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Appuyer O’Toole, un pari risqué pour Legault

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Au lendemain de la performance décevante du chef conservateur, Erin O’Toole, au dernier débat des chefs en français, François Legault en a surpris plusieurs en se portant illico à sa rescousse.

De fait, la nette préférence exprimée par le premier ministre du Québec pour une victoire minoritaire de M. O’Toole lance un appel aux « nationalistes » à voter conservateur. 

Les jugeant « dangereux » pour le Québec, M. Legault a même enjoint aux électeurs de se « méfier » du chef libéral Justin Trudeau, du NPD et du Parti vert. Tous trop « centralisateurs ». Et ce, sans dire un mot du Bloc québécois et de son chef, Yves-François Blanchet.

Pour le premier ministre Legault, une ingérence aussi directe en terrain électoral fédéral, est un pari risqué. À ceux qui, parmi les nationalistes, s’apprêtent à voter pour le Bloc, pourtant l’allié indéfectible de M. Legault à Ottawa depuis 2019, un tel message est carrément désarçonnant.

Un autre risque d’appuyer Erin O’Toole est de le faire alors qu’il promet de priver le Québec de 6 milliards $ en reniant l’entente Trudeau-Legault sur les services de garde.

En tournant nommément ses canons contre Justin Trudeau, François Legault risque même de mettre à mal la relation productive qu’avaient développée les deux chefs de gouvernement ces derniers mois. 

Le ciel est bleu, l’enfer est rouge

L’appui aux conservateurs, même involontairement, risque aussi de faire fi d’autres valeurs consensuelles québécoises. Y compris la reconnaissance du droit des femmes à l’avortement et la lutte aux changements climatiques.  

De toute évidence, la sortie de M. Legault témoigne surtout de son inquiétude face à la possibilité croissante d’une victoire libérale minoritaire. Le Bloc étant condamné à l’opposition, il en appelle donc aux « nationalistes » de voter bleu, mais conservateur – seul parti apte à ravir le pouvoir aux libéraux.

Pour Justin Trudeau, seul le résultat de l’élection dira jusqu’où ce coup de Jarnac lui aura nui ou non. À moins que le Bloc, largué à son tour, ne soit celui à en pâtir le plus dans l’isoloir. Impossible de le savoir pour le moment.

Les plus vieux y auront sûrement entendu l’écho d’une phrase légendaire en politique pré-Révolution tranquille : « Le ciel est bleu, l’enfer est rouge ».

C’est bien ce que le clergé prêchait à ses fidèles canadiens-français en leur enjoignant de rejeter l’« enfer » rouge libéral pour le « paradis » bleu de l’Union nationale. 

Retour au mirage de 2006 ?

L’histoire plus récente enseigne pourtant à se méfier des sirènes conservatrices post-Mulroney. En 2006, pressés comme d’autres Canadiens de punir les libéraux pour le scandale des commandites – réaction tout à fait compréhensible –, ils ont connu un résultat qui n’en fut pas moins malheureux.  

S’est ensuivie une décennie de régime Harper, autoritaire et pro-pétrole. Le Québec, lui, avait dû se contenter de mamours « décentralisateurs » essentiellement cosmétiques. 

Devant les Québécois, M. Harper excellait en effet dans les belles phrases creuses dénuées de toute substance capable d’élargir véritablement les pouvoirs du Québec. 

Bref, la question que se posent plusieurs Québécois, nationalistes ou pas, n’est-elle pas plutôt celle-ci : même sous Erin O’Toole, veulent-ils vraiment succomber à nouveau au mirage conservateur ?