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Migrants haïtiens : démocrates et républicains critiquent Biden à l’unisson

Migrants haïtiens : démocrates et républicains critiquent Biden à l’unisson
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WASHINGTON, États-Unis | Des expulsions « ignobles », une situation « bouleversante » ou un « désastre colossal » : les républicains, mais aussi de grands noms démocrates du Congrès américain s’indignaient mardi de la gestion par le gouvernement Biden de l’arrivée soudaine de milliers de migrants haïtiens à la frontière sud des États-Unis. 

• À lire aussi: Des milliers de migrants campent sous un pont à la frontière

Des photos montrant des gardes-frontières à cheval en train de repousser des migrants près de Del Rio, au Texas, ont particulièrement choqué le pays, poussant le gouvernement démocrate à ouvrir une enquête. 

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La vice-présidente Kamala Harris a jugé ces images « horribles » et affirmé devant des journalistes qu’elle soutenait ces investigations. « Des êtres humains ne devraient jamais être traités d’une telle façon et cela me préoccupe profondément. »

Sur un cliché pris par un photographe employé par l’AFP, un agent à cheval attrape un homme par son t-shirt. Sur une autre, il tient un groupe à distance en faisant tourner ses rênes, dans une posture menaçante.

« Ces images vous donnent la nausée. Il faut que cela cesse, ce type de violence », a martelé le chef démocrate du Sénat américain Chuck Schumer.

Rarement aussi critique du président démocrate, il a exhorté Joe Biden à mettre fin immédiatement aux expulsions des migrants haïtiens et à revenir sur les règles sanitaires adoptées au début de la pandémie, en 2020, pour autoriser le refoulement immédiat de migrants. 

« Nous ne pouvons pas poursuivre ces politiques ignobles et xénophobes venant de Trump, qui ignorent nos lois sur les réfugiés », a-t-il lancé à propos de l’ex-président républicain.

Migrants haïtiens : démocrates et républicains critiquent Biden à l’unisson
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Lundi soir, la présidente démocrate de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, avait déjà jugé « bouleversante » la situation des migrants haïtiens à la frontière. 

Jusqu’à 15 000 personnes, en majorité haïtiennes, se sont retrouvées massées la semaine dernière sous un pont près de la frontière à Del Rio dans ce grand État du Sud américain, sous la chaleur et dans des conditions très précaires. 

« Crise humanitaire »

Plusieurs milliers de personnes ont déjà été sorties de ce camp improvisé, soit pour être transférées dans des centres de rétention, soit expulsé hors des États-Unis, a indiqué le ministre de la Sécurité intérieure Alejandro Mayorkas lors d’une audition au Sénat.

« Ils sont moins de 10 000 aujourd’hui », a-t-il précisé.

« Nous avons augmenté le nombre de vols d’expulsion vers Haïti et d’autres pays tiers », a-t-il encore dit, en assurant « avoir un plan et le mettre en œuvre ». 

Mais ces vols vers Haïti indignent certains démocrates. 

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« Une telle décision va à l’encontre du sens commun » et de « la décence », s’est insurgé Chuck Schumer, en soulignant que les conditions difficiles à Haïti faisaient que le pays ne pouvait « pas les recevoir ». 

Aux troubles politiques et à l’insécurité qui agitaient déjà Haïti s’est ajouté en août un séisme meurtrier qui a ravagé le sud-ouest de l’île, tuant plus de 2200 habitants. 

Mais pour M. Mayorkas, ces migrants, en majorité Haïtiens, ont afflué rapidement aux États-Unis après avoir reçu « de fausses informations de la part de passeurs ».

« C’est toujours la faute des autres », s’est alors étranglé le sénateur républicain Josh Hawley. 

« C’est une crise humanitaire (...) 10 000 personnes vivent dans des conditions effroyables à cause de vos politiques », a-t-il encore tonné, en citant la suspension, cet été, des expulsions d’Haïtiens déjà installés aux États-Unis.

Même si la mesure ne concerne pas les nouveaux arrivants, elle semble avoir contribué à l’afflux soudain à la frontière de migrants haïtiens, dont une partie vivait en Amérique latine depuis le grand tremblement de terre de 2010 (plus de 200 000 morts).

Ces arrivées s’ajoutent à des flux inédits depuis l’entrée de Joe Biden à la Maison-Blanche, avec plus d’1,3 million de migrants interpellés à la frontière avec le Mexique.

Malgré les assurances d’Alejandro Mayorkas, qui a même évoqué un léger tassement, le sénateur républicain plus centriste Mitt Romney n’a pas été convaincu : « Toute personne impartiale dirait que les politiques Biden concernant la frontière et l’immigration ne sont rien de moins qu’un désastre colossal. » 

Expulsés des États-Unis, les migrants haïtiens retrouvent un pays incapable de les accueillir 

PORT-AU-PRINCE, Haïti | Ils avaient émigré vers l’Amérique latine avec l’espoir d’une vie meilleure, avant de mettre le cap vers les États-Unis. Désormais expulsés par centaines du sol américain, les jeunes Haïtiens retrouvent, après des années d’exil, un pays appauvri qui n’a aucune capacité de les accueillir.

Par AFP

Renvoyé en Haïti avec sa femme et son fils de 2 ans, Belton (prénom d’emprunt) reste marqué par les trois mois de voyage à travers le continent américain. 

« On a traversé neuf pays. Sur le chemin, on a vu beaucoup de gens morts, des cadavres. On a dormi dans la jungle. Et maintenant, c’est fini », soupire-t-il, sans avoir la moindre idée de ce qu’il va faire pour vivre dans les prochains jours.

Beaucoup ont quitté Haïti il y a des années, comme ceux qui ont servi de main-d’œuvre bon marché à la Coupe du monde de football au Brésil en 2014. De là, ils se sont tournés vers le Chili, à l’économie plus florissante, mais ce pays leur a fermé ses portes en 2018, les forçant à reprendre leur périple, vers les États-Unis cette fois.

« Ils ont vendu tout ce qu’ils avaient au Chili et dépensé des milliers de dollars américains pour traverser l’Amérique latine. Et ils reviennent maintenant en Haïti avec seulement les habits sur le dos », se désole l’économiste Etzer Emile.

« Pas de travail ici »

Le rassemblement de milliers de migrants, dont une large majorité d’Haïtiens, sous un pont à la frontière entre le Mexique et les États-Unis, a poussé l’administration Biden à accélérer le renvoi de ces familles, sans leur permettre de déposer une demande d’asile.

« On sait bien qu’on était un problème, car il commençait vraiment à y avoir du monde sous le pont, mais nous renvoyer ici, pour faire quoi? », s’interroge Raphaël, expulsé dimanche à Port-au-Prince, la capitale haïtienne.

« Quand j’étais au Chili, j’arrivais à envoyer un peu d’argent pour ma famille », témoigne l’homme de 32 ans. 

Cette nouvelle diaspora en Amérique latine était devenue indispensable au quotidien de leurs proches en Haïti: l’année dernière, 134 millions de dollars ont été envoyés au pays par des particuliers au Chili.

« Il n’y a pas de travail ici, on ne va rien faire », se lamente Raphaël.

Pour l’heure, chaque personne expulsée du Texas reçoit un pécule, payé par le gouvernement américain, d’un montant de 10.000 gourdes (environ 87 euros), dont la moitié est versée via une application mobile pour éviter que ces nouveaux arrivants ne soient la cible de vols.

Il n’y a « pas de suivi de l’ONM (Office national des migrations): une fois que les gens laissent l’aéroport avec un petit montant forfaitaire, c’est fini », déplore Amoce Auguste, avocat et directeur adjoint de l’Office de protection du citoyen.

Seuls, ils doivent réintégrer la société haïtienne, une tâche difficile pour ceux qui sont partis depuis « 5, 7 ou 10 ans », regrette Me Auguste.

« Tous les Haïtiens souhaiteraient fuir »

Ces Haïtiens qui avaient quitté leur pays faute d’emploi doivent désormais se trouver une place dans une économie en chute libre.

« Ce qu’on vit est une situation inédite: la croissance économique va être négative pour une troisième année consécutive », alerte Etzer Emile.

À la douleur d’avoir vu disparaître leur rêve d’exil s’ajoute l’angoisse de retrouver un pays en proie à une criminalité hors de contrôle.

« Ils arrivent à un moment où tous les Haïtiens souhaiteraient fuir l’insécurité des gangs », souligne Amoce Auguste. 

Depuis fin 2020, les bandes armées qui régnaient sur les bidonvilles de la capitale ont étendu leur emprise à travers le pays.

Les centaines de migrants renvoyés en Haïti ne peuvent se tourner vers leurs gouvernants: le pays n’a plus de dirigeant légitime depuis l’assassinat, le 7 juillet, du président Jovenel Moïse.

Suspecté d’avoir eu des contacts téléphoniques avec l’une des personnes recherchées pour ce meurtre, l’actuel chef du gouvernement Ariel Henry a limogé son ministre de la Justice la semaine dernière et s’active pour trouver un accord avec l’opposition politique afin de gagner en crédibilité. 

Haïti n’a « ni l’habitude » de gérer autant de migrants ni « la logistique » nécessaire, résume Etzer Emile.

« Mais le pire est que ça n’est pas la priorité des autorités : la priorité est au partage du gâteau gouvernemental pour le prochain remaniement ministériel », regrette l’économiste.

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