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Le comédien qui aimait son pays

Le comédien qui aimait son pays

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Il s’appelle Manolo Porto. C’est un acteur cubain connu qui a joué dans de nombreux films. Le virus maudit de la COVID-19 a eu raison de lui. Il vient de mourir au moment même où il célébrait ses soixante-seize ans. On peut le voir actuellement à la télé cubaine, dans un téléroman tourné avant la pandémie et qui porte sur le troisième âge et les relations entre cette tranche de la population et le reste de la société.  

Pourquoi vous parler de ce comédien que vous ne verrez sans doute jamais au grand écran ? Parce qu’il a eu un parcours assez exceptionnel qui mérite d’être connu. 

Son père était un communiste espagnol qui a fui le régime franquiste et il s’est réfugié à Cuba. Avec des débris de briques, il réussit à construire un gîte modeste pour sa petite famille. Sa mère était femme de ménage dans une maison de riches bourgeois de La Havane. Manolo se souvient que sa mère l’emmenait avec elle en cachette dans cette maison cossue qui abritait plusieurs espèces d’animaux exotiques mais où les enfants étaient cependant exclus. 

Très tôt, son père se joint à l’armée rebelle de Fidel. Il n’avait peur de rien, se souvient fièrement Manolo. Il sera arrêté et torturé par les militaires du dictateur Batista. Lorsque Fidel entre, triomphant, à La Havane, en 1959, son père l’emmène avec lui pour célébrer la victoire. 

Manolo n’a que quatorze ans mais il rêve de se joindre à cette armée de barbus aux cheveux longs. Avec la bénédiction de ses parents, il prend un train qui l’emmène à Bayamo, dans la partie orientale de l’île, où s’entraînent les jeunes recrues. Mais avant de partir, son père lui fait promettre qu’il n’a pas le droit d’abandonner en cours de route, même si l’entraînement sera intense. Pour montrer qu’il a du caractère, il refuse que ses parents l’accompagnent sur le quai de la gare. Pas question de voir sa mère pleurer, même s’il a lui-même le cœur gros car c’est la première fois qu’il sépare de ses vieux. Finalement, comme ils insistent, il accepte. Quelle ne fut pas sa surprise, au moment où le train se met en marche, de voir sa mère stoïque et fière tandis que son père essuyait quelques larmes. 

De retour à La Havane, quelques mois plus tard, il est admis à l’école de technologie militaire. La Révolution était menacée par les États-Unis dont la marine de guerre, juste en face, était prête à passer à l’action. Toute la population était mobilisée et sur un pied de guerre. Manolo effectuait ses tours de garde du haut de l’hôtel Riviera, face à la mer d’où pouvait surgir l’ennemi, avec son bazooka à la main. Ce sont des années d’effervescence et de grande ferveur révolutionnaire, se souvient-il. Il aura appris à marcher au pas et à tirer du bazooka avant de monter sur une scène ou de jouer au grand écran. 

Ne voulant plus vivre au crochet de ses parents, Manolo jonglera avec dix mille métiers, jusqu’à se retrouver, à dix-sept ans, vendeur ambulant dans les rues de La Havane, vendant des produits maraîchers en poussant une charrette. Jusqu’au jour où il décide de retourner dans les forces armées. Car c’est là qu’il se sent le plus à l’aise. C’est aussi là qu’il découvrira sa véritable vocation : artiste ! Il se joint à la troupe de théâtre amateur des Forces armées rebelles (FAR), d’abord parce que cela lui permet des droits de sortie les fins de semaine. Il est conscient qu’il n’a pas une formation académique, en raison de ses origines modestes, mais il est animé d’un idéal qui ne trompe pas : sa défense de la Révolution et sa fidélité envers son père. Il croit en un monde meilleur et que l’art peut y contribuer. 

De fil en aiguille, il apprend à monter des pièces de théâtre où la musique et la danse occupent une place importante. Petit à petit, il se taille une place et il est choisi parmi une soixantaine d’acteurs par l’ICRT, l’équivalent de Radio-Canada. À vingt-deux ans, il a désormais la piqûre des planches, comme on dit dans le jargon du métier. Il n’arrêtera jamais de jouer jusqu’à ce que ce virus mortel ne vienne le terrasser. 

Pourquoi je vous raconte cette histoire ? Parce que j’aurai bientôt l’âge de Manolo et j’aimerais bien que mes enfants puissent un jour être fiers de leur père, comme le fut Manolo pour le sien.