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La musique franco en danger dans les radios du Québec

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La musique francophone est en dégringolade sur les ondes des radios commerciales. Devant pourtant se plier à diverses exigences du CRTC, les stations ne cessent d’utiliser différents stratagèmes pour contourner les quotas, au détriment des artistes québécois qui se voient noyés dans une mer de chansons anglophones. 

• À lire aussi: La réforme de Québec sur la langue française contestée

En collaboration avec la firme de recherche deepblue, l’Association québécoise de l’industrie du disque, du spectacle et de la vidéo [ADISQ] a analysé les programmations pour l’année 2019 des stations montréalaises CKOI, Énergie, Rythme et Rouge. Elle cherchait alors à mesurer la valeur des diffusions de titres francophones en regard de celle des diffusions de titres anglophones. 

Les résultats ont de quoi faire sursauter.    

  • Écoutez la chroniqueuse Anaïs Guertin-Lacroix avec Benoit Dutrizac sur QUB Radio:   

Le week-end, où il n’y a pas d’obligation de musique francophone par le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), ces quatre stations ont fait jouer en moyenne un mirobolant 89 % de musique anglophone dans la journée, entre 9 h et 18 h.  

« On a donc ici une idée de la place que les radiodiffuseurs accorderaient à la [musique vocale francophone] en l’absence de quotas aux heures de grande écoute durant la semaine : tout au plus 11 % des diffusions », écrit l’ADISQ dans le mémoire qu’elle a déposé au CRTC en mars dernier.  

Du franco en concentré 

Selon le règlement du CRTC, « les stations de radio de langue française doivent consacrer au moins 65 % de leur programmation hebdomadaire de musique populaire à de la musique de langue française. »  

Qu’ont fait alors CKOI, Énergie, Rythme et Rouge pour atteindre ce pourcentage ? Elles ont concentré le plus possible la musique francophone dans des plages horaires où le public était peu au rendez-vous.  

Par exemple, le week-end, durant les plages de 6 h à 9 h le matin et de 18 h à minuit, la musique francophone a été jouée dans une proportion respective de 88 % et 80 %. 

Quand on regarde la semaine, en heure de grande écoute – de 6 h à 18 h –, ces mêmes stations n’ont fait jouer en moyenne que 34 % de musique francophone, en 2019, alors que le CRTC en exige 55 %. Et de 20 h à minuit ? La musique francophone bondit tout à coup à 89 %. 

  • Écoutez la chronique de Vincent Dessureault au micro de Geneviève Pettersen  

Pourcentages à la baisse 

En 2019, selon les calculs recensés par l’ADISQ, l’ensemble des 18 stations de Bell Média et des huit stations de Cogeco au Québec ont fait jouer en moyenne respectivement 50 % et 51 % de musique francophone du dimanche au samedi, de 6 h à minuit. En 2014, le constat était à peine mieux avec 53 % pour les stations de Bell et 56 % pour celles de Cogeco.  

Comment les stations arrivent-elles à « respecter » les exigences du CRTC ? En utilisant notamment des montages de titres musicaux qui sont mis bout à bout sans interruption parlée. 

« Une utilisation abusive de montages de titres anglophones pourrait avoir comme conséquence d’augmenter artificiellement la proportion de MVF [musique vocale francophone] dans la programmation (sans qu’un seul titre francophone de plus ait été mis à l’antenne), puisque plusieurs titres anglophones seraient comptabilisés comme un seul titre selon les termes de la réglementation », écrit l’ADISQ dans le mémoire qu’elle a déposé au CRTC en mars dernier. 

Faux statu quo 

Les radiodiffuseurs, eux, montrent patte blanche dans le dossier. Dans le mémoire déposé par le Regroupement de titulaires de licences de stations de radio commerciales de langue française, qui inclut Bell Média, Cogeco Média, Arsenal Media, RNC Media et l’Association des radios régionales francophones, on suggère de garder le statu quo sur les pourcentages de musique francophone jouée en ondes. Les radiodiffuseurs demandent toutefois au CRTC de revoir la période considérée comme « heures de grande écoute ». 

« Ils disent ainsi qu’ils ne touchent pas aux quotas. Mais dans le fond, ils y touchent beaucoup », mentionne au Journal Solange Drouin, qui a été la directrice générale de l’ADISQ durant 29 ans et qui vient de laisser sa place à Ève Paré cette semaine. 


Contactés par Le Journal, les principaux radiodiffuseurs à Montréal n’ont pas voulu accorder d’entrevue, sous prétexte que le dossier était en cours auprès du CRTC.

Comment déjouer les quotas...        

Depuis de nombreuses années, les radios commerciales font pratiquement toutes jouer en ondes des montages de chansons anglophones qui leur permettent ainsi de contourner les quotas de musique francophone demandés par le CRTC. 

Qu’est-ce qu’un montage exactement ? Selon le règlement, on parle d’une compilation d’extraits de plusieurs pièces musicales, ayant une durée d’au moins une minute. Les blocs de chansons peuvent parfois durer jusqu’à 20 minutes. Les stations comptabilisent ensuite ces montages comme une seule chanson anglophone. Conséquence ? Cela fait augmenter la proportion de morceaux francophones sur l’ensemble de la programmation. 

Le CRTC a tenté de surveiller cette pratique souvent décriée par l’ADISQ en demandant aux radiodiffuseurs de ne pas consacrer plus de 10 % de leur programmation à la diffusion de montages. En 2011, le Conseil avait d’ailleurs sévi auprès de CKOI‐FM, à Montréal, et CKTF-FM, à Gatineau, qui avaient dépassé les 10 %.  

Mais pourquoi ne pas simplement interdire complètement la diffusion de montages en ondes ? Selon le CRTC, la démarche compte certains aspects positifs. « Bien utilisés, [les montages] permettent de découvrir des pièces ou des artistes canadiens qui ne seraient autrement pas mis en ondes ». 

« Tout est une question d’argent » - Mario Lirette  

Présent à la radio depuis cinq décennies, Mario Lirette croit que les auditeurs veulent principalement entendre des chansons francophones. « L’animateur parle en français et on est dans une zone francophone », dit-il. 

Malgré tout, les chansons anglophones sont toujours très présentes pour des raisons financières. « Tout est une question d’argent. Aujourd’hui, il y a des spots [publicitaires] aux quinze minutes. Pour une station, si c’est plus payant de jouer Hotel California qu’une toune de Cœur de pirate, ils ne se poseront même pas la question. » 

« On est les Gaulois d’Amérique, poursuit-il. On se bat contre les stations anglophones qui n’ont aucune contrainte de jouer du français. On ne se bat pas à armes égales. » 

Plus de place à l’improvisation 

À ses débuts à l’antenne d’une radio commerciale musicale, dans les années 1980, Mario Lirette pouvait parfois pousser une nouvelle chanson qu’il aimait personnellement. Cette façon de faire n’est plus possible aujourd’hui. 

« Les animateurs, on ne se mêle plus de la musique. » 

La tâche est également complexe pour les directeurs musicaux, fait-il valoir, qui doivent bâtir leur programmation hebdomadaire en tenant compte des quotas pour la musique francophone, mais aussi des restrictions pour le contenu canadien et les artistes émergents.  

« Ça devient un puzzle pour le directeur musical, dit Mario Lirette. C’est pourquoi il n’y a plus de place à l’improvisation. Ce qu’on joue, c’est ce qu’on a testé. Ils font souvent des focus groups où ils invitent une cinquantaine de personnes pendant une demi-journée et ils leur font tourner des nouveautés. Ils ramassent leurs opinions sur papier et ils partent de ça. » 

Le CRTC peu intéressé à corriger la situation  

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La place de la musique francophone sur les ondes des radios commerciales n’est pas une priorité pour le CRTC. En principe, le Conseil doit revoir les politiques tous les sept ans. Pourtant, la dernière révision de la Politique sur la radio commerciale date de... 2006.  

Une révision prévue en 2013 a constamment été reportée, notamment parce que le CRTC manquait de conseillers francophones pour bien étudier la cause.  

Après des années de reports, l’ADISQ et les différents regroupements de radiodiffuseurs ont déposé à nouveau des mémoires sur le sujet, en mars dernier. Ils l’avaient déjà fait en 2015 sans que le dossier connaisse un dénouement. 

« Le parent pauvre » 

« Quand on parle de résilience et de patience dans notre secteur, c’est ça, dit Solange Drouin, de l’ADISQ. Le secteur de la radio [auprès du CRTC], c’est toujours un peu le parent pauvre. C’est un secteur beaucoup moins important que les télécommunications. » 

Depuis le printemps, l’ADISQ fait des pressions auprès du CRTC pour que des audiences publiques puissent se tenir. Le CRTC avait rétorqué qu’il étudiait la question, mais que des audiences n’étaient pas prévues à l’horaire. 

Contacté par Le Journal au début août, le CRTC a confirmé que « le dossier est maintenant fermé ». Le Conseil considère présentement les interventions reçues et déterminera s’il peut rendre des décisions ou si d’autres étapes sont nécessaires. « Les étapes subséquentes pourraient prendre la forme de questions additionnelles à certaines parties ou à l’ensemble des parties », mentionne Isabella Maestri, des relations médiatiques du CRTC. 

Chiffres évocateurs  

Part (%) des diffusions francophones sur le total des pièces diffusées (2014 à 2019) du dimanche au samedi de 6 h à minuit dans 40 stations musicales québécoises. Le CRTC exige 65 %. 

Moyenne Bell Média (18 stations) :  

  • 50 % en 2019       
  • 53 % en 2014              

Moyenne Cogeco (8 stations) :  

  • 51 % en 2019       
  • 56 % en 2014              

Moyenne des autres groupes (17 stations) :  

  • 59 % en 2019       
  • 60 % en 2014              

◆ En 2019, la station CKOI n’a diffusé que 465 pistes différentes en français contre 827 en anglais. 

◆ Ces quatre stations ont par ailleurs fait jouer 89 % de musique anglophone la fin de semaine, entre 9 h et 18 h. Le CRTC n’a aucune exigence pour cette période. 

◆ Toujours en 2019, sur la programmation de 40 stations étudiées à la grandeur du Québec, les 100 artistes francophones les plus diffusés occupent plus de 60 % de la programmation alors qu’ils ne représentent que 5 % de l’ensemble des artistes diffusés (1991 artistes).

◆ Le top 5 franco a généré à lui seul 10 % des diffusions. 

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