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Des travailleurs se disent boudés

Selon des chercheurs d’emploi, certains employeurs sont trop sévères dans leur recherche de talents

GEN - MICHEL LEFEBVRE 73 ANS
Photo Martin Alarie Michel Lefebvre serait prêt à travailler, mais le téléphone ne sonne pas.

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Alors que plusieurs dirigeants d’entreprise ont affirmé, ces dernières semaines, que la pénurie de main-d’œuvre nuisait à leur croissance, certains continuent tout de même à lever le nez sur des talents disponibles prêts à travailler.

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Parlez-en avec Eric Zaki, 48 ans, et Michel Lefebvre, 73 ans. Le premier, spécialiste en gestion d’entreprises, a envoyé 1500 CV depuis 2015 (voir autre texte). Il a reçu seulement une quinzaine de réponses, mais aucun emploi en prime.

Pour Michel Lefebvre, un retraité qui a fait carrière dans le monde des communications et du marketing, ce sont près d’une centaine de CV qui sont restés lettre morte depuis 2018, dont une quinzaine transmis, depuis le 6 juillet, à différents hôteliers dans la région de Montréal.

Ces deux hommes ont accepté de témoigner de leurs embûches vécues dans le monde du travail. Ils digèrent mal le fait que plusieurs employeurs crient famine pour l’emploi, tout en ignorant certains candidats.

En 2016, à 69 ans, Michel Lefebvre a pris sa retraite du poste de directeur des événements à la Fédération des chambres de commerce du Québec. Comme plusieurs nouveaux retraités, il souhaitait voyager. 

Ce qu’il a fait, tout en conservant son poste de chargé de cours à l’Université McGill. Il a aussi enseigné à l’Université de Sherbrooke durant sa carrière.

À la recherche d’un nouveau défi et désirant occuper davantage son temps de retraité, entre 2018 et mars 2020, soit avant la COVID-19, M. Lefebvre dit avoir envoyé 74 CV dans différents secteurs.

Il ne le cache pas, au début, il était plus sélectif dans les postes visés, ce qui a vite changé puisque le téléphone n’a jamais sonné.

« L’âgisme systémique »

Celui qui a également été propriétaire de l’Auberge la Raveaudière de North Hatley de 1998 à 2007 cherche, aujourd’hui, avant tout un boulot pour s’amuser. Ce n’est pas une question d’argent, assure-t-il.

Ce dernier est d’avis que c’est son âge qui lui nuit dans sa quête pour retourner sur le marché du travail. Sur les 74 CV envoyés, l’amateur de vélo déplore n’avoir reçu « qu’un » seul accusé réception.

Lors de l’arrivée de la COVID-19 en sol québécois, M. Lefebvre dit avoir mis sur pause ses démarches. Les récentes sorties des hôteliers dans les médias sur le manque de personnel l’ont toutefois convaincu de retenter sa chance. 

Il a notamment cogné aux portes du Groupe Germain et d’établissements appartenant au Groupe Antonopoulos. Il a aussi envoyé son CV aux hôtels Le St-James, Le Sheraton, Le Saint-Sulpice ainsi que d’autres.

« J’ai reçu zéro réponse, même pas un accusé réception », souligne-t-il. « Alors, quand on crie sur les toits qu’on manque de personnel, il faut ajouter jeune personnel », poursuit-il, estimant que plusieurs entreprises font de « l’âgisme systémique » au Québec.

En hôtellerie, celui qui est aussi guide accompagnateur à temps partiel lors de voyages à l’international depuis 2007 était prêt à occuper des postes à l’accueil, à la conciergerie ou à la direction entre trois et quatre jours par semaine.

« Je suis en forme. Je ne fume pas et je ne bois pas. Je suis en vélo presque tous les jours. Ils n’ont même pas le courage de m’appeler », répond M. Lefebvre. « Ce n’est clairement pas l’expérience qui me nuit », conclut-il.

Certains groupes d’âge sous-utilisés au Québec  

Même si la pénurie de personnel cause bien des maux de tête dans plusieurs industries, l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés concède qu’il y a encore des groupes d’âge sous-utilisés par des employeurs.

C’est notamment le cas pour les personnes de 60 ans et plus, entre autres, les retraités qui souhaitent retourner au boulot. Dans un récent document du Conseil du patronat, on peut lire que le taux d’emploi des 60-69 ans au Québec était parmi les plus bas en 2020 au Canada.

À titre de comparaison avec l’Ontario, Québec compte 74 000 travailleurs de moins sur le marché du travail qui s’inscrivent dans ce groupe d’âge.

« Effectivement, c’est un bassin de candidats potentiels sous-représentés », a indiqué Manon Poirier, DG de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés. « C’est un bassin de candidats qu’on devrait exploiter davantage », est-elle d’avis.

Michel Lefebvre (voir autre texte), un retraité de 71 ans qui a travaillé durant des années en communication et marketing pour d’importantes compagnies, figure parmi les candidats potentiels qui ont été ignorés par des employeurs. Depuis 2018, il a envoyé près d’une centaine de CV. 

Pas un cas isolé

Pour Mme Poirier, le cas de M. Lefebvre n’est pas isolé. Il n’est pas rare que son organisation soit interpellée par des personnes dans la même situation.

« Ce genre d’histoire arrive encore bien souvent », déplore-t-elle, concédant qu’il existe une certaine discrimination au sein de certaines entreprises concernant l’âge des candidats. « C’est également vrai pour les plus jeunes. Parfois, ils le subissent pour différents types de poste », poursuit-elle.

Selon Mme Poirier, certains employeurs ignorent parfois les candidats plus âgés en raison de leur âge et de leur expérience accumulée au fil des ans. Des entreprises peuvent être intimidées par le CV d’une personne, craignant qu’elle ne s’épanouisse pas dans un poste avec moins de responsabilités.

La DG évoque également certains préjugés envers les plus vieux. « Chez les gens plus âgés, un des grands classiques, on va s’inquiéter de la maîtrise des nouvelles technologies [...] ce qui est une fausse excuse », dit-elle, ajoutant que certains employeurs craignent aussi l’impact des coûts liés à la santé de ces personnes ainsi que le temps qu’elles vont rester en poste.

Ce ne sont toutefois pas toutes les compagnies qui négligent cette catégorie de talents. Il n’est notamment pas rare de voir des gens retraités parmi les enseignes au Québec du détaillant Lowe’s (RONA, Réno-Dépôt).

Pour contrer le manque de main-d’œuvre, le Conseil du patronat est aussi d’avis qu’on doit faire appel davantage aux personnes de plus de 60 ans. 

L’organisation propose d’augmenter le crédit d’impôt pour la prolongation de carrière à 20 000 $ et de réviser les règles de cotisation au Régime des rentes du Québec.