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COVID et racisme systémique: le modèle américain

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Que ce soit le premier ministre Legault, ses adversaires politiques ou encore un certain nombre de chroniqueurs de différents médias au Québec, il semble qu’on éprouve un sérieux problème à bien définir des concepts. Qu’on parle du terme «woke» ou encore du concept de racisme systémique, on tend à personnaliser les définitions.

Si on comprend une certaine frilosité lorsque la question nous touche de près, le brouillard se dissipe un peu quand on se permet un brin de perspective, par exemple en observant ce qui se passe chez le voisin. Il faut bien sûr relever le contexte historique différent, mais le racisme systémique est évident au sud de notre frontière.

L’American College of Physicians relayait il y a peu une étude publiée sur le site des Annals of Internal Medicine. Cette étude nous apprend que les Américains noirs, hispanophones ou appartenant aux Premières Nations sont davantage touchés par le virus de la COVID et qu’ils en meurent plus. En matière de décès, le ratio est de deux au sein des minorités pour un chez les Blancs.

Le virus lui-même ne sélectionnant pas ses victimes en fonction de leur appartenance à un groupe ou à un autre, il faudrait faire montre d’une malhonnêteté intellectuelle crasse pour ne pas chercher ailleurs une explication à ce déséquilibre entre Blancs et représentants des communautés culturelles.

De plus, non seulement les minorités sont-elles plus susceptibles d’être atteintes de la COVID et de développer des complications sévères, mais elles sont également plus susceptibles d’être affectées par l’ensemble des maladies, incluant le cancer, l’Alzheimer, les maladies cardiaques et le diabète.

Globalement, appartenir à l'une des minorités aux États-Unis augmente les risques d’être gravement malade et de mourir de la maladie. 

Vous vous souvenez peut-être de la définition du racisme systémique utilisée par la coroner Géhane Kamel, qui enquêtait sur le décès de Joyce Echaquan? Je me permets de vous la rappeler: la Commission des droits de la personne et de la jeunesse (CDPDJ) définit le racisme systémique «comme la somme d’effets d’exclusion disproportionnés qui résultent de l’effet conjugué d’attitudes empreintes de préjugés et de stéréotypes, souvent inconscients, et de politiques et pratiques généralement adoptées sans tenir compte des caractéristiques des membres de groupes visés par l’interdiction de la discrimination».

En terminant la lecture de l’étude de l’American Association of Physicians, je n’ai pu faire autrement que de relire la définition attentivement. Il faut être prudent avant de tirer des conclusions d’une étude ponctuelle qui regroupe autant de communautés différentes et des problèmes de santé aussi variés. Mais, confrontés aux statistiques, nous ne pouvons exclure un biais induit par ce qu’on appelle le «système et les valeurs qui le sous-tendent».

En conclusion de leur étude, les experts nous invitent à la réserve, ce qui ne les empêche pas d’émettre le commentaire suivant: «The disproportionate effect of the pandemic on Black, AI/AN, and Latino communities has been devastating and highlights the urgent need to address long-standing structural inequities.» Réduire les inégalités implique de s’attaquer aux problèmes structurels.

Nos voisins américains sont-ils racistes? À l’exception d’une détestable poignée d’irréductibles, je ne le crois pas. Par contre, il m’apparaît évident qu’on doit s’intéresser aux effets pernicieux d’un système qui produit autant d’inégalités. Fermer les yeux, c’est accepter que l’histoire se répète tout en refusant d'affronter la réalité. 

Si le géant américain n’est pas profondément raciste, des problèmes structurels importants contribuent à reproduire un déséquilibre au sein de sa population. Cette population continue de croître et les hausses sont remarquables au sein des différentes minorités. Il y a urgence d’agir.

Le Québec est une société différente de la société américaine, mais il me semble tout aussi important d’étudier nos différentes structures pour nous assurer qu’elles permettent à tous et à toutes un même accès à l’ensemble des services.

Se livrer à un tel exercice ferait-il de nous des racistes? Non, simplement des citoyens soucieux de corriger des lacunes ou encore d’envisager la possibilité qu’il y en ait. Même quand il se perd en circonvolutions, le premier ministre ouvre la porte à des lacunes historiques pour les pensionnats autochtones et reconnaît des failles du système.

Avec raison, le terme «raciste» fait peur et aucun d’entre nous ne voudrait qu’on lui accole cette étiquette. Je comprends le chef caquiste d’éviter de l’utiliser pour parler de la nation. Si le mot l’effraie ou s’il craint des retombées politiques, je lui en suggère un autre: biais. 

Comme l’a si bien souligné la coroner Kamel, le racisme systémique, ce fameux biais du système, n’explique pas à lui seul la mort de Joyce Echaquan. Nous pourrions également évoquer le manque de personnel ou la charge de travail. Il est cependant nécessaire, et courageux, de considérer l’ensemble des indicateurs.