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Madeleine: réenchanter la tristesse

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Madeleine gagne sa vie en lavant le corps des morts. Un jour, c’est celui de son frère, qu’elle avait perdu de vue, qui est étendu devant elle. Le fou, le protecteur, le fantaisiste qui la ramène loin en arrière.

Tout part d’un village sur lequel le malheur est tombé : un incendie criminel qui a ravagé l’église, des coulées de boue qui l’ont isolé du monde et un mauvais temps installé à demeure.

<b><i>Madeleine</i></b><br/>
Monique Le Maner<br/>
Triptyque<br/>
174 pages<br/>
2021
Photo courtoisie
Madeleine
Monique Le Maner
Triptyque
174 pages
2021

Madeleine, protagoniste du roman qui porte son nom, a donc fini par quitter Saint-Bourdon en coupant tous les ponts.

Elle n’avait pas tant d’atouts, « gentille, obéissante, mais plutôt bizarre et limitée intellectuellement ». En plus, elle boite. Mais elle s’est débrouillée et la vie a passé, avec ses pertes et ses blessures.

Aujourd’hui, elle travaille à l’hôpital de Grand-Ville, où elle prépare les cadavres pour la morgue. Cette femme solitaire en profite pour « s’entretenir » avec les patients décédés.

Et puis arrive Édouard, son frère aîné qui l’a tellement protégée et qu’elle a tant admiré avant de le fuir. Il s’est suicidé. 

Alors un conte à deux voix s’ouvre. Madeleine relate à sa manière le passé et Édouard en fait autant. 

Elle veut s’en tenir à la réalité, mais la réinvente pour en cacher les aspects qui la dérangent. Ainsi, les voix qu’elle entendait quand elle parlait à son ourson de peluche, n’était-ce vraiment que jeux d’enfant ?

Édouard, lui, se voyait comme le dandy de la place : « On l’appelait le Monsieur de Saint-Bourbon parce qu’il avait belle apparence et parlait bien. [...] On le croyait promis à un grand avenir. Et il savait si bien raconter ses histoires inventées. »

Mais le bel avenir n’est pas advenu, et la distinction a viré à l’excentricité : Édouard se promenait maintenant dans le village en parlant aux morts qu’il croisait partout.

Deux regards emmêlés

Monique Le Maner emmêle leurs deux regards et elle le fait avec une poésie qui nous tient constamment à la frontière d’une jolie rêverie. Il est pourtant question d’une fratrie abandonnée par le père et qui a dû vivre ensuite avec une mère dépressive. Question aussi d’un village à demi détruit.

Il y a en fait beaucoup d’ombres dans ce passé, mais elles sont évoquées avec tellement de vie par Édouard qu’on est séduit par la romance qu’il raconte.

C’est aussi par la vie que la détresse cachée de Madeleine nous touche, en la voyant se détourner des gentilles attentions que lui porte un collègue. 

De là à savoir qui a la bonne version des événements d’autrefois...

Quand Cécile, leur sœur aînée, entre en scène, la réalité reprend ses droits. Celle-ci a quitté jeune un milieu oppressant pour enfin mener une vie ordinaire avec un mari présent et des enfants qui rient, eux. Restons terre à terre.

Et l’on comprend que si la douce fantaisie d’Édouard ou le tragique que porte Madeleine ne changent pas la fin de l’histoire, ils donnent un beau relief à la tristesse.