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Pour en finir avec un pseudo «prix Nobel»

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Créés par le testament de l’inventeur Alfred Nobel, décédé en 1896, les prix Nobel sont attribués, chaque année, depuis 1901, dans trois disciplines scientifiques (physique, chimie, physiologie et médecine), auxquelles s’ajoutent les prix de littérature et de paix. L’inventeur de la dynamite voulait ainsi transformer un énorme capital économique acquis en bonne partie par un outil de destruction en capital de sympathie philanthropique, chaque prix étant doté d’une forte bourse (aujourd’hui d'environ un million de dollars), fruit des intérêts accumulés chaque année par le capital initial investi. 

Le Nobel d’économie?

Le lecteur attentif aura constaté que je n’ai pas mentionné le soi-disant «prix Nobel d’économie», annoncé lui aussi chaque année après les autres. La raison est simple. Même si la plupart des journalistes (pas tous heureusement...) répètent chaque année que telle ou telle personne a obtenu «le prix Nobel d’économie», donnant ainsi l’impression qu’un tel prix est bien un «prix Nobel» et que son récipiendaire est donc un grand scientifique, sinon même un génie qui peut alors dire comment gérer la société de façon «rationnelle», ce prix a en fait été créé longtemps après la mort de Nobel et n’est donc pas un «prix Nobel»!

C’est en effet seulement en 1968 que la banque de Suède, qui désire alors marquer le 300e anniversaire de sa fondation, finance un prix qu’elle intitule curieusement: «prix de la Banque de Suède en science économique en l’honneur d’Alfred Nobel». Voulant décerner un prix d’économie, pourquoi n’a-t-elle pas choisi le nom d’Adam Smith, considéré comme le père de cette discipline? Ou encore celui d’un économiste suédois du 19e siècle? Après tout, les mathématiciens attribuent la prestigieuse «médaille Fields» et les informaticiens le «prix Turing» en l’honneur d’un des leurs et ces prix sont reconnus comme étant prestigieux parmi ces disciplines, même s’ils sont à peu près ignorés du grand public.

L’explication la plus plausible de ce choix curieux mais stratégique est que, pour rehausser aux yeux du grand public la valeur «scientifique» de l’économie et lui donner ainsi plus de crédibilité alors qu’elle n’est qu’une science sociale comme une autre et non une science naturelle, il fallait plutôt l’associer à un prix scientifique ayant déjà acquis une grande crédibilité. En mettant le mot «Nobel» quelque part dans le nom de leur nouveau prix et surtout en le faisant gérer par la Fondation Nobel à qui on demandait de mimer les gestes associés aux vrais «prix Nobel», la Banque de Suède se faisait non seulement oublier, mais donnait l’impression que ce nouveau prix était bien un prix «prix Nobel» puisqu’il était attribué immédiatement après l’annonce des vrais Nobel et suivait le même protocole.

Encore mieux: comme tout le monde connaissait depuis des décennies l’expression «prix Nobel», le nouveau prix n’avait pas à se faire connaître et pouvait bénéficier immédiatement du crédit symbolique accumulé au cours des décennies précédentes par les véritables «prix Nobel». Aussi, il ne fallait pas être grand clerc pour deviner que, par paresse, inconscience ou sens de la concision, les journalistes parleraient vite du «prix Nobel d’économie», même s’il faut bien dire qu’écrire «prix de la Banque de Suède» n’était pas beaucoup plus long et aurait été plus juste, mais que le titre aurait alors perdu de son prestige et n’aurait peut-être pas justifié qu’on l’annonce chaque année en grande pompe...

Scandaleux

En somme, les stratèges de la Banque de Suède ont réussi une véritable alchimie sociale en convertissant de façon magique du plomb en or, c’est-à-dire du capital économique sonnant et trébuchant en «capital symbolique» de reconnaissance d’une discipline critiquée, lui donnant ainsi une visibilité sociale et une crédibilité qu’aucun autre nom pour ce prix n’aurait pu lui conférer. Si les plus cyniques applaudissent encore à ce jeu, d’autres ont trouvé le procédé plutôt scandaleux. Ainsi, Peter Nobel, un descendant de l’inventeur, a accusé l’Académie suédoise d’avoir abusé du titre Nobel et l’un des premiers lauréats, Gunnar Myrdal, a même conclu, après réflexion, que ce prix devrait être aboli.

Il est donc encore temps, pour les journalistes, de cesser de contribuer chaque année à ce coup de force symbolique en cessant de s’exciter autour de ce pseudo-Nobel, annoncé immédiatement après les vrais lauréats Nobel – pour jouir d’un «effet halo» l’associant aux vraies sciences. À tout le moins, ils devraient, par souci de vérité, toujours utiliser son seul et véritable nom: «prix de la Banque de Suède en science économique». Par souci de concision, ils pourront en effet laisser de côté l’ajout superfétatoire de «en l’honneur d’Alfred Nobel», lequel n’était évidemment pas économiste, même s’il est devenu très riche grâce aux usages guerriers de la dynamite.

– Yves Gingras, professeur d’histoire et de sociologie des sciences à l’Université du Québec à Montréal

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