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La tragédie afghane et la pensée magique

La tragédie afghane et la pensée magique
Photo AFP

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La sortie de scène des États-Unis en Afghanistan est une tragédie, mais les critiques qui déferlent sur l’opération relèvent souvent de la pensée magique.

Mettons les choses au clair. Le retrait des troupes américaines et alliées en Afghanistan est une tragédie et l’administration du président Biden devra rendre compte des erreurs qu’elle a pu commettre dans ses efforts pour minimiser les conséquences de cette sortie catastrophique.

Ceci dit, la guerre en Afghanistan était perdue depuis longtemps et, si on veut distribuer le blâme pour les problèmes encourus depuis quelques semaines, il y en a pour tout le monde, de Bush à Biden, en passant par Obama et Trump (sans oublier les alliés et les gouvernants corrompus qui se sont succédé à la tête de l’Afghanistan). 

Une guerre perdue depuis longtemps

Si des progrès réels ont pu être accomplis dans ce pays ingouvernable dans les premières années de l’intervention armée occidentale, il est vite devenu clair qu’on ne viendrait pas à bout des talibans et que l’idée d’un État-nation unifié et moderne dans ce pays inventé par les empires, qui n’a jamais été grand-chose de plus qu’une collection de communautés éparses, était une chimère. La mission n’était pas bien délimitée et il est évident que les plans de sortie ont été improvisés par des autorités militaires et civiles qui n’avaient qu’une idée très vague de la capacité des forces afghanes d’opposer une résistance à la prise de contrôle des talibans. 

On avait eu un premier exemple de cette tragédie quand on a vu des Afghans désespérés s’agripper aux avions en décollage pour plonger vers la mort. C’est devenu d’autant plus clair, jeudi, quand un attentat terroriste mené par un groupe opposé aux talibans tuait 13 militaires américains et plus de 150 civils afghans en attente de quelques rares places dans le convoi aérien d’évacuation. Il n’est pas sûr que les milliers d’Américains qui sont encore sur les lieux trouvent une place dans ces convois dans la brève période convenue avec les talibans au-delà du 31 août. Il est certain que des dizaines de milliers d’Afghans qui pourraient légitimement réclamer un statut de réfugié seront abandonnés à leur sort d’ici peu.

Pleins feux sur Biden

Les critiques à l’endroit de l’administration Biden fusent de toute part, mais, s’il est inévitable qu’un examen attentif de l’ensemble de l’épisode puisse un jour identifier des erreurs dans la conduite des opérations, la plupart de ces critiques sont fondées sur diverses formes de pensée magique. L’idée qu’un président aurait pu anticiper toutes les éventualités et parer toutes les attaques relève aussi de la pensée magique. Évidemment, si on compare la situation sur le terrain à une hypothétique performance parfaite, on sera forcément déçu. 

Certains de ceux qui affirment que les 13 décès américains sont intolérables affirment que les Américains auraient mieux fait de laisser leurs troupes en place, sans spécifier de durée, comme si les talibans n’auraient pas continué à les faucher un par un. D’autres disent que le retrait aurait dû avoir lieu plus tôt, sans spécifier quelle intervention de la Providence aurait pu garantir la sécurité de tous à ces dates.

Ceux qui prétendent que les Américains auraient dû prévoir une évacuation de plusieurs aéroports au lieu de concentrer les efforts sur celui de Kaboul négligent le fait que cette décision n’aurait que multiplié le fardeau de la défense de ces sites éloignés. 

La partisanerie avant tout

Les critiques les plus saugrenues proviennent d’élus républicains qui sous-entendent généralement que l’administration Trump avait un plan infaillible pour mener cette sortie sans coup férir et sans anicroche. Quel était leur plan? Mystère. En fait, l’entente conclue à la va-vite par l’ex-secrétaire d’État Mike Pompeo avec les talibans en janvier 2020 est largement considérée comme le prélude à la catastrophe vécue aujourd’hui. On peut probablement dire la même chose du retrait massif de troupes américaines en 2020, dont on peut minimalement dire qu’il aurait dû être orchestré de façon à rendre le départ final moins difficile.

Ce qui est encore plus loufoque dans les critiques des républicains à l’endroit de Biden est leur promesse d’entamer une procédure de destitution s’ils s’emparent de la majorité à la Chambre des représentants. Est-ce qu’on avait exigé la destitution de Gerald Ford lors de la fuite de Saigon? Ou celle de Ronald Reagan à la suite du bombardement de Beyrouth en 1983? Faut-il rappeler que les fondateurs avaient explicitement proscrit l’usage de la procédure de destitution pour sanctionner les erreurs ou la mauvaise administration? C’est aussi un peu fort de proclamer que le président Biden mérite la destitution parce qu’il a perdu, selon le leader républicain Kevin McCarthy, «la confiance de la population», alors que son taux d’approbation, bien qu’à la baisse, dépasse encore le score le plus élevé que son prédécesseur avait atteint en quatre ans (selon la moyenne des sondages). 

Il fut un temps, aux États-Unis, où les luttes partisanes s’arrêtaient à la frontière et où une certaine conception commune de l’intérêt national l’emportait sur la partisanerie en politique étrangère. Cette époque est révolue. Tout est sujet à alimenter les divisions partisanes. La responsabilité du drame actuel incombe évidemment à toutes les administrations qui ont entretenu un conflit sans issue, mais les républicains ne reculeront devant rien pour marquer des points politiques faciles en martelant que tout le fardeau doit être porté par Biden (et Obama aussi, bien sûr). Est-ce que le tort causé à Biden par cette crise sera irréparable? Il est beaucoup trop tôt pour le dire, mais il y a fort à parier que d’autres enjeux prendront le dessus d’ici à novembre 2024 dans l’esprit des électeurs.

Des critiques faciles

Finalement, cette crise est aussi l’occasion pour plusieurs commentateurs de chez nous de déverser leur fiel sur toutes les actions américaines en politique étrangère, qui sont, par définition, mauvaises. C’est aussi un peu facile de proclamer, à la suite des décisions qui ont eu des conséquences inattendues et imprévisibles, qu’il existait des choix «rationnels» qui auraient pu être faits et qui auraient mené à une accumulation ininterrompue de succès, si seulement les dirigeants avaient écouté la sagesse de ces experts qui leur profèrent aujourd’hui leurs sages conseils, des décennies plus tard. 

La politique étrangère est loin d’être une science exacte et la stratégie militaire ne l’est pas non plus. C’est très facile pour des experts de salon de blâmer les troupes américaines pour les manquements de leur opération de retrait, mais quand on s’arrête pour y réfléchir un peu, le fait d’avoir pu évacuer près de 150 000 personnes à ce jour, dans des conditions hostiles où des scénarios encore plus apocalyptiques sont faciles à envisager, relève de l’exploit. Pour imaginer un scénario où tous les étrangers et Afghans qui souhaitent partir auraient pu quitter en toute quiétude et en toute sécurité, il faut avoir recours à la pensée magique.

Comme le disait le général de l’Union William Tecumseh Sherman au sujet de la Guerre de Sécession, «la guerre, c’est l’enfer» (War is Hell). Il n’y a pas de façon élégante de perdre une guerre (ni d’en gagner une, dans la plupart des cas). Celle-ci ne fera pas exception. 

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et responsable de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM.