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J’haïïïs le tennis !

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Photo AFP Leylah Fernandez a fait preuve d’une grande intelligence en retournant des balles d’Aryna Sabalenka, en demi-finale, à New York, jeudi.

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J’haïïïs le tennis. Quand Aryna Sabalenka s’est forgé une avance de 3-0 dans le premier set de son match contre Leylah Fernandez, j’étais découragé. Les balles passaient comme des obus et la Québécoise avait l’air d’une gamine contre Wonder Woman.

Écrasé sur le sofa (un beau mot d’origine arabe), je me disais que si c’était pour ressembler à la démolition en règle d’Eugenie Bouchard devant Petra Kvitova en finale à Wimbledon en 2014, j’irais me coucher à 20 h. La grande Tchèque avait sorti « Genie » à coups de rouleau à pâte. Et les lacunes d’Eugenie avaient été criantes en ce samedi noir sur le gazon anglais.

Même à 4-1 pour Sabalenka, me semblait que la partie gagnée par Leylah n’était guère convaincante, jeudi. 

Puis, tranquillement, Leylah s’est mise à déstabiliser son adversaire. Des coups droits profonds très croisés, des amortis, des revers rapides croisés ou parallèles, tout le petit livre de jeux de Louis Cayer y a passé. Plus Sabalenka cognait fort, plus la balle revenait et plus elle commettait des erreurs.

Quand Sabalenka, la dureté du mental bien ramollie, a offert à Leylah deux doubles fautes à 5-4 au troisième set, j’étais épuisé, les nerfs à bout et je me répétais à quel point j’haïïïssais le tennis. 

C’est tellement relaxant de suivre un match de hockey ou de soccer quand il ne se passe rien pendant 58 minutes. Alors que le foutu tennis est suicidaire pour le fan. Chaque point, chaque bris de service, chaque balle de set peut cacher un drame.

LE ROPE–A-DOPE D’ALI

Ce n’est que le lendemain que l’idée m’est venue. Leylah a battu Aryna Sabalenka comme Muhammad Ali a battu George Foreman au Zaïre. 

Dans son extraordinaire livre, The Greatest, Ali raconte qu’après une minute dans le ring, il avait réalisé à quel point Foreman cognait dur et comment il savait couper le ring.

« Au huitième round, j’aurais eu à courir des milles et des milles et j’aurais été épuisé si ça continuait ainsi », écrit-il.

Ali a alors inventé le rope-a-dope, s’est installé dans les câbles et a laissé Foreman se vider à cogner comme un sourd. Étourdi et épuisé, Foreman était mûr pour le K.-O. au huitième round.

Leylah a été aussi intelligente que Muhammad Ali. Elle a retourné la puissance de Sabalenka contre elle et l’a achevée à petites doses.

Du grand art.

J’HAïïïS ENCORE...

Maudit tennis. Hier à 15 h, rendez-vous sur le divan (un beau mot turc) pour Félix Auger-Aliassime. J’ai souffert en partant. Félix a gagné sa première partie au service, mais il a commis trois doubles fautes. C’était écrit dans son front que le service serait pénible comme c’est arrivé trop souvent dans le passé.

Mais dans le deuxième set, Félix s’est donné une avance de 5-2. La manche était dans la poche. J’ai relaxé. À un set partout, tout était encore possible. Peut-être que Daniil Medvedev craquerait à son tour. Une petite Queen avec quatre tranches d’orange, j’étais prêt.

Le match a alors basculé. Félix a eu deux balles de set, il a raté le coup de poignard fatal, a perdu son avance et a fini par perdre la deuxième manche. 

Maudit tennis que j’t’haïïïs...

J’ai lâché le divan, j’ai parti le barbecue et j’ai regardé griller le steak de saumon. Ça faisait moins mal que de regarder Félix se faire balader d’un bord à l’autre.

Honnêtement, j’avais quand même un œil sur le téléviseur à travers la vitre...

Mais la semaine n’est pas finie. Aujourd’hui, Leylah Fernandez va disputer la finale du US Open. Le hic, c’est qu’elle est tombée sur la pire adversaire qu’on pouvait imaginer. 

Emma Raducanu n’a que 18 ans, elle a tout gagné, incluant trois matchs en qualifications, et n’a pas perdu un seul set. Elle ne joue pas avec une raquette, elle se sert d’un bistouri pour dépecer ses opposantes.

Ça veut dire que Leylah ne sera pas automatiquement la petite chouchou du stade. Ça veut dire qu’elle aura la pression de performer rapidement pour accaparer l’appui de la foule. 

Hier et cet avant-midi, son père et coach Jorge Fernandez a dû préparer sa fille pour la première fois du tournoi à faire face à un rôle de favorite. C’est pas évident.

Quand même. Deux Québécois en demi-finale du plus fou des tournois du Grand Chelem, ce n’était même pas imaginable pour un vétéran chroniqueur quand je me rendais en Australie couvrir le tournoi de Sébastien Lareau. Il était 80e au monde.

Pas se contenter des séries

Dans sa France chérie, celui qui est à l’origine de ce miracle suit les matchs de ses beaux Canadiens. Louis Borfiga est arrivé en 2006 à la tête de Tennis Canada et a posé deux questions :

– Pouvez-vous m’expliquer pourquoi au Canada, on se contente de si peu ?

– Et donnez-moi une seule raison pour laquelle un Canadien serait obligatoirement moins bon qu’un Espagnol ou un Français ?

Personne n’a pu répondre à ces deux questions.

« Puis Milos Raonic et Eugenie Bouchard ont pris le leadership et le reste a suivi. On leur doit beaucoup », ajoute Borfiga.

Mais que serait-il arrivé si Louis Borfiga, au lieu de demander pourquoi on se contentait de si peu, avait déclaré avec complaisance : « Bah ! On va essayer de faire les playoffs, après, on sait jamais ».

Leylah Fernandez jouerait des petits tournois ITF en Alabama...

DANS LE CALEPIN

Selon Sigmund Freud qui s’est penché sur le cas dans une publication en 1901, le lapsus est un acte manqué qui révèle un désir refoulé ou inconscient. Quand la mairesse de Montréal, Valérie Plante, a déclaré hier que Leylah Fernandez vouait une grande passion... pour le pénis, on peut croire que Freud a souri. Quant au pénis, dépendant de son état, on peut s’étendre sur sa rectitude politique.