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Afghanistan: les raisons de la victoire fulgurante des talibans

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L'impressionnante rapidité avec laquelle les talibans ont repris le contrôle en Afghanistan résulte non seulement de leur force sur le terrain, mais aussi de leur pression soutenue pour négocier accords et redditions. 

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Les insurgés auront manié la carotte et le bâton dans une véritable guerre psychologique qui les aura menés de ville en ville, certaines conquises presque sans un seul coup de feu, jusqu'à la capitale, Kaboul.

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Pourquoi une si faible résistance de l'armée?

Au début du retrait des troupes internationales d'Afghanistan, en mai, tant Washington que Kaboul étaient confiants sur la capacité de l'armée afghane à contrer les talibans.

Forte de plus de 300 000 hommes et doté d'un équipement à plusieurs milliards de dollars bien plus perfectionné que celui des fondamentalistes, l'armée afghane semblait en effet redoutable... du moins sur le papier. 

  • Écoutez l'entrevue de Chris Alexander au micro de Philippe-Vincent Foisy sur QUB radio:

En réalité, l'armée était depuis des années rongée par la corruption et sapée par un commandement médiocre, un manque d'entraînement et un moral en berne. Les désertions étaient fréquentes et les inspecteurs du gouvernement américain avaient depuis longtemps alerté sur la faible viabilité des troupes.

Si les forces afghanes ont pu faire front dans certaines provinces du sud comme à Lashkar Gah, elles ont par la suite dû opérer sans le soutien de l'armée américaine et de ses frappes aériennes.

Face à des ennemis moins nombreux mais plus déterminés et dotés d'une meilleure cohésion, les soldats afghans ont déserté ou capitulé, parfois par unités entières, laissant les insurgés prendre le contrôle des villes les unes après les autres.    

  •   Écoutez l’entrevue de Martin Forgues, vétéran des Forces armées canadiennes et journaliste indépendant  

Comment les talibans ont pris le dessus sur une armée démotivée?

L'effondrement de l'armée afghane trouve ses prémices dans l'accord conclu par l'ancien président Donald Trump avec les talibans en février 2020 à Doha, pour un retrait complet des troupes étrangères, en échange de garanties de sécurité et d'un engagement des talibans à discuter avec Kaboul.

Pour les talibans, il s'agit d'une première victoire, après près de deux décennies de guerre. Pour de nombreux afghans, démoralisés, c'est une trahison et un abandon.

Les talibans poursuivent leurs attaques contre des forces gouvernementales, tout en fomentant des assassinats ciblés de journalistes et de militants des droits humains, instillant la peur. Leur propagande se charge d'annoncer pour bientôt leur victoire inéluctable.

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Selon certaines sources, des responsables locaux et des soldats sont bombardés de messages les pressant de se rendre ou de coopérer, leur promettant le pire en cas de refus. D'autres se voient proposer un sauf-conduit s'ils n'opposent pas de résistance.

Où sont passés les seigneurs de la guerre?

Face à l'inexorable avancée des talibans, plusieurs des célèbres seigneurs de la guerre que compte l'Afghanistan mobilisent leurs milices et promettent aux talibans un retour de bâton s'ils attaquent leurs fiefs.

Mais là encore, le pessimisme sur l'avenir du gouvernement afghan sape la combativité des troupes, qui abandonnent les villes sans combattre. 

Ismail Khan, un des seigneurs de la guerre les plus connus d'Afghanistan, s'est rendu aux talibans après la chute d'Hérat, dont il était le maître incontesté depuis des décennies.

Deux chefs de guerre, Abdul Rashid Dostom et Atta Mohammad Noor qui avaient pris la tête de la résistance à Mazar-i-Sharif, ont fui en Ouzbékistan, dénonçant une trahison de l'armée afghane, tandis que leurs milices abandonnaient véhicules, armes et uniformes au bord des routes.

  • Écoutez la chronique du politologue Loïc Tassé sur QUB radio:  

Comment expliquer une avancée si rapide ?

Les talibans ont commencé à négocier les redditions longtemps avant le début de leur offensive en mai.

Des accords ont supposément été passés avec des responsables gouvernementaux du bas de l'échelle aussi bien qu'avec des gouverneurs de provinces ou des ministres. Cette stratégie s'est révélée très efficace.

Ni champs de bataille sanglants ni cadavres dans les rues ne seront venus illustrer l'offensive finale des talibans vers Kaboul. Au contraire, les images ont montré talibans et responsables locaux confortablement assis dans des fauteuils pour signer la cession des villes et des provinces.

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Il y a un mois, un rapport américain estimait que le gouvernement afghan pouvait tomber en 90 jours. Après la prise de la première capitale régionale par les talibans, cela aura pris moins de deux semaines.

Le film des événements en Afghanistan depuis dimanche       

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Les principaux évènements en Afghanistan depuis l'arrivée des talibans à Kaboul dimanche.

Aux portes de Kaboul

Le dimanche 15 août, les talibans arrivent aux portes de Kaboul, au terme d'une offensive éclair entamée en mai à la faveur du retrait des forces américaines et de l'Otan. Ils se sont emparés en dix jours de toutes les autres grandes villes, sans rencontrer de grande résistance.

« L’Émirat islamique ordonne à toutes ses forces d'attendre aux portes de Kaboul, de ne pas essayer d'entrer dans la ville », affirme sur twitter Zabihullah Mujahid, un porte-parole des talibans, alors que des combattants insurgés ont été aperçus par des habitants en banlieue éloignée.

Promesse d'un « transfert pacifique du pouvoir »

Le ministre de l'Intérieur, Abdul Sattar Mirzakwal, promet dans un message vidéo « un transfert pacifique du pouvoir vers un gouvernement de transition ».

Le président, Ashraf Ghani, demande aux forces de sécurité de garantir la « sécurité de tous les citoyens » en maintenant l'ordre public à Kaboul.

Un porte-parole des insurgés, Suhail Shaheen, affirme à la BBC: « Nous voulons un gouvernement inclusif (...) ce qui veut dire que tous les Afghans en feront partie ».

Vives inquiétudes

La communauté internationale s'inquiète: le pape François appelle au « dialogue », l'Otan à « une solution politique au conflit, ce qui est plus urgent que jamais ».

La Russie oeuvre avec d'autres pays pour la tenue d'une réunion d'urgence du Conseil de sécurité de l'ONU.

La panique s'empare de la capitale: les magasins ferment, les gens cherchent à retirer leur argent des banques. 

Les pays étrangers organisent en toute hâte l'évacuation de leurs ressortissants et des Afghans ayant travaillé pour eux.

Départ du président Ashraf Ghani

Dans la soirée, l'ancien vice-président Abdullah Abdullah annonce que le président afghan, Ashraf Ghani, a quitté le pays.

« L’Émirat islamique ordonne à toutes ses forces d'attendre aux portes de Kaboul », annonce d'abord sur Twitter Zabihullah Mujahid, un porte-parole des talibans.

Puis il précise qu'elles sont autorisées à pénétrer dans les zones de la capitale abandonnées par l'armée afghane, pour y maintenir l'ordre.

« Les talibans ont gagné »

Des images de télévision montrent que les talibans sont entrés dans la capitale afghane et se sont emparés du palais présidentiel.

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Dans un message sur Facebook, Ashraf Ghani déclare avoir fui son pays pour éviter un « bain de sang » et reconnaît que « les talibans ont gagné ».

Il ne dit pas où il est mais le groupe de médias afghan Tolo suggère qu'il s'est rendu au Tadjikistan.

Le secrétaire général de l'ONU Antonio Guterres appelle les talibans et toutes les autres parties afghanes « à la plus grande retenue ».

Scènes de panique à l'aéroport

Une marée humaine se précipite à l'aéroport, seule porte de sortie du pays. 

Des vidéos sur les réseaux sociaux montrent des scènes de chaos absolu lundi, des milliers de personnes attendant sur le tarmac même, et des gens s'agrippant aux passerelles ou aux escaliers des avions, et même à un avion militaire en train de rouler avant le décollage. Les forces américaines en viennent à tirer en l'air pour tenter de contrôler cette foule.

Les vols commerciaux sont annulés au départ et vers Kaboul. À la requête de l'Afghanistan, des compagnies internationales suspendent le survol du pays, alors qu'une noria d'avions militaires, essentiellement américains, évacue personnels diplomatiques et employés locaux.

L'Allemagne projette de déployer jusqu'à « plusieurs centaines de soldats » pour protéger ses évacuations. 

Une réunion par visioconférence des ministres des Affaires étrangères de l'UE est programmée pour mardi.