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Kaboul n'est pas Saïgon

Kaboul n'est pas Saïgon
Photo d'Archives, AFP

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Les images qui proviennent de Kaboul ces derniers jours ne peuvent que nous remémorer la chute de Saïgon en 1975. Aussi évidente peut-elle sembler, la comparaison entre l’écroulement de la République du Viêtnam et celle du régime mis en place par l’appui américain en Afghanistan est pourtant erronée.  

L'effort américain au Viêtnam s’insère dans une logique propre à la Guerre froide de l’endiguement du communisme alors que l’échec afghan s’inscrit plutôt dans une lutte entre modernité et théocratie qui perdure au sein du monde musulman depuis la fin du 17e siècle. 

D’un côté, cette lutte prit la forme d’une Turquie moderne sous Atatürk au début du siècle dernier, du socialisme iranien, du nationalisme arabe et plus récemment, du printemps arabe, notamment. Même l'Afghanistan semblait être sur la voie de la modernité dans les années 60. De l’autre côté, on trouve les forces du puritanisme islamique et la nostalgie de l’époque des grands empires musulmans conquérants. 

La défaite américaine

Les grands mouvements mentionnés qu’ont été le nationalisme arabe et le printemps arabe finirent tous deux dans des prises de pouvoir partielles ou complètes par les islamistes, parfois par les urnes, de la Tunisie à l'Égypte et la Syrie, où seuls des régimes autoritaires ont pu résister aux théocrates. Un siècle de laïcité et de réformes modernes n’aura pas non plus empêché la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan de renouer avec ses aspirations néo-ottomanes et son impérialisme islamique, tout comme 20 ans de « nation-building » et des milliers de milliards de dollars n’auront pas fait le poids face à une poignée de soldats d’Allah et de leur fanatisme. 

De plus, les interventions occidentales récentes, notamment en Irak et en Libye, créèrent un vide dans lequel l’État islamique put s’engouffrer. 

Bien entendu, plusieurs facteurs concrets expliquent la défaite américaine en Afghanistan. Ceci dit, ne pas percevoir dans la capitulation éclair de l’État afghan cette trame de fond, cette structure sous-jacente qu’est cette continuité dans la série d’échecs des régimes modernes au sein du monde musulman relève d’une certaine naïveté, peut-être même d’un aveuglement volontaire à la source des échecs multiples des interventions occidentales dans cette région au courant des dernières décennies. 

Un grand sermon

La fin de la présence des forces de l’OTAN en Afghanistan ne signifie pas la fin du renouveau de cet islam conquérant qui tente à tout prix de renouer avec ses heures de gloire passée. Au contraire, ce sera plutôt le début d’un grand sermon mondial portant aux nues cette victoire des talibans, perçue par certains comme un triomphe de l’islam sur les « mécréants », confirmant que la supériorité économique, militaire et technologique de l’Occident ne peuvent supplanter la volonté divine. 

Le message se propagera sur la toile et se fera entendre dans les mosquées aux quatre coins du monde et servira à galvaniser un certain public enclin à basculer dans le « radicalisme ». Cet euphémisme sociologique nous empêchera de reconnaitre le fil conducteur qui relie tous ces phénomènes géopolitiques qui ne se révèlent pleinement que comme formant une réaction au déclin du monde musulman au courant des trois derniers siècles et un rejet de la modernité occidentale. 

Comme l’idéologie et les soldats de l’État islamique ont fini par retrouver leur chemin vers l’Occident pour perpétrer une série d’attentats, sans mentionner leur prosélytisme, la prise de Kaboul aura aussi un impact certain au sein même des métropoles et des pays occidentaux. 

Kaboul n'est pas Saïgon, mais les rues de Paris, New York, Londres et même Montréal pourraient bien prendre des allures de capitale afghane dans les années à venir. 

Philippe Labrecque, Auteur, Comprendre le conservatisme en 14 entretiens

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