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Bande dessinée: une rentrée, deux œuvres maîtresses

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L’année 2021 est un autre remarquable millésime pour le 9e art québécois. Peut-être même le plus grand de son histoire. En attendant les sorties prochaines des très attendues Football-Fantaisie de Zviane (Éd. Pow Pow), René Lévesque, quelque chose comme un grand homme (Éd. Moelle graphik) et Maxiplotte de Julie Doucet (Éd. L’Association), les bédéistes d’exceptions Philippe Girard et Christian Quesnel amorcent cette rentrée avec deux œuvres maîtresses.

Le Starzec, un mois à Cracovie

<strong>Le Starzec, un mois à Cracovie</strong><br><em>Philippe Girard</em><br>Éditions Nouvelle Adresse
Photo courtoisie
Le Starzec, un mois à Cracovie
Philippe Girard
Éditions Nouvelle Adresse

En 2019, Philippe Girard est invité à une résidence d’écriture d’un mois à Cracovie en Pologne. Amorçant ce nouveau partenariat avec le Québec, l’auteur, qui comptait se consacrer à la réalisation de son extraordinaire Leonard Cohen sur un fil tout en participant à différents rendez-vous protocolaires, se heurte à une contrée hostile. Voilà ce que raconte Starzec, un mois à Cracovie, réalisé en pleine pandémie. 

« L’aspect travail a été optimal, mais l’aspect humain a été un échec complet. Par contre, le fait d’avoir raconté mon séjour, de me l’être remémoré et d’avoir revisité les lieux que j’évoque m’a permis de transformer une expérience négative en quelque chose de positif », expose l’artiste de la Vieille Capitale. 

« Le contexte de la pandémie a été une influence déterminante sur ce projet. La solitude, le fait de ne pas pouvoir voyager et surtout, l’introspection provoquée par les confinements m’ont ramené à Cracovie. Ils m’ont poussé à questionner l’utilité de ce genre de mauvaise expérience. » 

Souffle et endurance

Outre la froideur cracovienne, c’est surtout à lui-même qu’il fait face, ainsi qu’au processus créatif avec lequel doit composer un artiste vieillissant. Écrire demande un souffle et une endurance qui peuvent s’émousser en vieillissant, lit-on à la première case de l’album.

« Je suis assurément dans la phase que j’ai le plus attendue de mon parcours d’auteur, c’est-à-dire une période où je me sens suffisamment en possession de mes moyens (graphiques et narratifs) pour attaquer des sujets exigeants. Je n’aurais pas pu faire Cohen ou Le Starzec à l’époque de Jim le malingre ou d’Une histoire de pêche parce que j’avais le sentiment de marcher sur la corde raide. J’arrivais rapidement à mes limites à tous les niveaux. » 

Résultat ? Philippe Girard livre avec Le Starzec une œuvre sensible, intelligente, graphiquement inventive, qui transcende l’anecdotique qu’impose le genre du carnet de voyage pour en faire une œuvre à la portée universelle. Nul doute, 2021 est l’année de Philippe Girard, qui livre coup sur coup deux chefs-d’œuvre.

Mégantic, un train dans la nuit

<strong>Mégantic, un train dans la nuit</strong><br><em>Anne-Marie Saint-Cerny, Christian Quesnel</em><br>Éditions Écosociété
Photo courtoisie
Mégantic, un train dans la nuit
Anne-Marie Saint-Cerny, Christian Quesnel
Éditions Écosociété

En juin 2018 paraissait chez Écosociété Mégantic, une enquête exhaustive signée Anne-Marie Saint-Cerny portant sur la tragédie ferroviaire du 6 juillet 2013 qui décima le cœur de cette paisible bourgade. Lauréat du prix Pierre-Vadeboncoeur 2018, l’ouvrage trouve un second souffle avec son adaptation en bande dessinée. Une volonté de l’éditeur qui, ayant depuis peu investi le 9e art, y voyait l’occasion de rejoindre un plus vaste public. 

L’autrice et militante mit plusieurs mois à tenter de trouver un illustrateur à la hauteur de cette tâche, avant de se faire recommander un album de Christian Quesnel par un libraire du Port de tête. L’étudiant au doctorat en bande dessinée à l’École multidisciplinaire de l’image de l’Université du Québec en Outaouais qui connut un fulgurant succès l’automne dernier avec la bande dessinée documentaire Vous avez détruit la beauté du monde s’est instantanément imposé comme l’artiste de la situation. 

Matérialiser l’indicible 

Si son écriture graphique plurielle et saisissante réussit à matérialiser l’indicible de l’enquête de Saint-Cerny, il ne fut à aucun moment question de cet enjeu de sécurité publique suscité par la publication de l’album militant durant la dernière campagne électorale fédérale, dont les deux partis politiques s’échangeant le pouvoir à tour de rôle sont tous deux impliqués. C’est bien plus que des trains qui déraillent, c’est tout notre système politique acoquiné avec des corporations pour qui le rendement des actionnaires a plus de valeur que des vies humaines.

Quesnel exploite ici le plein potentiel du médium, usant de différentes techniques graphiques (superpositions photo, collages de documents afférents à l’enquête) tout en insufflant à ses cadrages, couleurs et compositions un onirisme empreint d’une sensibilité non feinte. Tout y est mesuré, réfléchi. 

L’auteur graphique est à la hauteur de la double tâche qui lui incombe : celle de la transposition du travail d’Anne-
Marie Saint-Cerny qui donne une voix aux survivants de cette tragédie, et celle de donner un visage aux victimes de cette communauté à jamais transfigurée par l’horreur. Quesnel livre avec Mégantic, un train dans la nuit une œuvre bouleversante, engagée, nécessaire, dont nous devons collectivement prendre acte pour que plus jamais le capitalisme sauvage l’emporte sur l’humain.