloniser n’importe quel lac, est transporté par les bateaux, les canots ou même les plongeurs. 

« Surtout avec la pandémie, les lacs sont très achalandés. Donc on sait qu’il va y avoir beaucoup de villégiateurs qui vont se promener d’un lac à l’autre », poursuit M. Martel.

La plante nuit aux activités récréatives, mais « il n’y a pas de preuve très tangible que ça a un effet sur la biodiversité végétale. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en a pas, mais ça n’a pas été étudié », explique M. Lavoie.

« La problématique est plus sociale et économique », ajoute M. Martel. 

Long et coûteux

Lutter contre le myriophylle n’est pas simple. Entre 2014 et 2017, le RAPPEL a réalisé un premier projet pilote de bâchage : on installe une toile de fibre synthétique ou de jute pour recouvrir l’herbier. 

Des toiles en fibre de verre ont été installées en mai sur le lac Abénaquis, en Chaudière-Appalaches, pour lutter contre le myriophylle.
Photo Stevens LeBlanc
Des toiles en fibre de verre ont été installées en mai sur le lac Abénaquis, en Chaudière-Appalaches, pour lutter contre le myriophylle.

« Le myriophylle essaie de sortir du sol et se cogne la tête là-dessus et il meurt parce qu’il n’est pas capable de produire les tissus végétaux », explique M. Lavoie. 

En complément, des plongeurs font de l’arrachage manuel.

Depuis 2018, le RAPPEL a installé des toiles dans 6 lacs, et 3 de plus sont prévus cet été. L’un d’eux sera le lac Waterloo. Le projet s’étalera sur trois ans. 

« On estime que ça coûtera 1,2 million $ environ », affirme Esther Déom, présidente d’Action Lac Waterloo. 

La Municipalité financera le projet à hauteur de 375 000 $, et une aide bien spéciale s’est aussi ajoutée : un donateur anonyme a égalé le montant de la Ville. « On est chanceux, je ne pense pas que d’autres municipalités ont un donateur comme le nôtre », reconnaît Mme Déom.

« Ce sont des opérations de très longue haleine et ça coûte cher », précise M. Lavoie. Souvent, les gens pensent qu’ils n’auront qu’à mettre une toile et laisser ça comme ça, mais ça marche pas comme ça. »

Grâce à son travail de bâchage entamé en 2016 sur le lac Abénaquis, la surface touchée a été réduite de 85 % et devrait même atteindre 95 % à la fin de l’été. 

« Ensuite, ce sera surtout de l’arrachage et de la surveillance », explique son étudiant à la maîtrise Vincent Gagné, qui étudie la stratégie d’intervention sur le lac Abénaquis depuis 2020.

Vincent Gagné, de l’Université Laval, qui étudie les stratégies d’intervention sur le lac, estime que 95 % de la plante aura été éliminé. Le travail de bâchage a commencé en 2016.
Photo Stevens LeBlanc
Vincent Gagné, de l’Université Laval, qui étudie les stratégies d’intervention sur le lac, estime que 95 % de la plante aura été éliminé. Le travail de bâchage a commencé en 2016.

« Mais j’ai bien dit aux gens : si vous arrêtez, vous allez perdre votre investissement, en trois ans on va revenir à la situation d’origine », précise M. Lavoie. 

LA PROPAGATION DU MYRIOPHYLLE   

  • Première observation en 1958 dans le lac Saint-Pierre    
  • Dans les années 1970, il est observé dans quelques lacs de l’Outaouais, des Laurentides et de l’Estrie.    
  • Sa présence est confirmée en Abitibi en 2011    
  • On le retrouve au Bas-Saint-Laurent et dans la Côte-Nord depuis 2016         

RÉGIONS LES PLUS TOUCHÉES

Outaouais : 59 plans d’eau

Laurentides : 49 plans d’eau

Estrie : 27 plans d’eau

Montérégie : 25 plans d’eau

Lanaudière : 10 plans d’eau 

Ils demandent en vain une stratégie nationale  

Jean-Claude Thibault et Constance Ramacieri déplorent que « depuis 60 ans, nos lacs se sont dégradés lentement, mais sûrement ».
Photo Martin Alarie
Jean-Claude Thibault et Constance Ramacieri déplorent que « depuis 60 ans, nos lacs se sont dégradés lentement, mais sûrement ».

Face à la grande prolifération du myriophylle à épi, un regroupement demande depuis 3 ans maintenant de créer d’urgence un plan national d’intervention.

Annabelle Blais, Bureau d’enquête

« En 2017, on a eu une rencontre avec une quinzaine d’associations de lacs qui avaient des problèmes similaires. Il y avait un sentiment d’inquiétude, on ne savait pas quoi faire », explique Constance Ramacieri, de la Société de conservation du lac Lovering, près de Magog.

Cette même année, le budget du gouvernement libéral prévoyait 8 M$ pour la lutte aux plantes aquatiques envahissantes. 

« C’est 1 250 000 $ par année sur 5 ans pour toutes les plantes envahissantes, pas juste le myriophylle, ce n’est ni suffisant ni significatif », déplore Mme Ramacieri, qui a participé à la création de l’Alliance pour une stratégie nationale de gestion du myriophylle en 2018. 

« Sans vision nationale, on pose des gestes à gauche et à droite sans cohérence, croit Henri Fournier, biologiste retraité du ministère de la Faune et conseiller scientifique à l’Alliance. On pose des gestes qui sont positifs, mais ce n’est pas nécessairement à l’endroit où les gens sont plus motivés où il faut agir en premier. »

L’Alliance croit que Québec doit s’impliquer pour faire de la prévention à grande échelle, former les gens à identifier la plante, faire de la recherche sur ses impacts et les stratégies de lutte.

Peu d’espoir

Pour l’instant, une stratégie nationale n’est pas dans les plans à court terme, nous a dit le ministre de l’Environnement, Benoit Charette.

Une rencontre a eu lieu entre l’Alliance et son cabinet, le 28 mai. « On nous a confirmé que le ministère n’a ni les ressources humaines ni [les ressources] financières pour protéger les lacs du myriophylle », se désole Jean-Claude Thibault, membre de l’Alliance et jusqu’à tout récemment président du RAPPEL.

Le ministre affirme que ce n’est pas tant une question financière, même s’il reconnaît que les budgets ne sont pas illimités. Mais il préfère une approche plus « concrète et ciblée » en appui aux initiatives locales.

Pas de portrait

« Je salue les efforts de l’Alliance, mais l’étape du diagnostic, elle est derrière nous », ajoute-t-il. Le ministère a commencé à recenser les plans d’eau touchés pour la première fois en 2017. On en comptait alors 110. On en compte aujourd’hui 181.

Or, après avoir envoyé un questionnaire à toutes les municipalités du Québec, l’Alliance a découvert 21 lacs qui ne sont pas comptabilisés dans la liste du ministère. Et ce, bien que moins qu’une municipalité sur cinq ait répondu.

« Alors, nous affirmons haut et fort : personne au Québec ne sait en ce moment combien de cours d’eau sont atteints par le myriophylle. Personne », dénonce MmeRamacieri.  

Une solution de dernier recours au lac Boivin  

On voit ici la faucardeuse utilisée pour lutter contre les plantes envahissantes au lac Boivin à Granby.
Photo courtoisie
On voit ici la faucardeuse utilisée pour lutter contre les plantes envahissantes au lac Boivin à Granby.

 

Au lac Boivin, à Granby, la lutte au myriophylle se fait à l’aide d’une faucardeuse, une sorte de tracteur flottant qui coupe les plantes.

Annabelle Blais, Bureau d’enquête

Ces dernières occupent pratiquement tout le lac de 8 km2 et d’à peine 2 m de profondeur.

« Les plantes aquatiques reçoivent beaucoup de lumière, c’est pour ça qu’il y en a autant », explique le biologiste Serge Drolet, coordonnateur à la division environnement à la Ville de Granby.

« En 2015, c’était vert chatoyant sur le lac, c’était comme une grosse pelouse vert tendre », se rappelle-t-il.

Outre les nuisances aux activités comme la pêche ou le canot, les plantes se décomposaient l’automne venu et dégageaient une odeur de putréfaction.

« L’hiver, elles utilisent l’oxygène dans l’eau et on avait des mortalités de poissons au printemps parce qu’ils avaient manqué d’oxygène », dit-il.

Mobilisation citoyenne

Les citoyens et la Ville se sont mobilisés. Il faut dire que le lac Boivin est un endroit névralgique. « Après le zoo, c’est l’endroit le plus visité à Granby », explique M. Drolet.

Ils ont vite réalisé que les solutions utilisées sur d’autres lacs auraient été trop coûteuses.

« On s’est demandé si on installait des bâches au fond de l’eau, mais étant donné la grande superficie [du lac et la prolifération] ça nous aurait coûté des millions de dollars », souligne le biologiste.

« Le lac Boivin est rendu à un stade d’envahissement majeur, où les techniques comme le bâchage ou l’arrachage manuel ne donneront jamais de bons résultats », dit Jean-François Martel, DG du RAPPEL. 

« Dans un cas comme ça, le faucardage devient la méthode de dernier recours et on sait que ça va être à recommencer chaque année », ajoute-t-il.

Car la faucardeuse coupe la plante pour libérer la surface de l’eau mais ne la tue pas. « Le but, c’est vraiment profiter du lac durant l’été », explique M. Drolet.

La faucardeuse et son convoyeur, dont l’acquisition s’est élevée à 156 800 $ en 2016, ont depuis permis de grandes améliorations. 

Améliorations notables

Le ministère autorise ces opérations à condition de réduire les sources de contamination. « Il faut travailler avec les cultivateurs pour diminuer le lessivage des terres agricoles qui nous amènent le phosphore. Si les plantes ont moins d’engrais, elles vont moins pousser », précise M. Drolet. 

Depuis 2016, les plaisanciers sont de retour. M. Drolet a même été étonné de constater une diminution des cyanobactéries et des poissons morts.

Notre dossier complet:

Commentaires

Vous devez être connecté pour commenter. Se connecter

Bienvenue dans la section commentaires! Notre objectif est de créer un espace pour un discours réfléchi et productif. En publiant un commentaire, vous acceptez de vous conformer aux Conditions d'utilisation.