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Ahmaud Arbery: lynchage moderne (2)?

Ahmaud Arbery: lynchage moderne (2)?
AFP

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En mai 2020, je portais à votre attention la mort d’Ahmaud Arbery survenue plus tôt en février de la même année. C’est cette semaine que commence le procès de trois hommes blancs qu’on accuse du meurtre de ce jeune Noir. Cette histoire n’a pas eu une aussi grande couverture médiatique que celle concernant le meurtre de George Floyd, mais elle est aussi importante.  

De nombreux observateurs ont comparé le sort d’Arbery à celui de ces Noirs lynchés sans aucune forme de procès dans un passé qui n’est pas si lointain. Quand on se rappelle que le père et le fils McMichaels, qui n’ont été témoins de rien, ont associé le jeune Noir à des vols commis dans leur entourage avant de se lancer à sa poursuite et, ultimement, de l’abattre, il est difficile de ne pas ressentir de l’indignation.

Difficile aussi de ne pas être sensible au fait que les trois Blancs impliqués dans ces tristes incidents ne seront pas inquiétés avant 74 jours. Il aura fallu rendre publique une vidéo enregistrée par une connaissance (le troisième accusé) des deux McMichaels pour que les autorités réagissent. Comme la loi en Géorgie permet à des citoyens de s’improviser justiciers, on n’avait pas jugé pertinent de remettre en question le récit du père et du fils.

C’est donc ce matin que s’ouvre ce procès avec la sélection des membres du jury. Comme ce fut le cas pour George Floyd, dénicher des jurés totalement impartiaux ne constituera pas une mince tâche tant les événements sont connus de la communauté. Déjà, les avocats de la famille Arbery s’emploient à faire ressortir le traitement favorable accordé aux McMichaels après qu’ils eurent abattu un individu en plein jour sans être inquiétés.

Ce procès risque de faire couler beaucoup d’encre et de soulever des passions. Les avocats de la défense feront assurément valoir le passé trouble d’Arbery. Déjà arrêté pour vol à la tire et pour port d’arme sur un campus quelques années auparavant, le jeune homme, qui joggait au moment de l’altercation, n’en portait pas lors de sa confrontation avec le père et le fils McMichaels.

On ne manquera assurément pas de pointer du doigt la discrimination raciale dans la mise en contexte, mais un autre angle doit être considéré, la loi de la Géorgie. Deux des trois accusés ont mentionné une série de vols sur des chantiers de construction de leur voisinage pour justifier la chasse à l’homme. Si Arbery est décédé, c’est parce qu’il a menacé les McMichaels et qu’il se débattait pour prendre l’arme du fils.

Ahmaud Arbery: lynchage moderne (2)?
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Si le jury juge suffisant le motif invoqué par les accusés, le fait qu’Arbery soit noir pourrait bien ne pas avoir d’influence. Il me semble cependant évident que les McMichaels n’ont jamais vu Arbery commettre un vol et que le seul fait de le voir courir ne justifie en rien une observation concluante. On ne pourrait condamner le jeune Noir pour vol à la lumière de leurs témoignages, encore moins justifier qu’on le prenne en chasse et qu’on ouvre le feu sur lui à trois reprises.

La culture américaine est fort différente de la nôtre. Qu’il s’agisse des armes à feu, de l’application de la loi ou des tensions raciales, il est toujours hasardeux pour des observateurs étrangers d’expliquer l’enchevêtrement de facteurs sociaux et historiques qui a pu mener à un décès comme celui d’Ahmaud Arbery.

Il n’est pas impossible que le trio d’accusés se tire d’impasse, mais on peut sans peine comprendre les cris du cœur des avocats des droits civiques, comme celui de Gerald A. Griggs: «We no longer intend to beg for justice. We demand it. We expect it.» (On ne supplie plus pour que la justice soit rendue, on s’attend à ce qu’elle le soit.) 

Un an et demi après les faits, nous saurons bientôt à quoi nous en tenir.