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Recouverts d'excréments, déshydratés, abandonnés sur la toilette: des résidents du CHSLD Herron ont vécu l'enfer

Les témoignages qui se succèdent depuis mardi révèlent l’ampleur du cauchemar vécu par les résidents

STOCKQMI-COVID-19
Photo Agence QMI, Joël Lemay Quarante-sept résidents sont décédés dans des conditions inhumaines au CHSLD Herron, dans l’ouest de l’île de Montréal, lors de la première vague de la pandémie. Ici, un transporteur funéraire venu récupérer un d’entre eux.

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AVERTISSEMENT : Ce que vous allez lire dans ces pages contient des détails troublants qui pourraient déranger certains lecteurs. Toutefois nous jugeons qu’il est d’intérêt public de relater le plus fidèlement possible l’horreur qui s’est déroulée au CHSLD Herron.


Résidents recouverts d’excréments et en hypothermie dans leurs lits, aînée abandonnée sur la toilette pendant des heures, homme qui n’avait pas bu d’eau pendant 10 jours : les témoignages sur les sévices subis au CHSLD Herron pendant la pandémie de COVID-19 donnent froid dans le dos.

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« Ça m’empêche de dormir cette enquête-là », laisse tomber Géhane Kamel, coroner et avocate chargée de l’enquête publique sur l’hécatombe de décès du centre d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD) Herron, au début de la pandémie. 

Et pour cause : les audiences dans le cadre de l’enquête n’ont cessé de montrer le cauchemar qu’ont vécu les résidents de cette résidence de l’ouest de Montréal, alors que presque tous les employés de l’établissement avaient abandonné le navire, laissant des résidents mourir seuls dans leurs chambres au printemps 2020.

Quarante-sept aînés ont perdu la vie dans des conditions inhumaines. Toutefois, le bureau du Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) a indiqué qu’aucune accusation ne sera portée contre les dirigeants de l’établissement fermé à l’automne 2020.

Depuis quatre jours, les témoignages d’horreur s’enchaînent.

Horrifiant

Stéphanie Larose, infirmière et chef des services ambulatoires du CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal, s’est rendue dans ce milieu de vie pour « évaluer la qualité des soins » dispensés le 3 avril 2020. 

Elle est encore sous le choc. Dès son arrivée, elle a vu des patients dont les pansements n’avaient pas été changés depuis plusieurs mois.

D’autres ont aussi vu des résidents dont la langue était craquelée par manque d’hydratation et qui réclamaient de l’eau.

« Un homme avait du vomi séché dans la bouche. Il a pleuré quand on lui a donné de l’eau parce qu’il pouvait enfin parler », a raconté Marie-Ève Rompré, infirmière et cheffe de la location au centre hospitalier de St. Mary.

Abandonnée

L’infirmière Rompré a aussi rencontré plusieurs personnes souffrant d’hypothermie, dont une femme qu’elle a retrouvée inconsciente dans son lit.

« Je prends ses signes vitaux, mais là le téléphone sonne... je réponds et c’est son conjoint qui se met à pleurer [...] parce que ça fait des semaines qu’il n’est pas capable de parler à quelqu’un et qu’il ne peut pas venir », se rappelle avec émotion l’infirmière.

« J’ai assis [la dame]. [...] Je lui ai dit “c’est votre mari, c’est votre mari”. [...] Elle a pris le téléphone et elle lui a dit “ça va pas très bien ici.” [...] Puis elle a dit qu’elle ne pensait pas survivre... », a relaté Mme Rompré, soulignant que la résidente est morte quelque temps plus tard.


Les audiences doivent continuer jusqu’au 23 septembre.

Recouverts de plaies  

Le manque de soins était tel au CHSLD Herron que plusieurs résidents restaient avec des pansements inchangés pendant de nombreuses journées, voire même des semaines.

« [Un résident] avait des pansements après les jambes qui étaient jaunis. Ça faisait tellement longtemps qu’ils n’avaient pas été changés que la peau avait repoussé sur les pansements », a raconté Stéphanie Larose, infirmière et chef des services ambulatoires au CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal.

De son côté, Marie-Ève Rompré, infirmière, a également été témoin d’un autre cas similaire. 

Une résidente avait une plaie dont le pansement commençait aussi à être recouvert par sa peau.

« Elle dit “je vais rester ici je vais mourir avec” », s’est rappelée Mme Rompré, en sanglotant.

Martine Daigneault, directrice adjointe du programme de soutien à l’autonomie des personnes âgées et infirmière de formation, a vu les mêmes horreurs. « J’ai remarqué des pansements [pas adaptés] sur des plaies qui avaient suinté. Des croûtes sur les jambes de certains », a-t-elle raconté mercredi.

Abandonnée sur la toilette  

Stéphanie Larose, infirmière et cheffe des services ambulatoires du CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal.

En faisant le tour des chambres pour aider les résidents, elle s’est vite rendu compte que ces derniers étaient souvent laissés à eux-mêmes pendant de longues périodes.

« [Une résidente] me disait “ça arrive souvent que [les préposés] vont me laisser sur la toilette, pis là j’ai mal à force d’être assise sur la toilette. [...] et là je me jette à terre parce que c’est moins dur pour moi d’attendre couchée par terre sur le carrelage de la salle de bain que d’être assise sur la toilette dure qui me fait mal aux fesses” », a relaté Mme Larose.

Selon cette dernière, cette résidente lui a même raconté que cela faisait plusieurs mois qu’elle n’avait pas eu le droit de prendre un bain, car à chaque fois il y avait un « manque de serviettes ».

Dans l’urine et les excréments  

De nombreux résidents ont été retrouvés dans des culottes d'incontinences, des draps, des vêtements, dans leur lit ou même dans des fauteuils souillés depuis plusieurs jours par l’urine et leurs excréments.

La situation était telle, qu’une odeur d’urine flottait dans l’air de la résidence.

« Les planchers sont collants. La senteur... [...] Il y avait une senteur constante dans l’établissement », soutient Brigitte Auger, directrice du programme de soutien à l’autonomie des personnes âgées.

Certains résidents sont retrouvés avec des selles séchées sur les cuisses, d’autres en avaient même jusqu’au cou tellement leurs culottes d'incontinences avaient débordé.

Sans savon, sans papier de toilette  

Des infirmières venues en renfort ont constaté qu’il n’y avait pas de savons dans les salles de bain ou dans l’établissement.

« On n’avait pas accès aux réserves, c’était très difficile pour tout : le papier brun, le papier de toilette, les couches-culottes », explique Brigitte Auger, directrice du programme de soutien à l’autonomie des personnes âgées.

Une gestionnaire s’est rendue à l’épicerie pour acheter savon et papier.

Certains ont déploré que les appareils pour évaluer la condition des patients ne fonctionnaient pas et que les tensiomètres [outils pour mesurer la tension artérielle] semblaient provenir d’une pharmacie.

« Bleu » à cause de l’hypothermie  

L’une des histoires qui ont le plus marqué l’infirmière Marie-Ève Rompré, c’est celle d’un homme de 101 ans qu’elle a retrouvé dans son lit, en hypothermie, « le visage bleu ».

« J’en ai vu qui grelottaient [à cause] de leur fièvre, avec les lèvres bleues, mourir comme ça tout seul dans le lit de sueur. C’est horrible », a raconté la gorge serrée l’infirmière qui avait mis sur pieds une équipe de 12 infirmières pour venir aider au CHSLD Herron, dès le 9 avril 2020.

Après avoir vu ces situations, cette gestionnaire n’a pas hésité à appeler et à envoyer des courriels à des médecins pour leur demander de l’aide afin qu’ils puissent effectuer des actes médicaux pour des soins de fin de vie.

Pas bu depuis 10 jours  

L’un des constats les plus frappants rapportés par la plupart des témoins des quatre premières journées d’audience a été de voir à quel point une grande partie des résidents du CHSLD Herron étaient complètement déshydratés et mal nourris.

Selon Marie-Ève Rompré, infirmière depuis plus de 10 ans, certains patients qu’elle a rencontrés n’avaient pas bu depuis 10 jours. 

« Sauf pour prendre leur médicament », explique-t-elle.

Plusieurs résidents ont d’ailleurs été obligés d’être mis sous solutés pour être réhydratés.

Plusieurs des témoins ont également remarqué que les plateaux-repas des résidents n’avaient pas été touchés et étaient froids.

Ce qu’ils ont dit  

« Je suis révoltée. [...] Comme société, on les a abandonnés. »

– Géhane Kamel, coroner et avocate.

« J’ai vu des résidents boire deux, trois verres d’eau et nous embrasser les mains par-dessus les gants pour nous remercier. »

– Martine Daigneault, directrice adjointe du programme de soutien à l’autonomie des personnes âgées du CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal.

« Il y a des chambres où la lumière était fermée, il y a des gens qui sont couchés, alités, une couverte au-dessus de la tête. Je ne suis pas chrétienne pratiquante, mais dans ma tête, je fais mon signe de croix pour m’assurer... Je veux trouver chaque chambre avec une personne vivante. »

– Brigitte Auger, directrice du programme de soutien à l’autonomie des personnes âgées du CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal.

« On a fait des choses qu’on ne fait jamais dans un CHSLD. On a donné des liquides par intraveineuse, on a donné toutes sortes d’antibiotiques, on a transformé ce lieu-là en mini-hôpital. »

– Julia Chalbot, médecin gériatre.

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