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Réflexions sur le wokisme

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Stéphane Baillargeon m’a récemment interviewé par écrit à propos du wokisme, dans le cadre d’une série d’été du journal Le Devoir. Le texte est paru il y a quelques jours. Baillargeon y présente ce qu’on pourrait appeler deux visions contradictoires de la mouvance woke. Dans le cadre de son entretien, il a reproduit, et cela, très honnêtement, une bonne partie de mes réponses dans l’espace du journal qui lui était accordé. Mais puisque j’écris toujours un peu trop, je me permets de reproduire ici, sur mon blogue, mes réponses complètes. 

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Que désigne ce mot (woke), quels autres mots désignent cette chose et pourquoi lui préférez-vous celui-là, si c’est le cas?

Le wokisme représente une fanatisation militante du politiquement correct (ou si on préfère, de la rectitude politique) – j’ai consacré un ouvrage à cette question, en montrant comment le politiquement correct représentait le dispositif de censure institutionnalisé par le régime diversitaire pour combattre ses adversaires et les expulser du domaine public. On pourrait aussi parler d’une nouvelle gauche religieuse américaine ou, du moins, d’origine américaine – la dimension religieuse du wokisme me semble très importante, comme en témoigne tout le discours de l’éveil, avec ces figures publiques qui annoncent avoir pris conscience de leurs privilèges, dont ils disent vouloir se délivrer, en s’éduquant au contact des «dominés», dans des séances d’autocritique qui ne sont pas sans rappeler le dernier siècle, pour devenir ensuite de meilleurs ancêtres du monde de demain. À travers cela, c’est un désir de purification qui s’exprime, comme si celui qui se soumet à ce rite espérait renaître à lui-même éclairé par la révélation diversitaire, désormais délivré de ses préjugés, et prêt à évoluer dans le nouveau monde.

En quoi est-ce un phénomène social nouveau?

Il n’est pas absolument nouveau, loin de là: le wokisme représente pour moi une nouvelle manifestation de la tentation totalitaire inscrite au cœur de la modernité, et qui s’est manifestée en 1793, en 1917 et à la fin des années 1960 (je ne néglige pas un instant les totalitarismes nazi et fasciste, mais ils s’inscrivent dans une autre généalogie sur laquelle nous pourrions revenir ailleurs). Mais après la chute du mur de Berlin, plusieurs ont cru le cycle révolutionnaire terminé: c’était le sentiment de Fukuyama comme de Furet, mais c’était une erreur. La tentation de fusionner le juste, le bien et le vrai resurgit, comme si elle était irrépressible: le fanatisme se recompose, et s’accouple désormais avec une mouvance qui cherche à construire une conscience raciale révolutionnaire dans les sociétés occidentales, désormais rejetées violemment, comme si elles étaient fondamentalement viciées et que le mal de l’exclusion était si profondément inscrit dans leurs structures sociales qu’il faudrait en finir avec elles. Le resurgissement de la question raciale dans des sociétés qui croyaient s’en être délivrées est un élément majeur de notre temps, qui témoigne d’un retour des identités régressives – permettez-moi d’insister, la racialisation des rapports sociaux me semble vraiment une tendance antidémocratique dont on devrait tous s’inquiéter. J’ajoute que la non-résistance des élites au wokisme, qui s’y soumettent avec un zèle relevant de la soumission, a quelque chose de singulier aussi.

En quoi est-ce un phénomène social négatif?

Je crois avoir répondu avec la question précédente, mais je me permets d’ajouter que le wokisme pousse à l’inquisition et cherche à exclure de la vie publique ceux qui ne l’embrassent pas – il est animé par la logique de purge et condamne à la peine de mort sociale et professionnelle ceux qu’il désigne comme des ennemis du genre humain et de l’émancipation des «minorités» opprimées par le grand méchant homme blanc occidental, transformé en bouc émissaire universel. Il tend à assimiler à de simples préjugés toxiques résiduels d’un monde appelé à périr les idées qu’il rejette. Il ne tolère pas le pluralisme qui devrait être naturellement inscrit au cœur de la vie intellectuelle et politique et qui suppose une conscience minimale de la diversité des valeurs qui cohabitent dans la cité, sans jamais pouvoir s’accorder parfaitement, ce pour quoi nos sociétés institutionnalisent la délibération publique, pour civiliser le conflit entre elles et le transformer en délibération sans cesse recommencée.

En quoi est-ce un phénomène social positif (le cas échéant, à vos yeux, bien sûr)?

Il ne l’est pas.

La professeure Marie-Pierre Bousquet observait récemment dans Le Devoir que certains Québécois francophones ont de la difficulté à se concevoir comme oppresseurs (des Autochtones) parce qu’ils ont eux-mêmes été opprimés. Je ne vous demande pas de revenir sur cette observation précise. Je vous demande plutôt si la même dynamique n’est pas à l’œuvre entre les revendications identitaires des Québécois francophones et celles de différentes minorités ou groupes de la triade genre, sexe, ethnicité. Bref, y a-t-il une revendication identitaire légitime à vos yeux (celles du nationalisme québécois par exemple) et une non légitime (celle des minorités ethniques par exemple)? Sur quelle base alors repose voter distinction?

Il ne s’agit pas de revendications de même nature, contrairement à ce que vous semblez suggérer. D’ailleurs, en cela comme en bien des choses, il faut chercher à penser la singularité de chaque situation et éviter de basculer dans le mythe de l’interchangeabilité de toutes les revendications que l’on classe sous le signe de «l’identité». Par exemple, pour reprendre votre question, il y a une différence entre les nations, et plus particulièrement les nations minoritaires, qui sont en droit de vouloir persévérer dans leur être sur leur territoire national, et de s’y constituer en État indépendant, et les populations issues de l’immigration qui ont pour vocation de prendre le pli identitaire et culturel de la société d’accueil. La nation n’est pas une identité parmi d’autres dans la modernité: elle représente le cadre fondamental de l’expérience démocratique. Cela ne veut évidemment pas dire qu’il ne faut pas faire preuve d’hospitalité à l’endroit de ces populations, mais leur vocation ne consiste pas à s’institutionnaliser à l’extérieur de la nation, mais à s’y fondre. J’ajoute qu’on ne saurait confondre la culture et la race: on peut adhérer à une culture en s’appropriant ses références et ses codes. On ne peut évidemment s’approprier une identité raciale – ceux qui s’en réclament cèdent rapidement au fantasme de l’imperméabilité ethnique, d’ailleurs. Ensuite, comme je le dis, il faut tenir compte de la diversité des situations. Il y a une question noire, indiscutablement, aux États-Unis, elle se trouve au cœur de l’histoire du pays et comme tout le monde, j’y suis sensible: il n’en est pas de même au Québec ou en France. Je n’accepte pas l’américanisation de nos représentations collectives, de nos mentalités. Pour répondre plus largement à votre question, il n’y a pas de critère distinctif absolu: on peut néanmoins penser ces revendications à la lumière de l’histoire, en sachant que le politique se pense toujours en situation, en se mettant davantage à l’école de la prudence qu'à celle de l’esprit géométrique. Quant à moi, je tiens au commun, et je me méfie de la dispersion infinie des identités qui rendent nos sociétés de moins en moins capables de se rassembler autour de l’intérêt général et de rechercher ce qu’on appelait encore hier le bien commun, qui s’inscrit toujours dans un contexte historique donné, ce qui ne le rend pas condamnable pour autant.

Une critique reproche au wokisme d'être une sorte de sectarisme fondé sur le sentiment (je reprends l’expression lue dans La Guerre des idées d’Eugénie Bastié). Pourtant, n’est-ce pas normal que la politique et les luttes politiques fassent grand usage de l’émotionnel? Ce qui embête finalement dans le wokisme, c’est l’émotion, le sentiment politique des autres? Et là encore, y a-t-il donc une revendication des sentiments légitime à vos yeux (par exemple de la part de nationalistes agitant des drapeaux un 24 juin) et une autre illégitime (par exemple lors d’une manifestation BLM)?

Je n’ai rien contre les passions politiques, elles sont inévitables, et même souvent fécondes – je m’oppose à une lecture réductrice et gestionnaire du politique. En la matière, je suis plus proche des Anciens: le politique est intimement lié à l’âme humaine, il s’agit d’une activité existentielle. Je suis de ceux qui pleurent pour leur pays, et je pleurerai le soir de l’indépendance, lorsqu’elle viendra! Je n’ai donc rien contre l’émotion en politique. J’en ai contre la sacralisation du ressenti et l’absolutisation de la subjectivité, qui devrait servir de nouvelle norme pour penser et définir les réalités sociales et humaines, d’autant que cela s’accompagne d’une tentation de la censure: si votre discours me heurte intimement, je n’ai pas à lui répondre par des arguments, et j’aurai la tentation de le présenter à la manière d’un discours haineux, que j’appellerai probablement à interdire – ou du moins, je chercherai à vous bannir de la cité, ou alors, je chercherai à vous infréquentabiliser en vous collant les pires étiquettes. Donc j’y reviens: le problème ne se trouve pas dans l’appel aux sentiments mais dans l’absolutisation d’une subjectivité victimaire, où certains groupes en viennent à se définir exclusivement dans le langage du ressenti, et à considérer que le monde vient s’y dissoudre.

Le bastion woke se concentre autour de certains départements universitaires et de certains groupes de pression. Osons le parallèle puisque les rapprochements avec les religions sectaires est souvent fait: n’est-ce pas un problème (si cela en est un) marginal, un peu comme la percée marxiste dans les années 1970 qui s’implantait à l’UQAM, dans quelques départements des sciences sociales de cégeps et quelques instances syndicales? Bref, se retrouve-t-on face à une proverbiale tempête dans un verre d’eau? Sinon, quelles conséquences entrevoyez-vous pour la société dans son ensemble si l'extension de ce domaine de cette lutte idéologique se matérialise?

Non, je ne crois pas. Le régime diversitaire se radicalise. Nous entrons dans une période de rétrécissement des libertés, qui s’accompagne d’une diabolisation de plus en plus violente de l’identité nationale des sociétés occidentales et de certaines références qui, de manière immémoriale, allaient de soi. Le wokisme est sorti des départements auxquels vous faites référence depuis un bon moment, même si l’université est devenue le noyau idéologique du régime diversitaire et demeure le lieu privilégié de sa théorisation. J’ajoute que le wokisme, que nous définirons comme une hypersensibilité revendiquée aux revendications «minoritaires» est désormais relayée par le capitalisme à l’américaine, à la fois dans la publicité et les départements de ressources humaines. Ses concepts pénètrent l’esprit public, ils se normalisent et finissent par structurer le discours public comme on le voit avec le «racisme systémique», le «privilège blanc» ou la «suprématie blanche» – j’ajoute que la signification de ces concepts évolue de manière terriblement orwellienne, au point de s’inverser, comme on le voit avec la suprématie blanche, qui ne désigne plus les mouvements s’en réclamant aux États-Unis, mais la structure même des sociétés occidentales! Tout le pouvoir du wokisme tient dans sa manipulation orwellienne du langage: ses théoriciens et militants inventent une novlangue diversitaire qui fonctionne à la manière d’un piège idéologique. La stratégie du wokisme est transparente, et même revendiquée, dans certains cas: il s’agit de s’emparer d’un mot frappé d’une universelle réprobation et de lui coller une nouvelle définition, que l’on dira scientifiquement validée, parce qu’elle sera légitimée par les militants déguisés en experts qui sévissent dans les départements de sciences sociales.

Trop souvent, des commentateurs ou des observateurs de bonne foi se laissent berner. Horrifiés à bon droit par la signification traditionnelle de ces mots, ils ne se rendent pas compte qu’ils ne renvoient plus à la même réalité. Une certaine forme d’intimidation médiatique s’exerce. Permettez-moi de confesser aussi la chose suivante : je ne compte plus les gens, de notre milieu mais aussi de plusieurs autres, qui viennent me dire partager mes critiques de ce discours tout en ajoutant qu’ils doivent dire le contraire de ce qu’ils pensent dans leur milieu de travail pour survivre professionnellement.

Alors voilà: je ne crois pas que nous en finirons bientôt avec ce courant, qui me semble s’emparer même des plus vénérables institutions qui, autrefois, lui auraient résisté. Mais nous devons lui tenir tête. C’est ce que j’essaie de faire, avec les moyens qui sont les miens.