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Le trouble d’alimentation sélective : bien plus que des caprices

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Un(e) adulte qui refuse de manger des fruits et légumes, dont l’alimentation ne se résume qu’à un choix restreint d’aliments, sera souvent taxé(e) d’être «difficile», capricieux ou immature. Pourtant, la peur, le dégoût et le refus de certains types de nourriture ne sont pas que des lubies et peuvent constituer un trouble beaucoup plus complexe, qui porte un nom : la néophobie alimentaire, ou le trouble d’alimentation sélective. 

L’humoriste Guillaume Pineault, 37 ans, a vécu une mauvaise expérience dans sa belle-famille après avoir goûté un pain sandwich. Il en a fait un numéro sur scène, dans lequel il révèle ne pas manger de fruits et de légumes. «Toute me roule dans ‘yeule!», tonne-t-il.

Il «n’aime pas tant que ça» la viande rouge («tout ce qui se mastique longtemps»). Son poulet doit être blanc. Plusieurs types de textures lui donnent du fil à retordre. Et ainsi de suite.

Progrès

En entrevue, l’artiste précise que «[ses] parents ont tout essayé» pour l’intéresser à la bouffe santé. Sa conjointe des cinq dernières années, la comédienne Anne-Élisabeth Bossé, est parvenue à lui faire faire de bons progrès.

«Elle m’a fait un petit peu ouvrir mes horizons. Il y a maintenant certaines salades que j’aime bien, et je peux mettre des épinards dans un sandwich ou une omelette. Je peux manger n’importe quel potage, des pommes vertes et des carottes...»

«Je pense que je suis relativement en santé malgré ça. Je suis peut-être chanceux au niveau du métabolisme. Mais c’est certain, et surtout avec la pandémie, que je me dis que je ne peux pas toujours manger du "take out". Si j’ai des enfants un jour – ce n’est pas dans nos projets pour l’instant –, je me dis que je suis assez limité dans ce que je cuisine. Je ne cuisine rien! C’est pour ça que j’intègre un peu de smoothies, des salades. En temps de pandémie, quand il n’y avait rien d’autre que la restauration rapide d’ouverte, après trois jours à manger du St-Hubert et du McDo, je ne me sentais pas bien. Un petit morceau de saumon ou un wrap à la dinde, ça fait du bien», analyse Guillaume.

Conséquences sérieuses

La néophobie alimentaire et le trouble d’alimentation sélective sont souvent confondus et se ressemblent de fait beaucoup. La première «peut se présenter à divers degrés et à tous âges. Nous avons tous des préférences alimentaires qui n’affectent pas la santé ou le poids d’une personne», mentionne en entrevue Marise Charron, nutritionniste et vice-présidente exécutive des cliniques NutriSimple, dont les 80 cliniques sont réparties un peu partout au Québec.

«Toutefois, le trouble de comportement de restriction ou évitement de l’ingestion d’aliments qu’on appelle en anglais ARFID [Avoidant/Restrictive Food Intake Disorder] est un diagnostic assez récent. Il est souvent rencontré en bas âge et se poursuit à l’âge adulte, car non traité étant enfant. Ce trouble se définit par un désintérêt pour la nourriture, et/ou un dégoût sensoriel face à certaines textures, aux odeurs et aux goûts de certains aliments et/ou une peur de consommer certains aliments.»

Inscrit depuis 2013 dans le DSM-5 (bible des diagnostics des troubles mentaux), l’ARFID se manifeste par des symptômes assez communs en présence de produits alimentaires non désirés : trier et examiner des aliments mélangés, grimacer, mâcher longuement, refuser l’aliment sans le goûter, le recracher, le sentir ou le vomir...

«Tout ce qui n’est pas connu devient effrayant. Ce n’est pas juste que la personne est "difficile" ou "sélective". Ça relève davantage du spectre de l’anxiété. On utilise, pour traiter ce trouble, le même genre de truc qu’on applique pour les phobies. Il faut vraiment le voir comme une phobie», précise Guylaine Guèvremont, nutritionniste et fondatrice de la clinique en ligne MuUla, qui dessert toute la francophonie.

Guylaine Guèvremont
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Guylaine Guèvremont

Impacts sociaux

Les répercussions possibles de cette problématique? Des carences alimentaires, bien sûr, mais aussi une appréhension de l’heure des repas, une estime de soi affectée, des conséquences physiques et un handicap pour la vie en société, car qui dit repas au restaurant dit nécessairement peur et questionnements.

«La personne est alors déjà en train de se demander ce qu’elle pourra manger, affirme Guylaine Guèvremont. Ces personnes deviennent donc hypervigilantes et fréquentent toujours les mêmes endroits. L’isolement social fait partie de leur vie. Puisque ce trouble s’installe souvent dans l’enfance et perdure à l’âge adulte, les goûts plus simples de l’enfance demeurent prédominants. Un sandwich de pain blanc avec de la viande blanche, ça peut devenir limitant...De toutes les versions du guide alimentaire canadien, la variété a toujours été citée comme une protection au niveau de la santé.»

Non au lait!

La situation de Sabrina (nom fictif), bientôt 38 ans, se compare à celle de Guillaume Pineault. Née prématurément à 1,3 kilogramme (3 livres), la petite a été déposée dans un incubateur dès sa naissance, est restée à l’hôpital pendant deux mois et a été gavée dans ses premières semaines de vie.

Une fois à la maison, la fillette a rapidement montré une réticence au lait, sans pourtant souffrir d’une intolérance aux produits laitiers. Alors qu’un poupon ingère généralement une trentaine d’onces de lait par jour, Sabrina en tolérait une douzaine d’onces au total, histoire de simplement se rassasier.

L’intégration des purées fut un défi chez elle, qui présentait des haut-le-cœur dès qu’un morceau de viande ou de légume «solide» franchissait son petit gosier. Des couleurs (comme celle du bleuet) lui faisaient également froncer le nez. La simple vue d’un pâté chinois lui donnait la nausée; c’est encore le cas maintenant.

Aujourd’hui, poulet, bœuf (et certaines autres viandes, dont le canard), pâtes (avec sauce à la viande), riz et pizza constituent l’essentiel du menu de Sabrina, qui a encore beaucoup de mal à apprivoiser les fruits et les légumes et qui se «dépanne» souvent avec la restauration rapide.

«Mais je travaille sur moi, confie la jeune femme. En vieillissant, je pense de plus en plus à ma santé. Des pommes, j’aime ça, et j’essaie de m’habituer à en manger presque tous les jours. J’achète de temps en temps d’autres fruits pour habituer mon palais à de nouvelles textures et saveurs. Je me fais parfois des smoothies. Je me fais des potages aux carottes, j’intègre des morceaux de céleri ou de petites feuilles de roquette dans des recettes. J’ai plus de misère avec les légumes qu’avec les fruits. Ça demeurera probablement toujours un défi pour moi d’apprécier les légumes...»

Comment élargir ses horizons alimentaires?

Vous êtes aux prises avec le trouble de l’ARFID et souhaitez élargir vos horizons alimentaires? Marise Charron conseille en premier lieu de consulter un médecin afin d’obtenir un diagnostic officiel, et de s’entourer de professionnels (psychologue, nutritionniste, ergothérapeute...) pour avancer.

«On peut débuter avec le fait de regarder, toucher et jouer avec de nouveaux aliments, et participer à la préparation des repas, note Mme Charron. Prendre quatre repas par jour [incluant un goûter], à table, sans télévision. Prendre des portions adaptées, varier les textures, éviter de "cacher" les aliments [sous une sauce, par exemple], intégrer de nouveaux aliments petit à petit. Chez les enfants, il faut éviter le chantage, les réprimandes, les punitions, les récompenses et le fait d’évoquer sans cesse le problème, et l’encourager plutôt que le forcer...»

«Il faut utiliser les mêmes techniques que pour diminuer le stress, ajoute Guylaine Guèvremont. La visualisation ou l’hypnose peuvent aider. La première étape, c’est de travailler l’anticipation, la montée de stress à l’idée d’être en contact avec un aliment nouveau, et d’apprivoiser les textures et les aliments un à la fois. Ça se travaille un pas à la fois.»