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Les 25 ans de Conundrum Press

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Photo courtoisie Andy Brown

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Fondée à Montréal par Andy Brown en 1996, la structure éditoriale anglophone Conundrum Press, depuis relocalisée sur une ferme néo-écossaise vieille de 200 ans, souffle cette année ses 25 bougies. Retour sur un fleuron éditorial canadien unique en son genre.

La décennie 90 en fut une foisonnante pour l’écosystème du 9e art montréalais. En plus de la scène alternative des fanzines photocopiés de laquelle ont éclos les Julie Doucet, Richard Suicide, Simon Bossé et autres, l’ouverture du comics américain aux artistes d’ici dont Denis Rodier, Yanick Paquette et Bernie Mireault, on assista à l’arrivée de Drawn & Quarterly (1990), la disparition du magazine Croc (1995), la création des Éditions de La Pastèque (1998) ainsi qu’à l’élaboration du collectif Mécanique générale, qui éclora au tournant du nouveau siècle. C’est au centre de ce maelström, quelque mois seulement après la seconde défaite référendaire que Andy Brown, ayant connu un certain succès à Toronto comme écrivain, s’installa dans la métropole. 

Vide culturel

« Tout le monde que je connaissais ici était un écrivain, dont plusieurs sortaient du programme d’écriture de Concordia. À cette époque, les artistes pouvaient vivre à très bon marché, c’est ce que je faisais. J’ai produit des chapbooks pour mes amis écrivains et, moi, j’ai organisé des événements dans des lofts bon marché, puis tout est parti de là. Je comblais un vide dans la culture majoritairement anglophone à l’époque, puis, bien sûr, j’ai découvert que c’était la même chose dans la scène de la bande dessinée underground francophone », se remémore l’éditeur. « Je publiais des bandes dessinées dans les toutes premières années de la presse, mais pas exclusivement. Il y avait aussi des livres de nouvelles, des romans et des fanzines sur l’art. À l’origine, les bandes dessinées étaient exclusivement signées d’artistes anglophones comme Billy Mavreas, Marc Bell ou Howard Chackowicz. J’ai ensuite découvert la scène francophone. C’est lorsque j’ai déménagé en Nouvelle-Écosse en 2010 que j’ai réalisé que je devais concentrer mon mandat éditorial. Comme les romans prenaient tellement de temps à être édités et que j’aimais le plus publier les bandes dessinées, la décision s’est imposée. »

Saut en Traduction

Se voyant comme le cousin décapant de Drawn & Quarterly, Andy Brown partage davantage la fibre alternative des éditeurs francophones Trip et Pow Pow, avec lesquels il a d’ailleurs collaboré à maintes reprises. Rien d’étonnant, donc, de trouver au cœur de l’imposant catalogue de Conundrum Press la collection BDANG. « La production de l’underground francophone des années 90 m’a beaucoup inspiré. Je n’avais jamais été exposé à quelque chose comme ça, ayant grandi sur la côte ouest. Dans la communauté francophone, il va de soi que la bande dessinée est le 9e art, mais en Amérique du Nord anglophone, la plupart des gens auraient du mal à nommer quoi que ce soit d’autre que les superhéros. Cela change bien sûr. Il ne serait pas exagéré de dire que ce travail souterrain a changé ma vie. Égoïstement, je voulais lire ces albums et mon français n’était pas assez bon. Je me suis donc lancé dans la traduction. Ainsi est née la collection BDANG. Pouvoir prendre le travail qui m’a tant inspiré et le faire circuler sur le marché anglais nord-américain, c’est partager cette inspiration. Surtout aux États-Unis, ce travail ne serait jamais vu autrement. » Ainsi, les Richard Suicide, Philippe Girard, Jimmy Beaulieu, Michel Rabagliati, Henriette Valium et Catherine Ocelot côtoient dans une parfaite osmose les David Collier et Joe Ollmann.

S’il vient tout juste d’embaucher une responsable marketing à temps plein, Andy Brown a, comme tant d’autres, longtemps galéré. « Bien sûr, le principal défi était l’argent. Il n’y avait absolument aucun financement pour les artistes anglophones au Québec, c’est pourquoi tant de gens ont utilisé l’aide sociale comme une subvention parrainée par l’État. J’ai travaillé à poinçonner le métal dans une usine jusqu’à ce que je puisse demander un financement du Conseil des Arts du Canada. »

En 25 ans, Brown n’a pas seulement su durer – ce qui en soi force l’admiration –, il a réussi à doter la scène nationale d’un phénoménal corpus qui fait briller nos créateurs d’ici et qui suscite l’envie de ses congénères. Longue vie à Conundrum Press !


https://www.conundrumpress.com

À lire chez Conundrum Press

<b><i>DAY OLD</i></b><br/>
Joe Ollmann<br/>
107 pages
Photo courtoisie
DAY OLD
Joe Ollmann
107 pages

Question de souligner le 25e anniversaire de Conundrum Press, Andy Brown lance CONUNDRUM 25, une collection de 25 brefs récits composés d’une case par page. À un rythme de cinq publications annuelles, la collection au format poche fera éventuellement l’objet d’une intégrale en 2026 lors du trentième anniversaire. C’est Joe Ollmann qui inaugure le fabuleux projet avec Day Old, publié à l’origine dans l’anthologie This Will All End in Tears chez Insomniac Press. Le grand maître du gaufrier, qui excelle dans la comédie aux tonalités sardoniques, y raconte l’histoire touchante d’une mère monoparentale, qui après avoir acheté un sac de bagels à rabais, tente désespérément de les faire rôtir auprès d’un employé apathique pour ses quatre enfants. Bien que réalisé il y plus de 15 ans, ce récit ne perd rien de sa puissance. Joe Ollmann est un trésor national. 


<b><i>This is Serious : Canadian Indie Comics</i></b><br/>
Collectif<br/>
144 pages
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This is Serious : Canadian Indie Comics
Collectif
144 pages

De juin 2019 à janvier 2020, la Art Gallery of Hamilton accueillit l’exposition This Is Serious : Canadian Indie Comics. Sous la direction de Alana Traficante et de l’artiste Joe Ollmann, ce projet visant à témoigner de la légitimité et de la vitalité du médium au Canada présenta des extraits de 47 artistes. Cet impressionnant panorama fut immortalisé en un sublime catalogue. Bonifiée d’une drolatique préface signée par l’inénarrable Ollmann, l’initiative témoigne de la passion que l’infatigable éditeur de Conundrum Press éprouve à l’endroit du médium et de l’honorable mandat qu’il s’est donné de le faire rayonner aux quatre coins du pays. 


<b><i>The Gift</i></b><br/>
Zoe Maeve<br/>
96 pages
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The Gift
Zoe Maeve
96 pages

En guise de fabuleux premier album, l’artiste montréalaise Zoe Maeve produit The Gift, un drame historico-fantastique aux tonalités d’horreur. On y suit Anastasia Nikolaevna, fille de l’empereur Romanov, dont le règne est sur le point de céder la place à la révolution russe. Pour son treizième anniversaire, elle reçoit en cadeau un appareil photo. Sans le savoir, elle documentera sur pellicules les derniers instants de sa famille et du régime. Maeve évoque plus qu’elle ne montre, insufflant à son récit un aura d’étrangeté qui captive dès la première page. Son magnifique trait, diffus et brut, rappelle ces vieux clichés fantomatiques des débuts de la photographie.