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11 septembre: entre actualité et histoire

BINLADEN/
REUTERS

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Alors qu’on s’apprête à commémorer les attaques du 11 septembre 2001 pour leur vingtième anniversaire, je me permets aujourd’hui un regard aussi personnel que professionnel sur ces événements.

Toute la semaine, j’ai échangé avec mes étudiants sur le déroulement de cette journée fatidique et ses retombées. Comme professeur d’histoire, je dois désormais considérer que les étudiants qui sont devant moi ont forcément une expérience bien différente de la mienne sur le sujet. 

Âgés de 17, 18 ou 19 ans, ils n’étaient pas nés lorsque deux avions ont foncé sur les tours jumelles, alors que je les ai vues s’effondrer sous mes yeux. La disparition du World Trade Center, l’avion écrasé dans un champ de la Pennsylvanie ou celui qui a frappé le Pentagone ne s’effaceront jamais de ma mémoire et je me souviendrai avec précision de ce que je faisais au moment où les attaques ont été perpétrées. 

Écoutez la chronique de Luc Laliberté, spécialiste de politique américaine:

Comment oublier qu’au moment du premier impact je me livrais en classe à un survol de la politique étrangère américaine, définissant ce que George W. Bush appelait «l’Axe du mal», ou encore qu’en arrivant à la maison je serrais dans mes bras mon aînée, arrivée dans ce monde un mois plus tôt. Mes émotions étaient ainsi partagées entre cette nouvelle vie dont nous avions la responsabilité et les images d’horreurs de désespérés se lançant dans le vide vers une mort certaine.

J’expliquais à mes étudiants que ces souvenirs gravés à jamais constituaient déjà un indicateur dans la définition de ce qu’est un événement historique. Nous ne réalisions pas encore à quel point le monde changerait, mais nous savions cependant qu’à notre réveil le 12 septembre, la donne aurait changé significativement. 

D’abord pour nos voisins et alliés américains, mais aussi pour nous ou pour de très nombreux pays sur la planète. Le terrorisme n’est pas né le 11 septembre, mais, cette fois, la première puissance militaire mondiale n’était pas atteinte par le biais d’une ambassade ou d’un navire de guerre, le USS Cole, mais bien au cœur de son économie et de ses institutions politiques ou militaires.

Je crois que mes étudiants ne réalisent pas à quel point ils ont grandi dans un monde différent de celui que j’ai connu avant les attaques. Ils ne se doutent pas non plus à quel point le souvenir de cette période est crucial pour expliquer bien des préoccupations que nous avons en 2021.

A-t-on déjà oublié que, avant les événements, le président américain George W. Bush, vainqueur controversé de l’élection de 2000, était déjà considéré comme un meneur faible, un lame duck, un canard boiteux?

Porté par une vague bien compréhensible de patriotisme, le 43e président allait connaître une période faste pendant laquelle on se rangerait massivement derrière ses initiatives. Si l'on pense premièrement à la guerre en Afghanistan, il ne faudrait pas non plus oublier le conflit irakien, ni encore toute une série de mesures très conservatrices qui marquaient le début d’un virage à droite en politique intérieure.

Outre ces considérations politiques, le secteur de l’aviation allait connaître des moments très difficiles: nous ne voyagerions plus jamais de la même manière. Que ce soit pour le travail ou pour le plaisir, nous nous soumettons maintenant à un nombre considérable de mesures de sécurité.

La thématique de la sécurité n’est pas pertinente qu’au moment de prendre l’avion. Alors qu’on s’inquiète de la protection de nos données personnelles ou d’intrusions dans notre vie privée en raison du passeport vaccinal et de la lutte contre la pandémie, nous oublions qu’après le 11 septembre nous avons accepté que les gouvernements jouissent de pouvoirs accrus. 

Préserver nos libertés individuelles est une lutte continuelle, mais cette lutte doit être constamment guidée par le souci de protéger le plus grand nombre lorsque la menace est imminente. Vous savez aussi bien ou mieux que moi combien il est difficile de parvenir à l’équilibre sur cette question.

Les Américains ont rapidement constaté l’étendue du Patriot Act, qui conférait aux autorités de très grands pouvoirs pour débusquer les terroristes. Des pouvoirs dont on a abusé à l’occasion, les lanceurs d’alerte s’assurant que les citoyens restent vigilants et qu’ils exigent une reddition de compte. 

Une reddition de compte qui est incomplète et sur laquelle nous pourrions peut-être obtenir bientôt un nouvel éclairage. Joe Biden a récemment répondu favorablement à une demande de 1800 membres de familles des victimes du 11 septembre et il procède à la déclassification de documents utilisés par la commission responsable d’enquêter sur les attaques. 

Y trouvera-t-on encore plus d’informations sur le rôle de l’Arabie saoudite ou d’intérêts saoudiens dans le financement ou la planification des attentats? C’est ce que croient les familles des victimes.

Je pourrais encore discourir longuement sur les attaques et leurs retombées. Par exemple, la guerre au terrorisme est loin d’être terminée et le départ des troupes américaines du territoire afghan ne constitue que la fin d’un chapitre. Je m’en voudrais cependant de ne pas souligner une autre retombée dont on ressent encore les effets.

Les terroristes qui ont planifié et mené les attaques étaient de confession musulmane. Du moins, ils se revendiquaient d’une interprétation de l’Islam. Un peu partout dans le monde occidental, l’ensemble des citoyens adeptes de cette religion souffraient déjà de l’ombre que faisaient planer sur eux des radicaux fanatiques.

Que ce soit aux États-Unis ou ailleurs dans le monde occidental, la perception de l’Islam ou les préjugés que plusieurs entretenaient déjà ont été durablement influencés. Assez pour qu’on ferme les yeux sur la radicalisation de chrétiens ou d’extrémistes de droite qui sont responsables de l’écrasante majorité des gestes à caractère terroriste.

Oui, au nom de l’Islam on a perpétré des atrocités et on le fait encore. De tristes individus tentent toujours de porter ce message de haine et de le faire pénétrer dans nos institutions. Le phénomène effraye parce qu’il arrive de l’étranger, qu’on le connaît mal, mais il demeure marginal.

Vous savez que le président Trump a fait son pain et son beurre de cette peur irrationnelle. Non seulement il l’a fait en paroles, en attisant la crainte et la violence dans ses discours, mais c’est aussi à lui qu’on doit le tristement célèbre travel ban, cette interdiction d’entrer aux États-Unis pour des voyageurs de pays de confession musulmane.

Jamais Donald Trump n’a informé ses concitoyens que la menace terroriste était d’abord une menace intérieure, un terrorisme local, il lui était bien plus facile et payant politiquement d’exploiter la crainte de l’étranger. 

Il y a des Américains de confession musulmane depuis toujours aux États-Unis. Cette communauté y a des racines profondes et plusieurs de ses représentants se sont investis corps et âme dans la défense du pays et de ses institutions. Pourtant, le profilage et la discrimination ne se sont pas limités dans le temps après le 11 septembre. 

Des républicains ont mené la charge contre des parents d’un soldat décoré et mort au combat en jouant sur leur confession religieuse, tout comme on accole l’étiquette de traîtres à deux élues du Congrès parce qu’elles sont musulmanes. 

Ont-elles été élues démocratiquement? Bien sûr, mais on ne s’embarrasse pas de ces nuances quand on passe l’éponge sur l’assaut contre le Capitole et les élus du 6 janvier dernier. Vous avez vu beaucoup de musulmans parmi cette horde déchaînée qui menaçaient de s'en prendre physiquement à des élus pour maintenir Donald Trump au pouvoir par la force? Pas moi.

Commémorer les événements constitue un devoir de mémoire pour tous ceux et celles qui s'en souviennent, car au-delà de New York et des États-Unis, les retombées ont été ressenties un peu partout sur la planète.

Non seulement doit-on se souvenir, encore faut-il continuer à étudier ce qui s’est passé depuis, tout comme on doit discuter des effets qui perdurent. Écrire l’histoire ou l’enseigner, c’est expliquer nos origines, qui nous sommes. Si la pandémie actuelle nous affecte durablement, le 11 septembre l’a fait lui aussi et l’enseigner est primordial. Je me souviens.