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Les bavures afghanes qu’Ottawa aime mieux oublier

Les bavures afghanes qu’Ottawa aime mieux oublier

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Nous avons été en Afghanistan de 2002 à 2014. Bilan: quelque 160 morts, des centaines de blessés graves et des milliers de personnes souffrant de troubles psychologiques insoignables. Cette aventure futile, dont on vit actuellement la fin désastreuse, nous aura coûté plus de 15 milliards de dollars.
 

L’imprévoyance du gouvernement canadien et de l’état-major des Forces armées est responsable de la mort de plusieurs de nos soldats. Les Hollandais, avec les deux tiers de nos effectifs (1950 soldats contre 2800), ont réussi à ne subir que le cinquième de nos pertes (24 contre 130 environ, pour la période 2006-2010). Comment expliquer un ratio aussi défavorable pour le Canada?
 

Bon, le fait que leurs activités se déroulaient dans un secteur où il y avait moins de confrontations militaires y a été pour quelque chose. Mais c’est aussi dû au fait que les généraux hollandais, contrairement aux nôtres, ont eu la prévoyance et l’intelligence d’assurer leur propre soutien aérien en Afghanistan: quatre chasseurs F-16, trois hélicoptères de transport lourd Chinook et cinq hélicoptères d’attaque Apache.
 

Le Canada a préféré demander aux Américains d’assurer son appui aérien — une mauvaise habitude —, avec les résultats désastreux qu'on connaît. Dans au moins trois incidents, les cowboys de l'US Air Force se sont attaqués à des soldats canadiens, en tuant au moins quatre et en blessant des dizaines. Ils ont aussi frappé un certain nombre de mariages de civils afghans, qu'ils ont pris pour des talibans faisant la fête!
 

Ottawa s’est engagé en Afghanistan, en 2002, sans capacité de transport par hélicoptères. On n’avait plus d’hélicoptères lourds depuis le début des années 1990. Le Canada devait donc ravitailler ses avant-postes par convois routiers, lesquels étaient régulièrement la cible d’engins explosifs improvisés qui ont causé une bonne partie de nos pertes.
 

Les Forces armées canadiennes sont parmi celles qui ont le plus souffert de ces attaques. Plus d’une centaine des militaires canadiens tués en Afghanistan l’ont été par ces explosifs improvisés, la plupart construits autour de la mine antichar italienne TC-6, fournie par la CIA aux djihadistes antisoviétiques dans les années 1980, maintenant aux mains des talibans.
 

Il a fallu attendre à 2009 pour qu’Ottawa se décide enfin à acheter aux États-Unis six hélicoptères Chinook-D, déjà déployés en Afghanistan, pour transporter ses soldats comme le font les Hollandais.
 

Contrairement aux autres militaires canadiens en activité pour l’OTAN, quelque 150 commandos canadiens étaient intégrés au Commandement des forces spéciales américaines, qui fonctionnaient indépendamment de l’OTAN et avec des règles d’engagement particulières. Le ministère de la Défense n’a révélé que très peu de choses sur leurs activités en Afghanistan.
 

Les documents de WikiLeaks révèlent que les assassinats sélectifs perpétrés par les forces spéciales américaines contre des dirigeants talibans et d’Al-Qaïda entraînaient souvent des «bavures»: des innocents étaient tués plutôt que les ennemis ciblés à cause de renseignements erronés et, surtout, d'une utilisation disproportionnée d'une puissance de feu massive, notamment aérienne.

Dans des dizaines d’opérations, ce ne sont pas des chefs talibans qui ont été tués, mais des civils, dont des enfants, des femmes enceintes, des policiers et des fonctionnaires du gouvernement afghan: des «dommages collatéraux». Plutôt que de décapiter l’insurrection, les Américains ont ainsi multiplié les volontaires disposés à rejoindre les talibans pour venger leurs proches.

On apprenait, il y a quelques mois, que 19 membres des forces spéciales australiennes sous commandement américain auraient été impliqués dans le meurtre de 39 civils afghans au tournant des années 2010. 

Dans le cadre de leur enquête, les Australiens ont demandé l’assistance du Canada. Human Rights Watch a exhorté les pays dont les armées sont intervenues en Afghanistan à suivre l'exemple de l'Australie et à enquêter sur la conduite de leurs propres soldats.

Témoignant devant un comité de la Chambre des communes, Richard Colvin, un diplomate canadien de haut rang, a allégué en 2009 que les prisonniers talibans transférés par des militaires canadiens aux autorités afghanes à Kandahar étaient torturés et qu’Ottawa était au courant. Colvin, le deuxième diplomate en importance à l’ambassade canadienne à Kaboul, en 2006 et en 2007, a déclaré avoir tenté en vain, à plusieurs reprises, de sonner l’alerte auprès de hauts responsables civils et militaires à Ottawa. 

Ottawa a reconnu que le SCRS (Service canadien du renseignement de sécurité) était impliqué dans l’interrogatoire de prisonniers talibans à Kandahar. Le SCRS devait donc collaborer avec les services secrets afghans qui utilisaient la torture. On sait aussi que la CIA a procédé, dans la région de Kandahar, à des assassinats sélectifs d’opposants, en collaboration avec les services de sécurité afghans et la milice personnelle de Wali Karzaï, le président du Conseil provincial de Kandahar, trafiquant de drogue et frère du président afghan de l’époque. Est-ce possible que les services secrets canadiens soient restés à l’écart du nid de vipères où grouillaient les trois alliés du Canada: les services secrets afghans, la CIA et Wali Karzaï? Le comité de surveillance du SCRS pense que oui, même s’il n’a pas eu accès à tous les documents pertinents.
 

Ces affaires ne referont jamais surface. Ottawa ne veut absolument pas être aux prises avec des squelettes dans le placard. En 1993, l’état-major des Forces armées canadiennes a tenté de dissimuler que des membres du régiment aéroporté canadien, en mission «humanitaire» en Somalie, avaient torturé des civils et en avaient tué un

Une commission d’enquête civile avait été créée pour établir jusqu’à quel niveau de la hiérarchie allait la complicité pour dissimuler ces crimes de guerre. Jean Chrétien y a abruptement mis fin pour éviter que des généraux aillent en prison. Comme il fallait des coupables, le gouvernement libéral a dissous le régiment aéroporté canadien, un cas unique dans l’histoire militaire canadienne.

Donc, rassurez-vous, vous ne verrez jamais Justin Trudeau pleurnicher en offrant des excuses aux Afghans.