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La décriminalisation des drogues a aidé les toxicomanes au Portugal

Le système mis en place il y a 20 ans pour combattre le fléau de la dépendance semble avoir fait ses preuves

Portugal
Photo Agence QMI, Fernando Teixeira

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LISBONNE (Portugal) | Décriminaliser les drogues pour lutter contre elles : ça peut paraître paradoxal, mais le Portugal a fait ce choix, et ça marche. Dans les années 1990, ce pays traversait une terrible crise des opioïdes. Vingt ans après la mise en place du nouveau système, ça va mieux. On est allé voir ce qui fait la réussite de ce modèle.

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Grave crise dans les années 1990  

Le Portugal a choisi d’essayer la décriminalisation parce qu’il n’arrivait pas à régler autrement les problèmes de consommation qui faisaient des ravages dans la population. 

  • Écoutez l'entrevue de Richard Martineau avec Serge Brochu, professeur émérite à l’École de criminologie de l’Université de Montréal, sur QUB radio: 

« Dans les années 1990, nous avions un énorme problème avec les drogues, se souvient le Dr Manuel Cardoso, à qui on avait demandé à l’époque de planifier une stratégie. Pas moins de 98 % des patients en traitement étaient héroïnomanes. Toutes les classes sociales étaient touchées. » 

Dr Manuel Cardoso
Photo Agence QMI, Fernando Teixeira
Dr Manuel Cardoso

C’est en 2001 que le gouvernement socialiste portugais a fait le choix radical de décriminaliser les drogues, puisque les politiques de répression n’arrivaient pas à régler le problème.  

Il a aussi investi dans la prise en charge des toxicomanes : 90 % des fonds publics dédiés à la lutte contre la drogue vont maintenant dans des programmes médicaux, contre environ 30 % au Canada.


Bon élève européen

Le modèle du Portugal a porté ses fruits : en 20 ans, le pays s’est hissé en haut de la classe en Europe. On y compte cinq fois moins de décès liés à la drogue que dans le reste de l’Union européenne. Depuis 1995, le taux d’infections au VIH et au SIDA liées à l’utilisation de seringues non stériles a été divisé par plus de 60. 

Hugo Faria, psychologue chez Ares do Pinhal, a constaté un immense changement au fil des ans. « Ce sont deux mondes différents. On ne voit plus de gens consommer dans la rue comme il y a 20 ans. » 

Hugo Faria, psychologue chez Ares do Pinhal
Photo Agence QMI, Fernando Teixeira
Hugo Faria, psychologue chez Ares do Pinhal

Quant aux craintes de voir un pic de consommation récréative due à la décriminalisation de la drogue, notons que les jeunes adultes portugais consomment moitié moins de cannabis que leurs homologues canadiens. 


Comment ça marche?  

Chaque citoyen portugais peut acheter et transporter l’équivalent d’une consommation hebdomadaire de drogue. Un gramme d’héroïne, deux grammes de cocaïne ou 25 grammes de cannabis ne risquent pas d’envoyer qui que ce soit en prison. 

Ça ne veut pas dire que c’est banalisé ou encouragé : les autorités peuvent remettre aux personnes qui ont de la drogue sur elles une convocation devant un panel de psychologues ou de travailleurs sociaux, chargés de sensibiliser la personne, voire de lui prescrire une thérapie. La sanction peut devenir pénale si l’aide proposée est refusée plusieurs fois.  

Et la décriminalisation est vraiment là pour protéger les personnes dépendantes, pas les trafiquants : il est encore interdit de vendre de la drogue, et le trafic est durement sanctionné.


Des camionnettes pour distribuer de la méthadone  

Portugal
Photo Agence QMI, Fernando Teixeira

L’organisme Ares do Pinhal travaille sur le terrain auprès des toxicomanes dans la capitale du pays, Lisbonne.  

Chaque jour, ses deux vans se postent en bordure d’avenues, près des transports ou dans des quartiers particulièrement touchés.  

À leur bord, des équipes de médecins et psychologues distribuent gratuitement de la méthadone, un substitut de l’héroïne, à 1300 dépendants. 

Portugal
Photo Agence QMI, Fernando Teixeira

« En prenant de la méthadone, je peux plus ou moins mener une vie normale, décrit un héroïnomane rencontré sur place, qui veut rester anonyme. Je peux travailler. En ce moment, je fais des ménages », poursuit celui qui a passé quatre ans en prison avant la décriminalisation. 

Les travailleurs sociaux orientent aussi les dépendants vers des hôpitaux ou des centres de traitements de long terme. 


Un nouveau centre d’injection  

Il y a trois mois, le premier centre d’injection à moindre risque du pays a ouvert ses portes. Les dépendants peuvent y aller pour fumer ou se faire des injections de manière hygiénique et encadrée. 

« S’il avait ouvert il y a 20 ans, ça aurait résolu bien des problèmes », pense un des utilisateurs du centre, qui s’y rend quatre à cinq fois par jour. 

À l’intérieur, on trouve aussi une cafétéria, des ordinateurs, des douches et une buanderie. 

La situation du centre, dans un quartier pauvre touché par la drogue, à deux pas du public en besoin d’aide, est tout sauf un hasard. 

À notre arrivée sur place, les deux gestionnaires nous ont reçus en sueur, le souffle court.  

La raison ? Ils venaient d’escalader une colline voisine au pas de course pour aller secourir un consommateur en train de faire une surdose, après avoir reçu un signalement. Grâce à de la naloxone, une substance qui inverse les effets de l’héroïne, ils venaient de lui sauver la vie. 

Une baisse radicale  

Surdoses mortelles au Portugal  

  • 1995 : 360 (environ)  
  • 2019 : 63   

Diagnostics de VIH/sida chez les toxicomanes au Portugal  

  • 1995 : 1800 (environ)  
  • 2019 : 29   

Source : Service portugais d’Intervention sur les comportements addictifs et les dépendances (SICAD) 

Crise des opioïdes  

Ce que promettent les partis fédéraux 

C’est impossible que les partis politiques ne soient pas au courant de la crise des opioïdes : 17 Canadiens sont décédés chaque jour d’une surdose en 2020 — dont une dizaine par semaine au Québec. Voici comment les quatre formations représentées dans notre province comptent s’y attaquer.

Parti libéral

Aider les provinces qui veulent décriminaliser  

Le Parti libéral du Canada de Justin Trudeau considère la crise des opioïdes comme « un problème de société » et s’engage notamment à débourser plus de 500 millions $ dans les traitements et la sensibilisation.  

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Photo Agence QMI, Mario Beauregard

La décriminalisation des drogues n’est pas exclue du programme libéral, mais le premier ministre sortant ne croit pas qu’il serait approprié pour le gouvernement fédéral d’en faire une solution mur à mur. Il offre plutôt aux provinces de les accompagner dans des démarches de déjudiciarisation ou de décriminalisation partielle par le biais d’exceptions dans la loi. 

C’est ce que demandait récemment la Colombie-Britannique au gouvernement fédéral. Aux yeux de la province de l’Ouest canadien, il est possible d’appliquer une décriminalisation à la province par le biais d’une exemption à la Loi réglementant certaines drogues et autres substances. 

« Nous avons vu plusieurs provinces, particulièrement la Colombie-Britannique, démontrer de l’intérêt à aller dans cette direction et nous sommes absolument ouverts à travailler avec elles », a souligné Justin Trudeau en début de campagne électorale. 


Bloc québécois

La décriminalisation à l’agenda  

Le parti d’Yves-François Blanchet voit dans la décriminalisation de la possession simple une solution de premier ordre à la crise des surdoses, qui se sont comptées par milliers en 2020. 

Portugal
Photo Agence QMI, Mario Beauregard

« Le Bloc québécois souhaite étudier la meilleure façon dont la décriminalisation pour possession pourrait être implantée », nous a-t-on indiqué. 

Aux yeux de la formation souverainiste, cette décision législative doit être accompagnée d’une hausse substantielle des transferts en santé. Les sommes supplémentaires pourraient ensuite servir dans l’amélioration des « services de premières lignes ». 

« La décriminalisation sera efficace seulement si elle est jumelée à des initiatives de première ligne qui permettront aux corps policiers de rediriger les consommateurs de drogues vers des ressources d’aide. Cela permet de désengorger notre système de justice et d’influencer positivement les consommateurs quant aux dangers liés aux drogues », a répondu le Bloc au 24 Heures


Nouveau parti démocratique 

La décriminalisation à l’agenda  

Selon le Nouveau parti démocratique (NPD), il y a « urgence ». Le chef néo-démocrate, Jagmeet Singh, croit d’ailleurs que la crise des opioïdes devrait mener au déclenchement d’une « urgence de santé publique ».  

Portugal
Photo AFP

La formation politique met la décriminalisation au premier rang de ses priorités. Dans son programme, elle s’engage à « mettre fin à la criminalisation » des drogues en plus de promettre qu’elle « sévira contre les véritables criminels », soit les trafiquants. 

Sans dire à quelle hauteur, le NPD promet de soutenir les sites de consommation supervisés. 

Ceux-ci se comptent sur les doigts d’une main au Québec, malgré les dizaines de décès constatés dans la province chaque mois.  


Parti conservateur

Traiter plutôt que décriminaliser  

Comme les autres partis représentés au Parlement canadien, le Parti conservateur du Canada (PCC) traite maintenant la crise des opioïdes comme un « problème de santé ».  

Portugal
Photo Pool Justin Tang/ The Canadian Press

« Nous pensons que les forces de l’ordre devraient se concentrer sur les trafiquants », précise le parti dans sa plateforme électorale. 

Malgré ça, Erin O’Toole ne voit pas la décriminalisation de la consommation ou de la possession de drogue comme une solution. Son plan repose plutôt sur la mise sur pied d’un millier de places « de traitement » et d’une cinquantaine de centres communautaires afin d’aider les toxicomanes à guérir. 

Ce modèle serait répliqué dans les communautés autochtones, mais de façon « culturellement appropriée », par la mise en place de « programmes de traitement conçus et administrés par les communautés ».

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