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Trompeuse carboneutralité électorale

Oléoduc de Transcanada
Photo d'archives

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Une campagne électorale est un moment où se régalent les amateurs des mots et du sens qu’on leur accole. Je n’apprendrai à personne que les mots de trop pèsent lourd et plombent les envolées des partis, alors que les mots en vogue les propulsent; les mots ne sont jamais neutres.  

Dans sa plateforme électorale 2021, le Parti libéral du Canada renouvelle son engagement de 2019, à savoir que les secteurs pétrolier et gazier seront carboneutres d’ici 2050. Pour réussir cet engagement de carboneutralité, le gouvernement aura besoin de l’appui de l’industrie des sables bitumineux. Qu’en dit l’industrie? Elle se dit en accord. En apparence du moins, car il y a de l’eau dans le gaz. 

Jouer avec les mots

S’il faut reconnaître un talent à l’industrie des sables bitumineux, c’est bien celui de réussir, en jouant avec les mots, à créer des écrans de fumée qui font illusion. 

Ainsi, en juin dernier, les principales compagnies d’exploitation des sables bitumineux canadiens se sont unies dans « L’initiative pour des sables bitumineux carboneutres » affichant leur désir d’aider le Canada à atteindre ses objectifs climatiques. Soit. Il faut toutefois se rappeler qu’en matière de langage, il est tout à fait possible de dire sans dire : dans le cas qui nous occupe, l’industrie manie avec adresse l’art de s’engager tout en se désengageant de la carboneutralité. Autrement dit, du même souffle, l’industrie est revenue sur sa parole avant même d’avoir fini de parler. 

Au conditionnel

Comment est-ce possible? La ruse ici est double : elle consiste d’abord en une fort discrète mise en garde placée à la toute fin de la page d’accueil du site Web. Deuxièmement, dans cette mise en garde, l’industrie use – ou abuse – de la variabilité inhérente au concept de « prospective » pour nous prévenir que tout ce qu’elle conjugue au conditionnel et au futur pourrait ne jamais survenir. Puisqu’il est question de l’horizon 2050, autant dire que le conditionnel et le futur tapissent la déclaration d’intention, la diluant d’autant. 

Ainsi, l’industrie précise avec candeur – ou arrogance, c’est à vous de choisir – que tout ce qui est de l’ordre de l’énoncé prospectif, c’est-à-dire tout ce qui réfère à des stratégies, des cibles, des objectifs, des aspirations, de la planification, bref, tout ce qui pave la voie à un réel plan d’action pourrait ne pas être maintenu. Dans cette mise en garde, il y est même précisé que « les lecteurs sont prévenus de ne pas accorder une confiance indue », aux énoncés prospectifs présentés. Comme il est bon d’être prévenu de ne pas accorder foi à ces paroles qui semblent tourner à vide comme vieux moulin au vent. Bref, par cette mise en garde, discrète mais lourde de sens, l’industrie des sables bitumineux nous fait comprendre que son engagement envers la carboneutralité pourrait ne jamais être atteint, ni de près, ni de loin, ni demain, ni jamais. 

S’appuyer sur le langage pour avoir l’air de dire sans dire n’est pas une stratégie nouvelle, on connaît cette technique de dissimulation sous le nom de tromperie. 

Face à ce double discours, au moment où les partis politiques font profession de foi devant les électeurs, oseront-ils s’engager à rappeler l’industrie à l’ordre? Ne rien dire serait cautionner une mascarade qui parade sous couvert de responsabilité. Devant l’urgence climatique, l’heure est aux engagements fermes, tant pour le gouvernement que l’industrie, et il y a urgence de dissiper ce cynique leurre. 

Oléoduc de Transcanada
Photo courtoisie

Sophie Hamel-Dufour, sociologue Québec

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