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Le fleurdelysé tatoué sur le cœur: trois grands bâtisseurs de la Caisse racontent

Jean Campeau, Michel Nadeau et Jean-Claude Scraire, trois grands bâtisseurs de la Caisse de dépôt se sont confiés au Journal

Caisse de dépôt et placement du Québec
Photo d'archives L’homme d’affaires Robert Maxwell (à gauche avec un verre à la main), aujourd’hui décédé, lors d’une rencontre à la Caisse de dépôt et placement du Québec, aux côtés de Michel Nadeau (avec la barbe) et de Jean-Claude Scraire (au milieu), sous le regard de Jean Campeau (de profil). En 1990, la Caisse s’est associée à Québecor pour faire l’acquisition de Maxwell Graphics. L’investissement de plus de 200 millions de dollars de la Caisse de dépôt et placement était à l’époque le plus important placement privé de l’histoire de l’institution.

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Si le hockey a connu des trios formidables comme la Punch Line de Maurice Richard, le Québec inc. a pu compter sur une ligne toutes étoiles avec Jean Campeau, Michel Nadeau et Jean-Claude Scraire, trois dirigeants vites sur leurs patins qui ont mené la destinée du bas de laine des Québécois pendant plus de 20 ans. 

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« Je crois que c’est mon meilleur coup, d’avoir embauché Michel Nadeau et Jean-Claude Scraire. Ils n’ont pas eu de misère à aimer le Québec, ils l’aimaient déjà », se rappelle Jean Campeau, qui a dirigé la Caisse entre 1980 et 1990.  

  • Écoutez la chronique économique d'Yves Daoust, directeur de la section Argent du journal de Montréal et du Journal de Québec au micro de Richard Martineau sur QUB radio:   

À l’époque, la Caisse prête surtout de l’argent aux entreprises. Mais les dirigeants voient plus grand, ils veulent entrer au capital, devenir actionnaires, aider les PME et les faire progresser à l’international. C’est le moment où le Québec inc. prendra son envol. 

« Nous n’avions pas de culture entrepreneuriale forte. On l’a développée et on a donné des outils aux entrepreneurs québécois pour grandir, on a créé les leaders de demain », raconte Michel Nadeau, ancien numéro deux de la Caisse. 

« Bien sûr, on regardait le rendement financier, mais on se demandait toujours ce qu’on pouvait faire pour l’économie du Québec », constate Jean-Claude Scraire, patron de l’institution entre 1995 et 2002. 

Dans l’intervalle, Michel Nadeau met aussi en place un programme de stages pour les finissants des écoles de commerce dans les firmes de courtage afin de leur permettre de bien comprendre la finance.  

Un coup fumant, Vidéotron

En 2000, la Torontoise Rogers veut mettre la main sur Vidéotron qui appartient à la famille Chagnon. Une entente est signée, mais la Caisse, également actionnaire, bloque la transaction. 

« À l’interne, on voulait encourager Québecor. On savait qu’il était important de supporter l’entreprise et on devait tout faire pour garder une technologie émergente au Québec », se rappelle Michel Nadeau. 

Après une bataille juridique, Vidéotron conserve sa propriété québécoise et est achetée par Québecor. Mais selon Jean-Claude Scraire, la transaction met en lumière les lacunes entourant la protection du secteur culturel au Québec. 

« Les Américains n’auraient pas pu acheter plus de 30 % de Vidéotron. Pourtant Rogers pouvait le faire. Or pour ce secteur culturel québécois, que ce soit un Américain ou Rogers, c’est la même chose, ça n’a aucune différence », croit M. Scraire qui constate qu’aucune loi n’a été promulguée depuis. 

Et du rendement ! 

Cette époque dorée pour le Québec inc. a aussi été très féconde pour le rendement des déposants. Comme quoi, investir ici n’a jamais été un boulet pour l’institution. 

« Quand Michael Sabia est parti, on a dit qu’il avait fait un rendement de 9 %. Tout le monde a applaudi jusqu’au moment où Michel a rappelé que durant nos années, notre rendement était supérieur à 11 % », affirme, en riant, Jean Campeau. 

Ce dernier se rappelle que Michel Nadeau était toujours d’un calme olympien. « Il n’était pas nerveux. Il pensait toujours qu’il pouvait réussir », dit-il.  

La force de l’équipe ? Un mélange de rigueur, d’originalité, d’amour infini pour le Québec et une curiosité. 

« Michel, c’est demeuré un journaliste du quotidien, il voyait toujours ce qui se passe et se demandait chaque jour : quelle peut être ma contribution », conclut Jean-Claude Scraire.  

La Caisse a-t-elle perdu sa sensibilité québécoise ?  

Le trio de choc de la Caisse de dépôt et placement du Québec est ici photographié, en 1986, pour le rapport annuel. À l’avant-plan, de gauche à droite : Michel Nadeau, Jean Campeau et Jean-Claude Scraire.
Photo courtoisie
Le trio de choc de la Caisse de dépôt et placement du Québec est ici photographié, en 1986, pour le rapport annuel. À l’avant-plan, de gauche à droite : Michel Nadeau, Jean Campeau et Jean-Claude Scraire.

La Caisse de dépôt et placement du Québec a-t-elle perdu cette sensibilité québécoise au fil des années ? Est-elle trop axée sur le rendement et moins branchée sur son milieu ?

« Avant, l’économie québécoise était à la table, on avait des centrales syndicales, le secteur privé, Desjardins, etc. Et ç’a donné des résultats. Il y avait une meilleure représentativité. Aujourd’hui, le conseil est plus financier, c’est peut-être correct aussi », croit Jean-Claude Scraire. 

« La Caisse a perdu un peu de son identité québécoise. Je me rappelle que c’était une affaire de collègues, d’amis. Tout le monde se connaissait. Il y avait un petit extra, un ancrage dans la société », renchérit Michel Nadeau. 

Le discours de Lesage

Ce dernier rappelle que Jean Campeau était le meilleur pour rappeler l’identité de la Caisse. Il traînait toujours un petit papier dans sa poche de veston. 

« La Caisse était là pour avoir du rendement, mais aussi supporter l’économie du Québec. Je gardais le discours de Jean Lesage et je l’ai appliqué mot à mot. Ce discours est encore bon, mais je crois qu’on le suit beaucoup moins aujourd’hui », affirme Jean Campeau. 

Jean-Claude Scraire est plus nuancé face à l’ancrage Québec. « Il y a beaucoup de travail qui est fait en ce moment pour aider les entreprises québécoises avec Charles Émond. Est-ce assez ? Je ne sais pas », dit-il. 

En 2020, la Caisse détenait 13,7 % dans le secteur privé du Québec, ce qui est peu comparé à l’époque du gouvernement Marois. Le Québec inc. représentait alors 16,2 % de l’actif. 

DEUX QUESTIONS AU TRIO ÉCONOMIQUE  

Henri-Paul Rousseau
Photo d'archives
Henri-Paul Rousseau

La Caisse gère des milliards d’actifs, c’est un véritable joyau. On se rappelle que la première visite de Michael Sabia était chez Power Corporation. Est-ce que vous avez senti des pressions extérieures au fil des années, des gouvernements ou des entreprises ? 

Jean-Claude Scraire : Des influences extérieures ? Non. Des pressions extérieures, oui. Ce qui est un peu normal, tout le monde pousse ses idées, y compris des ministres, des entrepreneurs. Maintenant, s’il y a des pressions, faut-il y céder ? Moi je n’ai pas vu cela de près, jamais je n’ai vu la Caisse céder. 

Jean Campeau : Les pressions arrivent à la première année, les gens ne te connaissent pas, il y en a qui s’essaient. Une fois que ça ne marche pas, ils arrêtent. (Rires)

On se rappelle tous la débâcle financière de 2008, la Caisse a perdu 40 milliards $ d’actifs, notamment car on avait acheté beaucoup de papier commercial sous l’impulsion de l’ancien patron Henri-Paul Rousseau. Quel regard vous portez sur cette période ?

Jean-Claude Scraire : À mon époque, on en avait un peu dans nos portefeuilles. Mais le problème, c’est d’en avoir trop acheté et quand le système s’est écrasé, on a perdu. Oui, le rendement était meilleur que les obligations, car il y avait un risque, mais le problème c’est d’en avoir eu trop. 

Plus de deux décennies de petits et grands moments à la Caisse  

Pendant 18 ans, Michel Nadeau a travaillé au sein de la CDPQ après une carrière journalistique très féconde au Devoir. Mais il n’a jamais perdu son œil de journaliste et nous a livré quelques anecdotes. 

Une tête de cochon ! 

Pierre Peladeau et son fils Pierre Karl, à Clermont, en juillet 1988.
Photo d'archives
Pierre Peladeau et son fils Pierre Karl, à Clermont, en juillet 1988.

Québecor venait de faire l’acquisition de Donahue. Pierre Péladeau voulait mettre son fils Pierre Karl comme administrateur indépendant. 

Je lui dis : M. Péladeau, ce ne serait pas une bonne idée, ça ne montrera pas beaucoup d’indépendance si vous nommez votre fils ! 

Mais M. Péladeau m’a répondu : Il a tellement une tête de cochon, il fait juste à sa tête, y’a pas plus indépendant que ça ! 

Une facture pas très populaire

Caisse de dépôt et placement du Québec
Capture d’écran tirée du web

On venait de signer un énorme prêt et un investissement avec Steinberg. On fait un repas avec les dirigeants du groupe au restaurant de Smoked Meat Lester à Outremont. 

Le repas se termine et la facture de 30 $ reste là un très long moment sur la table. Et on venait de leur passer des millions de dollars ! 

Ça montrait l’aspect un peu pingre des hommes d’affaires de l’époque.

La genèse d’une rencontre mémorable  

Caisse de dépôt et placement du Québec
Photo Michel Morin

Le Journal voulait tout d’abord faire une entrevue avec Michel Nadeau, ancien numéro deux de la Caisse de dépôt et placement du Québec, très affaibli après un dur combat contre le cancer du pancréas. 

Mais modeste, ce dernier a demandé que ses deux anciens collègues, Jean Campeau, patron de la Caisse de dépôt et placement entre 1980 et 1990, et Jean-Claude Scraire, qui a dirigé l’institution de 1995 à 2002, participent également à l’entrevue. 

Les trois hommes ont donc livré leurs souvenirs sur l’institution québécoise qui gère aujourd’hui un actif de 390 milliards $ et sur l’avenir du bas de laine des Québécois. 

Le fils de Michel Nadeau, Philippe, s’est aussi joint à son père pour la discussion.

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