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Dans la merde, avec ou sans Jean-François Roberge

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S’il y avait un moment où Jean-François Roberge aurait dû perdre son poste, c’est au printemps dernier. Grâce au travail du journaliste Thomas Gerbet, le ministre de l’Éducation s’était alors fait prendre à mentir en affirmant que les experts de l’Institut national de santé publique du Québec avaient «validé» les tests de qualité de l’air dans les écoles.

Malgré l’ouragan, il est resté en poste. D’ailleurs, depuis le début de son périple à la tête du ministère, M. Roberge semble disposer de neuf vies. Si certains ont parlé du cas Roberge, j’aurais plutôt tendance à parler du chat Roberge.

Est-il pertinent d’exiger — encore une fois — le départ du ministre de l’Éducation? 

Non. 

En bon français, c’est changer quatre trente sous pour une piastre. Peu importe qui prendra les commandes de la machine, le rapport à l’éducation restera le même. Et la pénurie n’est pas l’œuvre de M. Roberge.

Reconnaître le problème

Selon ma collègue Geneviève Lajoie, le ministre Roberge soutient que son gouvernement travaille sur la pénurie de main-d’œuvre dans le réseau de l’éducation depuis son arrivée au pouvoir, en 2018.

C’est faux.

Le 24 février 2019, à Tout le monde en parle, nous apprenions de la bouche du ministre de l'Éducation qu'il n’y avait pas une pénurie d’enseignants ni un manque d’espace dans les écoles. 

Non. 

Il fallait plutôt dire «une rareté» variable selon les régions du Québec. Toujours selon M. Roberge, nous étions alors les malheureuses victimes de puissants lobbys (en pleine négociation de la convention collective) et de journaux qui déforment la réalité.

Un an plus tard, le discours changeait (ça semble une habitude) et le ministre finissait par reconnaître que son plus grand défi de 2020 était la pénurie d’enseignants. Mais entre la reconnaissance d’un problème et la mise en place d’actions concrètes afin de le corriger, il y a un énorme fossé.

Cerner le problème

D’abord, nous aurions avantage à mieux cerner le problème. La pénurie est-elle générale? Dans tous les ordres d’enseignement? Dans tous les champs d’enseignement? Dans certaines régions particulières? Touche-t-elle plus les hommes que les femmes? Affecte-t-elle les communautés culturelles? Les autochtones? Est-elle plus présente dans le réseau public que dans le réseau privé? Si l’on veut régler intelligemment un problème, il faut d’abord le documenter avec précision. 

Ensuite, il est évident que tout le monde souhaite un recrutement de très bonne qualité. Mais qu’est-ce qu’une recrue de qualité en enseignement? Un diplômé du cégep avec une cote R élevée, ou aussi une personne avec des expériences de vie et des qualités relationnelles essentielles à l’enseignement? 

De plus, comment concilier les actions visant à réduire la pénurie et les actions axées sur un rehaussement des critères de recrutement? Historiquement, en période de pénurie, on s’accommode de ce qui est disponible et on réduit les exigences d’entrée. Comment faire les choses différemment, cette fois-ci? 

À court et à moyen terme

À court terme, nous sommes et serons dans la merde, avec ou sans Jean-François Roberge. 

Des enseignants devront accepter des tâches de plus de 100%, les heures supplémentaires obligatoires deviendront la norme plutôt que l’exception, le travail à temps partiel pourrait être interdit et le nombre de travailleurs non légalement qualifiés augmentera. Il faudra également prendre en considération l'idée de ramener en classe des conseillers pédagogiques ou des enseignants-ressources.

À moyen terme, la pénurie est l’occasion de s’attaquer — enfin! — aux problèmes connus depuis des lustres: le Québec ne valorise pas l’éducation et son personnel, les universités peinent à attirer un nombre adéquat de bonnes recrues, les centres de services scolaires perdent beaucoup de travailleurs au cours de leurs premières années de pratique professionnelle, et enfin, plusieurs enseignants deviennent démotivés et amers.

Quant à la question de l’insertion sur le marché du travail et de la rétention des jeunes enseignants, il faut développer des dispositifs de mentorat et d’accompagnement. D’ailleurs, il serait grand temps de revoir la façon dont les contrats sont distribués chez nos enseignants à statut précaire. Ne serait-il pas plus «humain» et efficace d’assurer une stabilité pour nos recrues dès leur arrivée sur le marché du travail?

À long terme

Récemment, le ministère de l’Éducation a envoyé, à divers partenaires, un document de consultation intitulé «Stratégie visant à valoriser, à attirer et à mobiliser le personnel scolaire», afin d’enrichir ses réflexions sur les pistes d’action les plus prometteuses pour valoriser, attirer et retenir le personnel scolaire.

Une réelle politique de valorisation professionnelle ne peut faire l’impasse sur la question de l’autonomie des enseignants: l’autonomie individuelle et collective. Il faut redonner aux enseignants le pouvoir individuel et collectif sur leur pédagogie, en respectant les grands encadrements curriculaires, et en tenant compte de ce que les connaissances issues de la recherche et les savoirs d’expérience nous disent sur l’enseignement et l’apprentissage.

À long terme, les enseignants devraient pouvoir compter sur une instance reconnue qui fera entendre leurs voix, voix qu'on entend peu et qui vont plus loin que le discours administratif ou syndical, qui se distinguent de ce qu'on entend dans les ordres professionnels ou les comités d’experts. Un tel organisme n’existe pas. Pourtant, les enseignants devraient en toute légitimité participer aux discussions sur les projets de loi, les réformes et les décisions administratives qui touchent la pédagogie, la conduite de la classe et leur autonomie professionnelle. 

Il importe que le mouvement de valorisation s’amorce par une autoreconnaissance. À nous de prendre notre profession en main.

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Merci à Claude Lessard, professeur émérite (UdeM), pour le partage des idées