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Priorité à l’anglais dans la fonction publique

Un demi-siècle après l’adoption de la Loi sur les langues officielles, le bilinguisme tarde encore à s’imposer

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Photo AFP La nouvelle gouverneure générale, Mary Simon, que l’on voit ici avec Justin Trudeau lors de son assermentation, ne parle pas français. Plus de 600 plaintes ont été déposées au Commissariat aux langues officielles pour déplorer ce manquement.

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Il n’y a pas que la nouvelle gouverneure générale du Canada qui ne peut s’exprimer en français. La fonction publique fédérale ne fait pas beaucoup mieux et peine toujours à être véritablement bilingue. 

« Dans la fonction publique fédérale, c’est en anglais d’abord », relate Yvon Barrière, qui a été à l’emploi de Service correctionnel Canada pendant presque 30 ans et qui est aujourd’hui syndicaliste. 

Plusieurs témoignages recueillis par notre Bureau d’enquête, présentés ci-contre, révèlent un monde où le bilinguisme en est un de façade. 

« Il y a deux langues de travail au gouvernement fédéral : l’anglais et la traduction [de l’anglais] », renchérit Edith Gendron, qui, elle, a passé 20 ans au ministère du Patrimoine canadien, avant de prendre sa retraite. 

La vie quotidienne des fonctionnaires francophones reste une suite de frustrations répétées.

Par exemple, il suffit qu’un anglophone soit présent dans une réunion rassemblant des francophones pour que tous s’expriment dans la langue de Shakespeare. 

« Ça vient sans doute de notre sentiment [les francophones] de plaire à tout le monde, de ne pas froisser personne », constate Edith Gendron. 

Nomination controversée

À la fin du mois de juillet, le gouvernement Trudeau assermentait une nouvelle gouverneure générale, Mary Simon, qui parle anglais et inuktitut, mais pas français. Cette nomination n’a pas été sans provoquer de réactions, comme 600 plaintes ont été déposées au Commissariat aux langues officielles. 

Pourtant, lors de la mise en œuvre de la Loi sur les langues officielles, il y a maintenant plus de 50 ans, le premier ministre Pierre Elliott Trudeau s’était engagé à assurer l’égalité du français et de l’anglais dans la machine gouvernementale. 

Mais les années ont passé et les constats accablants se sont accumulés sur le piètre état du bilinguisme dans la fonction publique.

  • Écoutez l’entrevue d’Yvon Barrière, V.P exécutif régional de l’Alliance de la fonction publique du Canada pour le Québec

Millions inutiles

Même les millions consacrés pour les cours de langue sont bien souvent inutiles, selon Mme Gendron.

Ces cours ont coûté en moyenne 50 millions $ par année, selon une évaluation effectuée en 2016.

Il s’agit en large partie de cours de français pour les anglophones. 

« Le poste de gestionnaire est censé être bilingue. Le candidat choisi ne l’est pas, mais on le prend quand même. Il a suivi son cours de français pendant huit semaines. Il dit bonjour et merci, et c’est à peu près tout », raconte-t-elle.

Résultat : les communications se déroulent en anglais, sinon c’est la traduction avec tous les délais que cela comporte. 

« Les gens francophones, poursuit Edith Gendron, parfaitement bilingues comme moi, se disent : “Ce n’est pas efficace. Je vais donc écrire ma note en anglais, parce que je suis capable de le faire”. » 

Des exemples révélateurs  

EN ANGLAIS À CAUSE DE L’URGENCE

Pendant la pandémie, le français a pris le bord lors des réunions Zoom entre fonctionnaires fédéraux. « Dans les réunions de niveau national, tout se faisait en anglais », raconte Yvon Barrière, vice-président de la section québécoise de l’Alliance de la fonction publique du Canada. À cause de l’urgence de la situation, on n’avait pas le temps de traduire ou d’interpréter. 

DEUX POIDS, DEUX MESURES

Au pénitencier fédéral de Port-Cartier, sur la Côte-Nord du Québec, même les plombiers doivent être bilingues. « Ils doivent l’être parce qu’ils pourraient travailler à l’occasion avec des délinquants venant d’une autre province. Dans les pénitenciers des Prairies ou de l’Ontario, on n’a pas ces exigences d’embauche », dit M. Barrière. 

IL AVAIT PEUR DE PARLER FRANÇAIS

Il y a quelques années, un haut fonctionnaire du ministère des Anciens Combattants a annulé une rencontre à Québec, car il craignait de se ridiculiser avec son français boiteux. Les employés lui avaient demandé de s’adresser à eux en français. Il a fini par se raviser en se faisant accompagner cette fois par un traducteur.  

  • Écoutez le tour des actualités d'Alexandre Moranville-Ouellet sur QUB radio :   

NOTE EN ANGLAIS POUR MINISTRE FRANCOPHONE

Comment doit être rédigée une note destinée à une ministre francophone du Patrimoine canadien (Mélanie Joly) lorsqu’elle provient d’un fonctionnaire francophone ? En anglais, bien sûr. Pourquoi ? Parce que certains responsables de l’entourage de la ministre ne comprennent pas le français. L’ex-fonctionnaire Edith Gendron s’en est rendu compte lorsque la traduction en anglais de la note qu’elle avait rédigée en français pour la ministre lui est revenue pour approbation. 

GRANDE RÉUNION EN ANGLAIS

Au début des années 2000, Sheila Copps, alors ministre du Patrimoine canadien, convoque une grande réunion interne. De 200 à 300 analystes du ministère sont présents. À peine deux ou trois analystes interviendront en français pendant la rencontre, tous les autres le feront en anglais. « À la fin de la journée, on a découvert que la moitié des participants étaient francophones », se rappelle Edith Gendron. 

ÇA DEVIENT UNE HABITUDE

Entre collègues francophones, l’anglais finit par s’immiscer. « Dans l’institut fédéral où je travaillais, je passais beaucoup de temps à lire, à rédiger en anglais. Pendant les pauses, on se retrouvait entre collègues francophones autour d’un café, d’une tisane dans la cuisine. Notre premier réflexe était de se parler en anglais », évoque Mme Gendron. 

LA TRADUCTION SE FAIT ATTENDRE

À Service Canada, traduction ne rime pas avec rapidité ni avec équité. En décembre dernier, on fait parvenir des documents de travail en anglais à un groupe de fonctionnaires disséminés dans le pays, en promettant aux francophones une traduction rapide. Les fonctionnaires avaient jusqu’au 14 janvier pour soumettre leurs commentaires. La traduction française est finalement arrivée... le 12 janvier. 

Ottawa promet des efforts  

La ministre responsable des Langues officielles, Mélanie Joly, reconnaît que le bilinguisme au gouvernement fédéral n’est pas à la hauteur des attentes des fonctionnaires francophones et veut tenter de remédier à la situation.

En février dernier, la ministre Joly a présenté un vaste projet de réforme de la Loi sur les langues officielles qui a débouché sur un projet de loi déposé en juin.

Elle compte notamment s’attaquer aux lacunes en français chez les gestionnaires anglophones. 

La ministre responsable des Langues officielles, Mélanie Joly.
Photo d'archives, Agence QMI
La ministre responsable des Langues officielles, Mélanie Joly.

« Nous voulons augmenter les exigences minimales pour les postes de supervision bilingues [...] Plus de formation et de cours de langues doivent être offerts pour mettre à niveau les fonctionnaires », a indiqué le ministère des Langues officielles par courriel.

Mais certains observateurs sont critiques. 

« Le gouvernement fédéral parle des deux coins de la bouche », s’insurge Jean-Paul Perreault, de l’organisme Impératif français. 

« En même temps qu’il s’engage dans une réforme, le gouvernement nomme des personnes qui ne parlent pas français, comme la gouverneure générale, à des postes où la connaissance du français est exigée », dit-il.

Des constats accablants  

Au cours des dernières années, plusieurs rapports sont venus souligner la faible place accordée au français dans la fonction publique fédérale.


« L’usage du français au travail n’est pas encouragé, et ce, un demi-siècle après l’officialisation de la dualité linguistique. » 

« Les fonctionnaires francophones hésitent à parler français. »

–Rapport du commissaire aux langues officielles, juin 2021


 « Pour être compris sur des questions importantes, les employés francophones estiment qu’ils doivent parler en anglais. » 

« La plupart des documents écrits sont préparés en anglais et la plupart des réunions se déroulent en anglais. » 

–Rapport commandé par le Conseil privé – septembre 2017


« Trop souvent, les cadres n’ont pas la capacité de superviser leurs employés dans la langue [de leur choix]. Le résultat est que trop d’employés du gouvernement du Canada ne se sentent pas à l’aise d’utiliser leur langue officielle au travail. »

–Document de réflexion de la ministre des Langues officielles, Mélanie Joly – février 2021