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Taïwan: des incursions d’avions de guerre chinois «en zone grise»

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Les avions de chasse chinois qui envahissent les écrans radars de Taïwan représentent le dernier outil utilisé par Pékin pour accroître la pression sur l’île démocratique, suscitant la crainte qu’une erreur ne transforme soudainement un conflit froid en une guerre totale, avertissent les experts.

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Dans une base de données de l’AFP qui compile toutes les incursions connues d’avions de guerre chinois dans la zone d’identification de défense aérienne (Adiz) de l’île depuis que le ministère de la Défense de Taïwan a commencé à les rendre publiques en septembre 2020, l’augmentation de leur fréquence et de leur taille est bien visible.  

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L’incursion la plus spectaculaire s’est produite au début du mois, lorsqu’un nombre record de 149 vols ont traversé la zone de défense aérienne du sud-ouest de Taïwan en quatre jours, alors que la Chine célébrait sa fête nationale. 

Ces quatre jours représentent à eux seuls une augmentation de 28% par rapport au total du mois précédent, qui était le mois où le nombre de vols était le plus élevé jusqu’alors. 

L’année dernière, Taïwan a déclaré avoir enregistré quelque 380 incursions dans le secteur sud-ouest de sa zone de défense aérienne, un chiffre déjà dépassé deux fois depuis le début de l’année, avec 692 incursions entre le 1er janvier et le 22 octobre. 

Les avions utilisés sont en outre de plus en plus menaçants, notamment le bombardier H6 à capacité nucléaire. 

En septembre 2020, Taïwan avait enregistré les incursions de 32 chasseurs et de trois bombardiers.

Jusqu’à présent, ce mois-ci, il y a eu 124 incursions de chasseurs et 16 de bombardiers. 

Les analystes estiment toutefois que la menace que représentent ces incursions ne doit pas être exagérée.

L’Adiz ne correspond pas à l’espace aérien territorial de Taïwan, mais englobe une zone plus vaste qui recoupe une partie de la zone d’identification de la défense aérienne de la Chine et même une partie du continent. 

«Formation des pilotes chinois»

Néanmoins, jusqu’à l’année dernière, la Chine avait très rarement traversé le secteur sud-ouest. 

«Cela fait partie de ce que nous appelons la tactique de la “zone grise”. Ça maintient une pression psychologique sur Taïwan», explique à l’AFP Lee Hsi-min, amiral à la retraite qui a quitté la tête des forces armées taïwanaises en 2019. 

La «zone grise» est un terme utilisé par les analystes militaires pour décrire des actions agressives soutenues par un État qui s’arrêtent avant la guerre ouverte, également décrite comme «la terre des limbes entre la paix et la guerre» par le secrétaire britannique à la Défense, Ben Wallace. 

Taïwan a connu une recrudescence de ce type de menaces depuis l’élection en 2016 de la présidente Tsai Ing-wen, honnie par Pékin, car elle considère Taïwan comme un pays «déjà indépendant» et rejette le principe d’une seule Chine. 

Selon M. Lee, cette «zone grise» comprend l’intensification des cyberattaques et des campagnes de désinformation, mais aussi l’augmentation massive des dragues chinoises prélevant du sable dans les eaux entourant Kinmen et Matsu, deux îles taïwanaises situées à quelques kilomètres du continent.

Les incursions dans l’Adiz, a-t-il ajouté, y compris les sorties nocturnes occasionnelles, permettent à la Chine «d’améliorer la formation des pilotes» et de tester les défenses de Taïwan. 

Elles mettent également à l’épreuve la flotte taïwanaise de chasseurs déjà vieillissante. De nombreux accidents mortels ont été imputés à des défaillances mécaniques. 

L’île autonome et ses 23 millions d’habitants vivent sous la menace d’une invasion chinoise depuis que les deux parties se sont séparées à la fin d’une guerre civile en 1949. 

La Chine, qui considère Taïwan comme son propre territoire et qui a juré de s’en emparer un jour, a peu parlé de ses incursions dans l’Adiz. 

Mais les analystes estiment que celles-ci envoient un message à trois cibles: le gouvernement et le peuple de Taïwan, le public chinois de plus en plus nationaliste et les puissances occidentales. 

«Pékin veut démontrer qu’il ne se laissera pas intimider par les alliances régionales de sécurité en gestation, qui visent sans aucun doute la Chine», estime J. Michael Cole, un expert basé à Taïwan. 

La Chine «démontre également à un public national qu’elle n’est pas complaisante face aux développements qui favorisent Taïwan», a-t-il ajouté. 

Les États-Unis ont longtemps entretenu une «ambiguïté stratégique» à l’égard de Taïwan, lui vendant des armes sans prendre l'engagement de lui venir en aide.

Mais le président Joe Biden a déclaré par deux fois que l’armée américaine défendrait le peuple taïwanais si la Chine s’en prenait à l’île.

«Cercle vicieux»

Si les incursions dans l’Adiz sont loin d’être une déclaration de guerre, beaucoup craignent que l’augmentation du nombre de sorties n’accroisse le risque d’un écrasement, d’une collision ou d’une erreur qui pourrait déclencher un conflit plus large. 

Le président Xi Jinping a fait de la prise de Taïwan un engagement clé, alors qu’il entame un troisième mandat l’année prochaine. 

Selon Jia Qingguo, expert en relations internationales de l’université de Pékin qui conseille le gouvernement chinois, la façon dont Pékin se comporte par rapport à Taïwan dépend de «ses capacités militaires croissantes» et de pressions internes en faveur de l’unification. 

La Chine se sent également poussée à agir face au développement croissant des relations entre Taïwan et les États-Unis, où la défense de Taipei est devenue une rare question qui transcende les clivages.

«Les interactions entre les trois parties sont prises dans un cercle vicieux, faisant d’une confrontation militaire et même d’une guerre totale un scénario de plus en plus probable», a averti l’expert. 

Su Tzu-yun, expert militaire à l’Institut de recherche sur la défense et la sécurité nationales de Taïwan, a quant à lui déclaré qu’un débarquement amphibie à travers le détroit de Taïwan reste «l’opération militaire la plus complexe; et si une partie du processus est compromise, l’opération échouera». 

La Chine «pourrait déclencher une guerre, mais savoir si elle peut la gagner est une autre question», a-t-il ajouté.