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Souvenirs du 11 septembre 2001: le pire et le meilleur

Souvenirs du 11 septembre 2001: le pire et le meilleur
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Ce jour fatidique et ses suites ont fait ressortir ce que les États-Unis ont de pire, mais aussi certaines de leurs grandes forces. 

Comme tout le monde, l’anniversaire des événements tragiques du 11 septembre 2001 me replonge dans les souvenirs et me porte à réfléchir sur ses suites, dont on n’est certes pas encore sortis aujourd’hui.

Pour moi, comme pour beaucoup d’autres sans doute, cette journée avait commencé sous le signe d’un extraordinaire optimisme. Ce matin-là, chez nous comme dans tout l’est du continent, le ciel ensoleillé était d’un bleu si profond qu’il était évident que tout irait pour le mieux. J’étais moi-même plein d’optimisme en allant reconduire mon fils de presque trois ans à Sainte-Justine pour sa première séance de thérapie après un diagnostic d’autisme. Après des mois de lutte et de découragement, nous avions enfin accès à des soins. Tous les espoirs étaient permis.

Avant de quitter la voiture pour notre rendez-vous, j’entends à la radio qu’un avion vient de percuter une tour du World Trade Center. Optimiste, je me dis qu’il s’agit sans doute d’un Cessna piloté par un désespéré suicidaire; rien de bien inquiétant. De retour une vingtaine de minutes plus tard, je déchante. L’ampleur du drame se confirme bientôt avec le deuxième impact, suivi de l’épisode du Pentagone et de l’écrasement du vol 93 en Pennsylvanie.

Consternation

Au travail, c’est la consternation parmi mes collègues du Département de science politique. Certains parmi nous sommes sollicités pour tenter de donner un sens à ces événements – je n’ai aucun souvenir de ce que j’ai pu dire en ondes ce jour-là – mais, entre nous, les sentiments l’emportent sur la raison et personne ne peut véritablement comprendre ce qui se passe. Nous sommes tous anxieux pour nos amis ou collaborateurs à New York, et nous le sommes tout autant devant l’ampleur historique des événements qui se déroulent devant nous. Sans télé et avec les moyens limités de l’époque, nous recevons chaque nouveau développement comme un coup de massue.

Ma consternation sera à son plus fort lorsque, ce matin-là, je croiserai des étudiants qui semblent se réjouir de ce qui arrive aux méchants Américains. C’est une petite minorité, mais tout de même un signe avant-coureur de la complexité de ce qu’on est en train de vivre. De retour à la maison, le défi sera d’expliquer à mes deux autres très jeunes fils pourquoi tous les postes de télé nous montrent ce «grand feu» à New York, allumé par des gens très méchants. Impossible.

Les choses se préciseront pendant les quelques jours qui suivront. Les États-Unis ont été attaqués. Ils riposteront. Le monde vient de basculer. Pendant les jours, les semaines et les années qui suivront, l’événement contribuera à transformer, mais surtout à révéler certains traits profonds de la société américaine et de la politique de ce pays. Pour le pire, malheureusement, mais aussi pour le meilleur.

Le pire

On pourrait s’étendre longtemps sur les conséquences néfastes des réactions américaines aux attaques du 11 septembre et sur les pires choses que ces réactions ont révélées. D’autres ont commenté à satiété l’expansion liberticide de l’État sécuritaire, l’islamophobie et l’exacerbation d’un nationalisme fermé qui a pris des tournures xénophobes. On aura souligné, à raison, les errements d’une politique étrangère capturée par des idéologues néoconservateurs qui ont précipité les États-Unis et le monde dans une guerre inutile et destructrice en Irak et éteint tout espoir de rallier l’ensemble de l’opinion mondiale au leadership américain, malgré la sympathie manifestée au lendemain des attaques.

D’autres auront noté le gigantesque gaspillage de ressources qu’a représenté cette guerre futile en Iraq et l’expansion injustifiable de la mission en Afghanistan au-delà de ses objectifs initiaux. On attribuera avec justesse ces errements politiques, entre autres, à la lourdeur bureaucratique et à la paralysie des institutions politiques. On rappellera aussi le coup de frein que le resserrement des mesures de sécurité aux frontières a donné à l’intégration économique nord-américaine et les coûts considérables encaissés par notre économie. On ne peut pas non plus passer sous silence la croissance de la pensée complotiste aux États-Unis à la suite de ces attentats, que d’aucuns ont présentés comme un inside job. Ce mode de pensée continue à faire des ravages aujourd’hui auprès d’une partie de la population qui semble toujours disposée à croire le premier charlatan venu, dans trop de domaines.

Finalement, on pourrait en dire long sur un de ces charlatans mégalomanes qui a su tirer profit d’une bonne partie de ces réactions et récupérer ces tendances à son profit pour imposer sa vision populiste et autoritaire de la politique et amener la démocratie libérale américaine près du point de rupture.

Le meilleur

On trouve en effet dans ces vingt ans des suites du traumatisme du 11 septembre 2001 bien des raisons de perdre espoir en nos puissants voisins, mais on ne trouve pas seulement ça. À l’image de l’optimisme que je ressentais à 8h45 ce matin-là, j’aime mieux me rappeler les bons côtés de l’esprit américain que ces événements ont éveillé.

D’abord et par-dessus tout, il y a la résilience du peuple américain, magnifiquement démontrée ce jour-là par l’action héroïque des pompiers et des policiers new-yorkais et de nombreux autres hommes et femmes ordinaires qui ont fait l’impossible et qui ont bravé des circonstances incroyablement difficiles à Manhattan, au Pentagone et dans le ciel de la Pennsylvanie pour aider leurs semblables.

Cette résilience des Américains face à cette épreuve s’exprime par un terme anglais qui trouve difficilement un équivalent dans notre langue: toughness. À la blague, on pourrait dire que c’est un de nos personnages de fiction comique qui l’a le mieux traduit en parlant de la «dureté du mental». Comme les Japonais l’ont appris à leurs dépens à la suite d’une autre attaque meurtrière surprise en décembre 1941, quand on les provoque de la sorte, les Américains sont des durs. Que les soi-disant spécialistes qui se prononcent ex cathedra sur la faiblesse du peuple américain et qui annoncent avec confiance qu’il est destiné au déclin et aux oubliettes de l’Histoire se le tiennent pour dit. Les Américains ne se laisseront pas couler facilement.

L’autre grande qualité – souvent mal comprise – du peuple américain, révélée au lendemain de cette tragédie, est l’esprit communautaire et la solidarité qui persiste malgré tout dans cette société si profondément divisée. À New York, ce jour-là et dans les difficiles semaines qui ont suivi, les gestes de solidarité se sont multipliés. Au niveau du pays, même si les Américains adorent presque unanimement pester contre leur métropole et ses habitants, au lendemain du 11 septembre, tous les Américains se disaient new-yorkais et les gestes d’appui spontanés sont venus de partout.

Par exemple, dans un message inspirant livré quelques jours après le drame, alors qu’il reprenait pour la première fois les ondes en fin de soirée, l’animateur et humoriste David Letterman, après un éloge senti aux pompiers, aux policiers et aux citoyens de New York, avait mentionné l’anecdote des citoyens d’un village isolé du Montana qu’il connaissait bien et qui avaient été durement éprouvés par plusieurs années de sécheresse. Ces habitants s’étaient cotisés pour envoyer de l’aide aux habitants de leur riche métropole. (Voir l’extrait ici. Ça vaut la peine.)

Au lendemain du 11 septembre, on a aussi pu constater que les leaders américains peuvent parfois transcender leurs limites pour se montrer à la hauteur de la situation. Notamment, même si l’Histoire ne sera pas tendre envers George W. Bush et Rudolph Giuliani pour l’ensemble de leur œuvre, elle retiendra néanmoins que le président des États-Unis et le maire de New York ont su mobiliser la force et la solidarité de leurs concitoyens pour leur permettre de traverser cette épreuve. Le leadership politique est loin d’être parfait aux États-Unis, mais il est possible et quand il se manifeste en temps de grande crise, il représente une force hors du commun.

L’espoir

J’ai entamé ce billet en rappelant l’espoir que j’avais pour mon fils ce matin-là. La guérison n’est jamais venue, car l’autisme est une condition dont on ne peut pas vraiment se départir. En me rappelant ces vingt ans, je pourrais aussi dénoncer toutes les lourdeurs bureaucratiques que nous avons rencontrées, comment des charlatans ont tenté de nous embarquer dans des remèdes miracles, comment la bonne volonté de certains a mené à des interventions à l’efficacité douteuse. Ces vingt ans d’efforts m’ont toutefois aussi permis de rencontrer des gens extraordinaires, de découvrir des institutions et des communautés solidaires et des leaders hors du commun, qui font en sorte que l’espoir demeure.

Il en va de même pour ce que mon métier m’a amené à observer au jour le jour en politique américaine au cours des vingt dernières années. Bien sûr, le souvenir du 11 septembre et de ses suites nous oblige à prendre au sérieux les pathologies de la société et de la politique américaines. Selon les Cassandre qui abondent quand vient le temps d’opiner sur les États-Unis, ces pathologies devraient nous amener à perdre tout espoir en la capacité de notre voisin de se sortir des crises et d’exercer le leadership international qui devrait lui revenir. Toutefois, le souvenir du 11 septembre et de ses suites nous rappelle aussi les forces et les atouts de ce pays, pour lequel il est encore permis d’espérer, même si les pathologies qui l’affligent ne disparaîtront jamais complètement.