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Que penser de l’héritage de Duplessis?

Grand entretien avec Martin Lemay

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Photo courtoisie Le 17 août 1936. L'Union nationale, dirigé par Maurice Duplessis, remporte une victoire écrasante et forme un gouvernement majoritaire, mettant fin à 39 ans de règne libéral. Il s'agit de la première victoire électorale pour Maurice Duplessis.

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L’essayiste Martin Lemay est un des meilleurs connaisseurs de Maurice Duplessis, auquel il a consacré un passionnant ouvrage. Je lui ai posé quelques questions pour savoir ce que le retour du fantôme de Duplessis dans notre vie politique lui inspirait. Il en profite pour revenir sur certains moments importants de notre histoire et éclairer notre présent à sa lumière. 

Mathieu Bock-Côté: Êtes-vous surpris de voir le fantôme de Maurice Duplessis surgir ainsi dans notre vie politique?

Martin Lemay: Il y a quelques semaines, dans votre blogue, je me suis porté à la défense de la mémoire de Mgr Ignace Bourget. Voilà que je récidive en me portant à la défense de celle de l’ancien premier ministre Maurice Duplessis. Vos lecteurs pourraient conclure que j’affectionne les causes perdues! Ils n’auraient pas tout à fait tort, à cette nuance près que je n’aime pas tant les causes perdues que la justice. Je crois en effet que notre mémoire collective est ingrate envers l’œuvre de ces deux personnages de notre histoire.

Permettez-moi une autre digression. En répondant à vos questions, je me porte à la défense de la mémoire de Maurice Duplessis. Je mettrai donc en lumière ses bons coups. Cela ne m’empêche cependant pas d’en connaître les défauts: sa conception paternaliste de la politique, le financement occulte de ses campagnes électorales, le drame des orphelins qui ont été abandonnés, le refus d’utiliser l’État en tant que levier de développement, l’instrumentalisation des congrégations religieuses, son insensibilité à la place du français, etc. Par contre, je dis également que la plupart de ces défauts s’expliquent (et non se défendent, il y a une nuance importante) soit par le contexte (le tabou que représentait la naissance hors mariage), soit pour des raisons idéologiques (M. Duplessis, en tant que conservateur, ne croyait pas que l’État devait intervenir en économie). Bref, Maurice Duplessis était un homme de son époque. Il incarnait et ses grandeurs et ses insuffisances.

Cela dit, oui, je suis surpris de voir apparaître le fantôme, comme vous dites, de Duplessis dans l’actualité. Mais ce qui me surprend le plus est de voir le premier ministre François Legault se porter à sa défense. Devant la propagande qui nous tient lieu d’histoire depuis la Révolution tranquille (propagande incarnée par le mythe de la Grande Noirceur), cela demande du courage. Pour un homme politique, comme pour tout le monde d’ailleurs, il est plus simple de joindre sa voix à celles de ses nombreux détracteurs et souhaiter que l’on change rapidement de sujet. En défendant sa mémoire, M. Legault s’inscrit pourtant dans la lignée d’un autre ancien premier ministre, René Lévesque, lui qui a eu l’audace en 1977 de ressortir la statue de Duplessis des boules à mites pour la placer là où elle aurait dû être depuis longtemps, c’est-à-dire sur le parterre de l’Assemblée nationale, là où il a siégé pendant plus de 32 ans, soit de 1927 jusqu’à sa mort en 1959.

D’un autre côté, cette intervention de M. Legault ne me surprend pas. Même si le contexte historique est différent, il vit exactement ce que M. Duplessis a vécu. Il se voit obligé de défendre les intérêts du gouvernement du Québec contre l’impérialisme du gouvernement fédéral. En 1950, il était déjà évident que les dépenses en santé et en éducation allaient dramatiquement augmenter et que les provinces n’avaient pas les ressources financières pour y faire face. Ottawa a senti qu’il pouvait en profiter pour envahir les champs de compétences des provinces en échange de subventions. Profitant de la pandémie, le premier ministre Justin Trudeau s’apprête à faire la même chose, à la différence que cette fois-ci, il désire imposer des normes dites «nationales» dans le domaine de la santé sans pour autant s’engager à aider financièrement les provinces. C’est pourquoi je parle «d’impérialisme» du gouvernement fédéral. Malgré les 70 ans qui les séparent, M. Duplessis et M. Legault mènent exactement le même combat.

Mathieu Bock-Côté: Que représente Maurice Duplessis pour Gabriel Nadeau-Dubois, selon vous?

Martin Lemay: Pour la gauche en générale, et pour l’extrême gauche en particulier, camp auquel appartient M. Nadeau-Dubois, Maurice Duplessis représente le diable en personne. Pour eux, l’Allemagne a eu Hitler, l’Italie a eu Mussolini, la France a eu Pétain, l’Espagne a eu Franco et nous, nous avons eu Duplessis. J’exagère à peine.

Pourtant, quand on prend le temps d’analyser la situation dans une perspective historique, M. Duplessis a incarné le conservatisme canadien-français tel qu’il s’est déployé de 1840 à 1960. Il y a peu de différences entre les politiques de M. Duplessis et celles de son prédécesseur, Louis-Alexandre Taschereau. Leur plus grande différence tient à l’attachement du premier à la religion catholique, tandis que le second, en bon libéral classique, a toujours gardé ses distances face à la religion et au clergé. Ce n’est pas M. Duplessis qui rompt avec la continuité historique canadienne-française, mais Adélard Godbout (le chouchou des indépendantistes et des nationalistes de gauche), qui a été premier ministre du Québec de 1939 à 1944. Cette première rupture annonçait celle qui allait suivre avec le gouvernement de l’ancien premier ministre Jean Lesage lors de la Révolution tranquille. Le malheur de M. Duplessis tient à ce qu’il a incarné le dernier ce conservatisme historique. C’est donc lui qui représente tout ce que nous exécrons de notre passé. En fait, les critiques visent plus M. Duplessis que le conservatisme, car dans une lutte politique et idéologique, il est plus aisé de dénoncer les travers d’un individu que ses idées politiques. Au cours de la Révolution tranquille, on a fait d’une pierre deux coups: en se débarrassant de sa mémoire, on se débarrassait du même coup du conservatisme canadien-français.

J’observe enfin que M. Nadeau-Dubois symbolise ce travers agaçant des soi-disant «progressistes» pour qui seuls les «progressistes» passés et présents seraient dignes d’estime. Comme M. Duplessis était un conservateur, il est immédiatement exclu de la liste des personnages fréquentables. Ce sont ces mêmes soi-disant «progressistes» qui, aujourd’hui, justifient la censure dans les arts sous le prétexte de défendre la «diversité», mais qui nous rappellent comment la Loi du cadenas, qui visait à interdire la propagande communiste, était infâme. Je me demande ce qui est plus dommageable: interdire, voire brûler les livres de Tintin et d’Astérix ou interdire la propagande communiste à une époque où cette idéologie représentait un réel danger?

Mathieu Bock-Côté: Est-ce que François Legault se rapproche vraiment de Maurice Duplessis, selon vous?

Martin Lemay: C’est renversant comme l’époque des années 1950 et la nôtre se ressemblent, du moins, d’une perspective politique. Je m’explique. Le gouvernement fédéral a profité de la Deuxième Guerre mondiale pour s’accaparer tous les pouvoirs de taxation, d’où le fameux «redonnez-nous notre butin» que M. Duplessis lançait à chaque occasion. Je le disais plus tôt: voilà que ce même gouvernement entend profiter de la pandémie du coronavirus pour s’immiscer encore plus dans les champs de compétences du Québec. Et comme cette pandémie a coûté très cher au trésor fédéral, je crois que ce dernier n’hésitera pas à augmenter ses revenus et à couper les transferts aux provinces. M. Legault est actuellement aussi populaire que M. Duplessis l’était. Sera-t-il capable d’user habilement de cette popularité comme son prédécesseur l’a fait? C’est ce que nous verrons dans les prochains mois.

Il faut rendre à César ce qui lui revient. Tant M. Duplessis que M. Legault s’inspirent d’Honoré Mercier, qui a été premier ministre du Québec de 1887 à 1891. Il a été le premier à comprendre que seul le gouvernement du Québec était capable de défendre et de promouvoir les intérêts et les aspirations des Canadiens français. Pour ce faire, il a fondé un parti politique, le Parti national, séparé des partis politiques fédéraux. De plus, il a également combattu les tentatives d’intrusions du gouvernement fédéral dans les champs de compétences des provinces, de même qu’il a dénoncé l’injustice fiscale au profit d’Ottawa. Enfin, il a critiqué le droit de désaveu qui donnait au gouvernement fédéral le droit de désavouer une loi provinciale. Autrement dit, c’est lui qui a développé la doctrine de «l’autonomie provinciale» que défend le gouvernement de la CAQ aujourd’hui. Même si son mandat n’a duré que quatre ans, Honoré Mercier a influencé durablement la politique québécoise. Notre dette à son égard est incalculable.

Si le droit de désaveu n’existe plus aujourd’hui, il demeure que le gouvernement fédéral a gardé le pouvoir sur les provinces grâce à sa Cour suprême. Le procédé est différent, mais le résultat reste le même: le gouvernement fédéral a le droit de dernier recours sur les lois du Québec grâce à sa Cour suprême, à sa Cour d’appel et à sa Cour supérieure dont il nomme les juges qui, n’en doutons pas, sont moins nommés sur la base de leurs compétences que sur celle de leur soumission à la charte des droits et au multiculturalisme canadien. D’où la fameuse boutade de Duplessis qui disait que «La Cour suprême, c’est un peu comme la tour de Pise: elle penche toujours du même bord!» Le gouvernement fédéral ne portera donc pas l’odieux de désavouer directement la loi 21 et l’éventuelle loi 96, et ce, même si elles sont modérées. Il n’a qu’à saisir ses juges de la question et le tour est joué.

À l’évidence, de Mercier à Legault, en passant par Duplessis et Lévesque, c’est toujours le même jeu qui se répète, le gouvernement du Québec étant condamné à lutter sans cesse pour défendre ses «prérogatives» comme le disait Duplessis. Par l’ignorance de leur histoire, les Québécois prouvent la justesse de l’adage qui dit que ceux qui ne connaissent pas leur histoire sont condamnés à la répéter.

Mathieu Bock-Côté: Y a-t-il un lien à faire entre Duplessis et Legault?

Martin Lemay: Oui, j’en vois deux: l’autonomie du gouvernement du Québec et la lutte pour la sauvegarde de l’identité québécoise. Pour ce qui est de l’autonomie, je l’ai décrite à la question précédente. Je vais donc insister sur le deuxième point. Il y a, selon moi, un rapprochement à faire entre la lutte de M. Duplessis contre le communisme et celle de M. Legault contre l’extrême gauche et sa nouvelle variante, le wokisme. Ces deux idéologies d’ailleurs se ressemblent. Elles carburent toutes les deux à la haine de la culture et de l’histoire occidentales et elles ont toutes les deux les mêmes objectifs, soit d’affaiblir l’Occident de l’intérieur. Si la plupart des dirigeants occidentaux ont combattu la première, surtout après la guerre, notamment pendant la guerre froide, ils hésitent, par lâcheté ou par calcul, à combattre la seconde.

M. Duplessis a combattu le communisme afin de protéger l’un des éléments fondamentaux de la civilisation occidentale: le christianisme. Nous en rions aujourd’hui, mais à l’époque, la menace était prise très au sérieux. La loi du cadenas adoptée en 1937 visait précisément à protéger ce qui était, à ses yeux, le plus important élément de l’identité nationale canadienne-française, soit la religion catholique. Je crois que M. Duplessis était sincère lorsqu’il a affirmé lors d’un discours que «C’est parce que nous voulons garder ces trésors, c’est parce que nous voulons conserver cette richesse incomparable que sont nos traditions religieuses que nous faisons la lutte au communisme.» D’une perspective historique, la religion catholique, au-delà de ce qui relève d’une démarche spirituelle individuelle, était à cette époque considérée non seulement comme un facteur de cohésion sociale, mais aussi comme un élément de distinction sur le continent nord-américain. Pour faire une comparaison, la religion catholique était pour nos ancêtres ce que la langue française est pour nous aujourd’hui.

Je ne suis pas naïf. Cette décision d’adopter la loi du cadenas n’était évidemment pas dénuée de calculs politiques. Il se trouve que M. Duplessis n’était ni un politologue ni un sociologue, mais un homme politique prenant des décisions sur une base... politique! Je me dois de le dire et de le répéter, les libéraux d’Adélard Godbout n’ont jamais abrogé la loi du cadenas tout simplement parce qu’elle bénéficiait d’un large appui dans la population. Si les nationalistes et les indépendantistes ne voulaient retenir qu’une seule leçon de M. Duplessis, ce serait de moins chercher à recevoir l’approbation des soi-disant «progressistes» que de chercher à défendre leurs véritables intérêts politiques. Je crois que M. Legault, lui, a retenu cette leçon. Évidemment, il ne fera pas adopter une loi du cadenas 2.0 interdisant la propagande multiculturaliste ou woke. On peut tout de même affirmer que la loi 21 et le projet de loi 96 ont pour objectif de protéger l’identité québécoise.

Là où l’actuel premier ministre pourrait s’inspirer de M. Duplessis serait de consacrer un peu plus d’énergie dans son combat contre les avancées du multiculturalisme et du wokisme dans les institutions québécoises. Ses adeptes se sont approprié, sans que le gouvernement de la CAQ ne réagisse, plusieurs de ces institutions, que ce soit en éducation, en droit, dans les arts, dans les médias, etc. Par exemple, il m’apparaît de plus en plus évident que Télé-Québec s’est mué en un petit Radio-Canada. En comparaison, jamais M. Duplessis n’aurait laissé les institutions québécoises tomber aux mains des communistes, et Dieu sait qu’ils ont essayé de noyauter les syndicats, les universités et le monde des arts. Il n’a jamais eu peur de heurter quelques âmes sensibles si la situation l’exigeait. Si les ministres du gouvernement caquiste responsables des dossiers économiques sont très actifs, en revanche, on cherche désespérément ceux chargés de défendre l’identité québécoise. Seul le talentueux ministre Simon Jolin-Barrette ose monter au front.

Par ailleurs, je ne crois pas non plus que M. Duplessis aurait encouragé le déploiement, à même les fonds publics, de ces gigantesques ensembles institutionnels de langue anglaise dans les domaines de la santé et de l’éducation. L’ancien premier ministre respectait les institutions que les anglophones s’étaient données, mais dans le cas de M. Legault et de la CAQ, ce n’est plus de respect dont on parle, mais d’une sorte de servilité incompréhensible.

Mathieu Bock-Côté: Les nationalistes québécois devraient-ils effectivement s’inspirer de Duplessis? Et si oui, comment?

Martin Lemay: Je réponds oui à votre question. Dans notre histoire, M. Duplessis est le seul chef nationaliste pouvant se targuer d’avoir remporté la plupart de ses luttes politiques. En tant que chef de l’Union nationale, il a remporté cinq des six élections auxquelles il a participé. Il a choisi le fleurdelisé en tant que drapeau, notre principal symbole national. Il a adopté la loi sur l’impôt, donnant ainsi une plus grande indépendance financière au gouvernement du Québec. Il a enrayé le processus de centralisation du gouvernement fédéral. Il a stimulé l’électrification des régions éloignées des grands centres. Il a encouragé la construction d’écoles primaires et secondaires, de même que de nombreuses écoles techniques, hôpitaux et sanatoriums. Il a appuyé la fondation d’une université à Sherbrooke et de l’Institut de cardiologie à Montréal. La liste de ses réussites est fort longue.

Mais la plus importante aura été de comprendre le contexte historique dans lequel s’inscrivait son action. Je rappelle à vos lecteurs qu’il revient au pouvoir en 1944 dans des circonstances très particulières. Après la misère engendrée par la crise économique des années 1930, après les horreurs dues à la Deuxième Guerre mondiale, les peuples aspiraient à la paix. En bon conservateur, la préservation de l’ordre public figurait au sommet de ses priorités. Dans tous ses discours, il répétait que «Dans la province de Québec, nous avons le bonheur de constituer ce que j’appellerais une oasis de stabilité dans un monde d’instabilité et d’insécurité.» Il semble que les électeurs l’aient approuvé sur ce point. De plus, l’Occident, sous une influence américaine de plus en plus imposante, entrait dans une période intensive de développement économique. Les besoins en matières premières étaient énormes. Il se trouve que le Québec est riche en matières premières et qu’il est voisin des États-Unis. M. Duplessis a su profiter de ce contexte pour favoriser des retombées pour le Québec, tant en investissements privés qu’en création d’emplois. Par exemple, il a autorisé des investissements de plus de 300 millions$ (4 milliards en dollars d’aujourd’hui) sur la Côte-Nord, une décision qui sera éventuellement saluée par nul autre que René Lévesque.

Je sais que je vais transgresser le récit fantasmagorique des nationalistes, mais à un moment donné, il faut dire les choses telles qu’elles sont. Si on compare avec les autres leaders nationalistes de notre histoire, M. Duplessis est presque seul au panthéon. Louis-Joseph Papineau a perdu; Honoré Mercier a perdu; René Lévesque a perdu et Jacques Parizeau a perdu. Je ne dis pas que ces hommes politiques ne méritent pas notre respect, voire notre admiration, comme je ne suggère pas plus qu’ils auraient adopté de mauvaises politiques. Je dis qu’ils ont ultimement été vaincus sur les enjeux qui étaient, pour eux, et par le fait même, pour nous, fondamentaux. J’ajoute l’insulte à l’injure en affirmant qu’ils ont non seulement perdu, mais aussi que leurs adversaires ont profité de ces échecs pour nous imposer leurs politiques. L’échec de Papineau explique l’Acte d’union de 1840; l’échec de Mercier explique la mise au pas des partis politiques québécois par les partis politiques fédéraux; l’échec de Lévesque explique le rapatriement unilatéral de la constitution et de l’adoption de la charte des droits; l’échec de Parizeau a donné l’occasion au gouvernement fédéral d’adopter la loi sur la clarté référendaire, une mesure suivie par une offensive tous azimuts pour imposer le multiculturalisme dans toutes les institutions québécoises, sans oublier la profonde déprime collective qui a alors été la nôtre et dont on ne s’est pas encore remis. Bref, les nationalistes ont la mauvaise manie de sous-estimer cette réalité: en politique, une défaite se paie à un prix très élevé. Duplessis, homme de pouvoir s’il en est, le savait. Ces victoires n’ont peut-être pas l’envergure que nous aurions désirée, mais plusieurs d’entre elles ont néanmoins la grande qualité d’avoir été durables.

En réalité, le seul qui, à mon avis, peut se comparer à Duplessis est Jean Lesage, lui qui a su imposer ses politiques nationalistes lors de la Révolution tranquille. Ce qu’on ne dit jamais, c’est que ce dernier a profité des victoires de son prédécesseur et de l’espace politique qu’il lui avait créé. La décision fondamentale a été prise en 1955 lorsque le Parti libéral du Québec décidait de se séparer du Parti libéral du Canada qui l’inféodait depuis un siècle. En s’inscrivant dans la tradition inaugurée par Mercier et utilisée de façon judicieuse par Duplessis, Lesage pouvait à son tour ne prendre en compte que les seuls intérêts nationaux du Québec, ce qui lui a permis de remporter de belles et durables victoires.

Donc, pour revenir à votre question, en lieu et place de s’inspirer des victoires de Duplessis, les nationalistes n’ont eu de cesse de traîner sa mémoire dans la boue. Comme des gamins, ils sont tombés dans le piège fort habilement tendu par Pierre Elliott Trudeau et ses sbires de la revue Cité Libre. Nous en avons d’ailleurs eu un autre exemple ces derniers jours. Jean-François Lisée a signé une chronique dans le journal Le Devoir intitulée «Pourquoi il faut ‘‘déréhabiliter’’ Duplessis». Je suis désolé de le dire, mais c’est peut-être le texte le plus médiocre que j’ai lu ces dernières années au sujet de Maurice Duplessis. Je ne vais pas ici critiquer point par point l’argumentaire bancal de l’ancien chef du Parti québécois. Je vais me contenter de faire quelques observations. D’abord, je ne m’attendais pas à ce qu’un homme qui a occupé des fonctions aussi importantes dans le mouvement souverainiste et dans le gouvernement du Québec puisse nous proposer un texte qui n’est en fait qu’un ramassis de clichés aussi éculés les uns que les autres. Il n’y a, heureusement, presque plus d’historiens sérieux qui portent un regard aussi méprisant tant sur Duplessis que sur son époque. Afin d’actualiser ses connaissances, je l’invite à lire Duplessis son milieu, son époque publié aux éditions Septentrion en 2010 sous la direction de Lucia Ferretti et de Xavier Gélinas. Manifestement, M. Lisée ne tient pas en très haute estime nos grands-parents et nos arrière-grands-parents, eux qui ont élu et réélu un personnage aussi infâme. D’un point de vue méthodologique, M. Lisée utilise une technique quelque peu discutable. Pour appuyer son argumentaire, il se fonde sur des citations venant exclusivement d’adversaires de Duplessis, dont Gérard Pelletier, antinationaliste notoire et collaborateur de Pierre Elliott Trudeau. C’est comme si, pour me faire une idée des politiques de René Lévesque, je m’appuyais sur les fines analyses de Claude Ryan, de Jean Chrétien, de Marc Lalonde et autre Sheila Copps! Vraiment, je m’attendais à mieux.

Pour être tout à fait honnête, je ne suis pas surpris que M. Lisée ait pondu un tel texte. Il y a quelques années, dans le cadre d’une entrevue qu’il vous donnait sur les ondes de Radio Ville-Marie, il avouait candidement ne pas connaître Honoré Mercier. Je me dis que M. Lisée n’est peut-être pas aussi à l’aise avec l’histoire politique québécoise qu’il ne l’est avec celle des États-Unis. Je lui conseillerai amicalement une deuxième lecture: l’essai de Fernand Dumont intitulé Raisons Communes dans lequel l’éminent sociologue critique cette tendance mortifère née lors de la Révolution tranquille et qui consiste à ne voir du passé que ses côtés négatifs. Aux indépendantistes et aux nationalistes qui adorent vouer leurs propres ancêtres aux gémonies, Dumont leur pose cette question: «Comment une capacité de création adviendrait-elle à un peuple s’il est convaincu d’avance que ce qu’il a auparavant accompli est sans valeur?» La lecture de cet essai a été pour moi comme une révélation. Je suis depuis convaincu que la propagation du mythe de la Grande Noirceur explique, en partie, nos deux échecs référendaires. J’invite d’ailleurs M. Lisée à réfléchir à cette hypothèse.

En terminant, je dirais qu’avec M. Legault, les nationalistes ont l’occasion de réapprendre à gagner. Jusqu’à maintenant, la CAQ nous offre des victoires peut-être modestes, mais qui, espérons-le, seront durables. Je crois que c’est aussi dans ce sens que M. Legault pourrait s’inspirer de M. Duplessis.