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Superman fidèle à lui-même

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Ainsi donc, le nouveau Superman est bisexuel. Jon Kent, fils de Loïs Lane et Clark Kent, vivra une histoire d'amour avec le reporter Jay Nakamura.

J’avoue avoir esquissé un rictus en lisant la chronique de notre collègue Mathieu Bock-Côté sur le sujet. Tout en évoquant une guerre contre les superhéros, il perçoit un danger dans cette évolution de Superman. Il va jusqu’à affirmer que le message qu’on passe ainsi est le suivant: «l’homme blanc hétérosexuel doit tomber. Il est de trop sur terre. Il a ruiné le monde, maintenant, il doit disparaître, ou alors devenir un pénitent absolu, s’autoflageller, déconstruire ses privilèges, se maudire, s’humilier.»

Ça fait beaucoup pour un rare héros bisexuel, non? En lisant la prose de mon savant collègue, je me suis interrogé sur ma propre absence de réaction vive à la nouvelle. Comme historien, comme amateur de BD ou comme professeur, je relevais simplement que le fils de Kal-El représentait une réalité de notre époque.

Tout comme Mathieu, je suis un homme, un Blanc, et je suis hétérosexuel. Jamais, depuis l’enfance, je ne me suis senti menacé. Ai-je été freiné dans mes ambitions personnelles? A-t-on limité ma liberté d’expression? Bien au contraire, je me sens sûr de moi et peu ébranlé par les revendications de ceux et celles à qui on n’a pas offert les opportunités dont j’ai pu jouir.

Je crois avoir travaillé fort pour m’éduquer, dénicher un travail et fonder une famille. Cette conviction de n’avoir rien volé ne m’empêche cependant pas de constater que bien d’autres, la plupart du temps issus de diverses minorités, ont fourni les mêmes efforts sans pour autant qu’ils soient récompensés à leur juste valeur.

Avant d’envisager la chute de l’homme blanc hétérosexuel, j’aimerais bien qu’on se livre à une analyse statistique poussée. Que des femmes, des homosexuels, des bisexuels ou des représentants des minorités culturelles espèrent plus et mieux ne devrait étonner personne, tant les hommes blancs hétérosexuels ont la plus large part du gâteau depuis très longtemps.

Non seulement je ne vois pas dans la bisexualité de Jon Kent l’apocalypse de l’hétéro blanc, j’y vois plutôt un message positif. Au début de ma carrière en enseignement, bien des jeunes hommes et des jeunes femmes assis dans mes classes cachaient leur orientation sexuelle. Victimes de quolibets ou d’intimidation, les plus fragiles ont quitté les études alors que d’autres se sont suicidés.

Je me réjouis qu’en 2021 ceux et celles qui sont devant moi semblent mieux vivre cette affirmation de leur identité et que leurs camarades de classe n’en fassent plus de cas. Est-ce à dire que les jeunes hétéros dans mes groupes se sentent diminués ou discriminés? Allons...

Si les représentations de personnages leur ressemblant dans les films, les BD ou les séries télévisées n’expliquent pas tout, on peut parier que de voir des héros ou des vedettes qui leur ressemblent a favorisé une meilleure acceptation de soi. Combien de ces fameux héros si présents sur nos écrans représentent toujours les Blancs hétérosexuels? Une forte majorité.

Non seulement je ne crois pas qu’on vise l’humiliation de l’homme blanc hétérosexuel parce que d’autres souhaitent aussi obtenir leur part du gâteau, je ne crois pas que l’orientation sexuelle du fils de Superman travestisse l’esprit du personnage principal. Les passionnés de ce héros né en 1938 savent bien que cet immigrant de la planète Krypton a toujours été de son temps et qu’il n’en est pas à une première évolution.

S’il a lutté contre les Allemands et les Japonais, Superman a également prêché la diversité et la tolérance. En 1949, les wokes qu’on accuse de tous les maux n’étaient pas nés et le terme n’existait pas. Pourtant, de nombreux superhéros, fiers porteurs des valeurs typiquement américaines, se relayaient pour rappeler à leurs concitoyens que le tissu social de leur pays était complexe.

Institute for democracy, 1949
Institute for democracy, 1949

Jon Kent est donc le digne fils de son père, dont il récupère le flambeau. Que ce soit comme historien, comme amateur de BD ou comme professeur, je me réjouis de cette nouvelle représentation d’une réalité qui devrait nous être familière.

Autant j’insiste pour qu’on ne censure pas le passé et que l’on continue à l’enseigner en ne se privant pas de recourir à un vocabulaire condamnable aujourd’hui, mais nécessaire dans la représentation d’une autre époque, autant je crois qu’on ne doit pas vivre dans ce passé.

L’homme blanc hétérosexuel va bien et sa virilité n’est pas fragile au point qu'il ne puisse s’adapter à une évolution normale de la société. S’il en était incapable, les femmes seraient condamnées à évoluer dans un univers qui ressemblerait à celui de cette série qui a connu un grand succès, Mad Men. Les Don Draper de ce monde ont su changer et s’adapter, nous le pouvons aussi.