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Des millions de dollars à Garda sans appel d’offres

L’entreprise a raflé près de la moitié des sommes données de gré à gré par Québec pour des agents

Agents Garda
Photo Chantal Poirier Avec la pandémie de COVID-19, les besoins en agents de sécurité ont fortement augmenté dans le réseau de la santé.

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Une poignée de firmes de sécurité privées se sont partagé 100 M$ de fonds publics sans concurrence depuis le début de la pandémie, dont la moitié est allée dans les coffres du géant Garda.

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La crise sanitaire a permis à des entreprises privées de sécurité de s’enrichir comme jamais, et ce, sans se préoccuper des règles contractuelles habituelles d’appel d’offres.

Une analyse effectuée par notre Bureau d’enquête montre que Québec s’est servi 47 fois du décret d’urgence sanitaire pour obtenir sans appel d’offres des services d’agents de sécurité. 

Malgré la présence de centaines d’entreprises de sécurité sur le marché, une seule d’entre elles, soit Garda, a mis la main sur plus de la moitié des sommes, soit 11 contrats totalisant 49 M$.

Forte demande

Le Journal dévoilait récemment qu’un total de 336,3 millions de dollars (avec ou sans appel d’offres) a été consenti au déploiement de gardiens de sécurité dans les établissements de santé durant la première année de la pandémie. Une hausse de 257% comparativement à l’année précédente.

Pour répondre à la demande, le Bureau de la sécurité privée a même délivré des permis temporaires à des gens non qualifiés.

Ce recours accru aux agences se poursuit, malgré l’essoufflement de la pandémie.

Une employée de Garda à l’œuvre à l’Hôpital Charles-­Le Moyne, à Greenfield Park.
Photo Chantal Poirier
Une employée de Garda à l’œuvre à l’Hôpital Charles-­Le Moyne, à Greenfield Park.

L’un des derniers contrats sans concurrence qu’a obtenu Garda a été signé à la fin avril 2021, pour le compte des CISSS de la Montérégie: un pacte de 31 M$ pour 12 mois.

Il remplace une entente de cinq ans qui venait à échéance, indique Catherine Domingue, conseillère en communication numérique au CISSS de la Montérégie-Est.

«Depuis le début de la pandémie, les besoins en agents de sécurité ont fortement augmenté, que ce soit pour le soutien apporté dans les ressources privées d’hébergement, dans nos propres installations ainsi que dans nos sites non traditionnels, centres de dépistage et nos sites de vaccination», a plaidé le CISSS.

Deux fois plus cher

Selon nos informations, la valeur des contrats a aussi explosé durant la pandémie.

Le taux horaire réclamé à Québec pour les services d’un seul agent serait passé de 40$ à 60$ dans certains cas, selon des sources.

Toutefois, sur le terrain, la plupart des agents ont continué à être payés au salaire minimum de 18,34$ l’heure prévu dans un décret ministériel.

«Ces agents étaient pourtant au front et côtoyaient de près la COVID», a indiqué une source qui préfère garder l’anonymat.

Seules quelques entreprises ont offert de petites primes de 2$ ou 3$ l’heure à ceux qui travaillaient dans des zones à risque.

«C’est une industrie avec des compagnies qui sont juste là pour faire des sous. Le bien des travailleurs n’est pas là», ajoute une source.

En mars dernier, la vérificatrice générale du Québec a indiqué qu’elle enquêtait sur les contrats liés à l’urgence sanitaire.

– Avec la collaboration d’Andrea Valeria

▶ Rappelons que Québec a prolongé par décret l’autorisation d’accorder des contrats sans appel d’offres dans le réseau de la santé jusqu’en mars 2022, même si les hospitalisations ont fortement diminué et que la population est de plus en plus vaccinée.

Contrats sans appel d’offres liés à la pandémie    

  • Garda
    11 contrats pour 49 M$  
  • Commissionnaires du Québec
    3 contrats pour 8 M$   
  • SIRCO Enquêtes et Protection
    1 contrat pour 7 M$   
  • ECS Canada
    1 contrat pour 4,6 M$   
  • Perceptage
    3 contrats pour 4 M$  
  • Groupe Sûreté inc.
    3 contrats pour 3,9 M$   

Source : Compilation des données du SEAO

Des milliers de permis temporaires sans formation   

Afin de combler la demande, le Bureau de la sécurité privée (BSP) a délivré pas moins de 13 561 permis temporaires qui permettent exceptionnellement de faire du gardiennage pendant la crise sanitaire, du 1er avril 2020 au 31 mars 2021. 

Depuis le 31 mars dernier, 7492 de ces permis ont été renouvelés.

Pas de formation

Les détenteurs de ce permis spécial n’ont pas eu à suivre la formation de 70 heures habituellement obligatoire pour les agents de sécurité. 

«Pour obtenir un permis d’agent temporaire, le demandeur doit remplir le formulaire du BSP à cet effet et satisfaire aux critères suivants: être âgé d’au moins 18 ans, ne jamais avoir été reconnu coupable d’une infraction criminelle ayant un lien avec l’activité de sécurité privée pour laquelle le permis est demandé et avoir de bonnes mœurs», souligne Geneviève Godin, conseillère stratégique au BSP.


Plus du double pour un an  

Le nouveau contrat d’agents de sécurité pour les trois CISSS de la Montérégie coûtera deux fois plus cher par année que l’entente précédente, a constaté notre Bureau d’enquête.

Le Centre d’acquisition gouvernemental a en effet signé un contrat sans concurrence avec Garda de 31 M$, le 30 avril dernier, pour 12 mois. 

Le mandat précédent, conclu en 2014, coûtait 13,5 M$ par année. Mais des extras de 17 M$ sont venus gonfler la facture finale.

«Le montant [du nouveau contrat] est basé sur les heures facturées pour l’année précédente, en période de pandémie», a justifié la porte-parole du CISSS de la Montérégie-Est, Catherine Domingue.

Beaucoup pour Garda  

Avec ou sans l’urgence sanitaire, près de la moitié des contrats de Garda avec le gouvernement pour des agents de sécurité, qui totalisent 418 M$, ont été octroyés sans appel d’offres depuis 10 ans.

Celui qui a été conclu avec les CISSS de la Montérégie dans le cadre de l’urgence sanitaire est devenu le 99e mandat de gré à gré obtenu par l’entreprise depuis 2011.

Durant cette période, Garda a obtenu quatre fois plus de contrats avec l’État québécois et deux fois plus de revenus que son plus proche concurrent.

«Tout le monde dans le milieu capote. Québec donne tout le temps tout à Garda», affirme une source.

«GardaWorld représente près de 50% des agents de sécurité dans tout le Québec, il est donc normal que GardaWorld soit aussi omniprésente», plaide l’équipe des relations avec les médias de Garda. «Les ententes avec nos clients sont de nature confidentielle», ajoute-t-on.


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