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Portrait de la pression

Canucks vs Canadiens
Photo Martin Chevalier On ignore ce qui se cache derrière le masque de Carey Price.

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Ça se passait à l’Institut de cardiologie de Québec. Le chirurgien Daniel Doyle, en pied de bas, installé sur des serviettes étendues sur le plancher pour être confortable, tenait le cœur dans sa main gauche. 

Ses traits étaient tout juste tendus tellement il était concentré en cousant les veines qui serviraient de pontage.

Pendant ce temps, c’est une grosse machine qui servait de cœur artificiel qui pompait le sang dans les artères du patient.

Quand toutes les coutures ont été complétées, le Dr Doyle a réintroduit le cœur dans sa cavité, a recousu ce qu’il y avait à reconnecter et a fait un bref signal pour qu’on arrête le cœur artificiel.

« Quand ça va arrêter, si vous êtes croyant, vous allez peut-être voir une âme flotter au-dessus du corps... »

La machine a arrêté de pomper... et le cœur fraîchement opéré est reparti. L’homme vivrait encore quelques années. Un autre qui pourrait retrouver ses enfants. Daniel Doyle a enfin eu un large sourire...

Ça, c’est de la pression.

  •   Écoutez l’entrevue avec Réjean Tremblay, Chroniqueur sportif au Journal de Montréal et de Québec au micro de Benoit Dutrizac sur QUB radio :

VITE UN PNEUMOTHORAX

Un soir, pour préparer l’écriture de la série Urgence, je m’étais retrouvé à l’urgence de l’Hôpital du Sacré-Cœur. C’est là qu’était l’unité des traumas. 

Quand il y avait un accident sur l’autoroute 15, à minuit le samedi soir, c’est à Sacré-Cœur qu’on transportait les blessés. Ce soir-là, quatre ou cinq ambulances sont arrivées en même temps. 

Des fractures, des lésions, du sang, des cris, des pleurs. La plupart des urgentologues sont de jeunes médecins. Ça prend du tonus et des nerfs d’acier.

Ce soir-là, en plus d’immobiliser les fractures évidentes, on a entendu un râle épouvantable. Un homme dans la trentaine semblait sur le point de mourir. Il suffoquait et était incapable de respirer.

Ç’aurait pu être le Dr Martin Lapointe, mais je ne suis pas certain. En deux minutes, un des urgentologues a diagnostiqué un pneumothorax sous tension. Ça s’est passé à une vitesse folle. Il a percé un trou près de la clavicule, a introduit un tube dans le trou et on a entendu un pffff produit par l’air faisant pression sur les poumons et le cœur, qui était expulsé. L’homme a survécu. 

Ça, c’est de la pression.

LA PRESSION EST PERSONNELLE

Je compatis avec Carey Price. Mais je n’achète pas du tout la vente forcée d’un Carey Price croulant sous la pression des médias, des fans et du hockey professionnel. 

Des centaines de joueurs vivent avec cette pression avec les Yankees à New York, les Cowboys de Dallas dans la NFL ou le Real Madrid ou le Manchester United au soccer.

Mais je suis convaincu que Carey Price est mal en point. On ne demande pas d’être admis au programme d’aide de la Ligue nationale sans une raison grave.

Ce que je veux dire, c’est que Carey Price subit une pression énorme sur ses épaules, mais que c’est une pression personnelle. C’est lui comme personne qui est plus vulnérable qu’un autre, c’est lui qui éprouve sans doute des difficultés à jongler avec une vie professionnelle intense et une vie personnelle qui semble pour le moins... prenante. 

Carey Price a 34 ans. Il est certainement habitué après presque 15 ans passés à Montréal à gérer la pression d’un joueur étoile du Canadien. C’est l’ensemble de ce qu’il vit qui l’écrase.

UN BEL EXEMPLE

Dans le passé, le Canadien a déjà payé une semaine en Floride à Maurice Richard. D’autres joueurs ont eu besoin d’un repos ou d’un répit. La plupart se contentaient d’une couple de bières et d’un calmant et poursuivaient leur course folle.

C’est juste que Carey Price n’est plus capable de tout concilier.

Ce qui est formidable, c’est qu’il ait demandé de l’aide. Publiquement. Le message est puissant. Si Carey Price, star à 10,5 millions $ par année, a la force de rendre publiques ses difficultés d’âme, alors Gilbert Tartempion et Alberte Lavoie qui travaillent au St-Hubert et qui ne sont plus capables de se faire suer pour les nouveaux boss de Toronto peuvent se le permettre aussi.

Surtout si, comme Carey, ils peuvent continuer à toucher leur paye ou leurs assurances.

TERRIBILOSE ET NÉCESSITOSE

Si vous suivez les réseaux sociaux d’Angela Price qui lui permettent de commercialiser ses créations vestimentaires et de partager la vie de toute sa famille, vous savez déjà que le gardien du Canadien est impliqué dans la mise en marché de l’entreprise. 

C’est encore de la pression. Tout est de la pression. Et il n’y a pas que Carey Price qui suffoque et qui tente de se dépatouiller pour survivre.

Hier, j’ai retrouvé le doc Martin Lapointe, l’ancien urgentologue de Sacré-Cœur. Il est un médecin de famille très affairé. Il m’expliquait que l’anxiété était devenue presque la maladie du siècle. La maladie et les médicaments ou l’alcool pour y faire face.

« Les vraies maladies de notre société s’appellent la terribilose et la nécessitose. Tu regardes les nouvelles et tout est terrible. Et à la pause publicitaire, tu développes une nécessitose. Tout est nécessaire. Il s’est écrit un livre formidable qu’on devrait rendre obligatoire en secondaire 4. Ça s’appelle L’art de ne pas s’empoisonner la vie par Rafael Santandreu. Ça traite justement de la terribilose et de la nécessitose », d’expliquer l’ancien jeune doc.

LA PAIX. LA SAINTE PAIX

Ce que je souhaite à Carey Price ? Qu’il retrouve son essence. Son âme. Sa paix. Et son bonheur.

Après, s’il s’en sent la force, qu’il retrouve sa famille. 

Et après, s’il en a le vrai goût, qu’il reprenne son but pour entendre l’hymne national.

Pis, si le CH ne fait pas les séries, c’est just too bad. Pas de terribilose et pas de nécessitose.