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Manque d’éthique et culture du sophisme

Manque d’éthique et culture du sophisme
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Le texte intitulé «L’abolition enfin d’un cours toxique!» a provoqué une avalanche de commentaires dans le milieu de l’éducation au secondaire. Mes collègues qui donnent le cours Éthique et culture religieuse (ECR) n’avaient généralement pas le goût de rigoler à la suite de leur lecture.

Je vous invite donc à lire une réponse, celle de Pierre-Louis Lavoie-Gosselin, enseignant du cours ECR.

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Monsieur Bock-Côté,

J’ai lu votre chronique et il se trouve, vous l’aurez deviné, que je donne ce cours infâme.

J’incarnerais donc, selon vous, l’un des vecteurs de cette «[...] véritable machine de propagande au service du multiculturalisme et de l’idéologie des accommodements “raisonnables”». Mon cours chercherait «explicitement à endoctriner les enfants» et il «sèmerait beaucoup de confusion identitaire dans la jeune génération».

Je m’avoue perplexe.

Je serais curieux d'apprendre à combien d’enseignants vous avez parlé pour avoir une telle idée du cours d’éthique et culture religieuse.

Je n'irai pas jusqu'à douter que vous soyez en mesure de me fournir des sources pour étayer ce projet de gavage idéologique que vous associez au cours d’ECR. Je serais en revanche prêt à parier que cet exemple que vous me fournirez ne fera que discréditer un enseignant malavisé, et en aucun cas le programme en lui-même. Et cela, ça me dérange, parce qu’un intellectuel de votre calibre ne peut pas ignorer les règles de salubrité de l’argumentation. Il me faut donc croire que vous choisissez à dessein de cacher que le fonctionnement du système politique québécois, de même que l’enjeu de la signature de la Constitution font déjà partie du cours d’Histoire. Pourquoi vous déchirez votre chemise sur autant de faussetés, j’ai ma petite idée là-dessus...

En revanche, il se pourrait que vous n’ayez pas conscience — puisque vous vous opposez à ce point à l’enseignement de la tolérance à l’école — que vous vivez dans un système économique qui ne pourra pas se passer de l’immigration s’il veut survivre, croissance oblige. Or, la religion, ne vous en déplaise, est bien loin de s'essouffler partout ailleurs dans le monde. Y compris ici, au Québec.

Le paysage ethnoculturel du Québec ira donc en se diversifiant, c’est entendu. Comme mon père me le répétait lorsque je protestais, enfant: «Quand bien même tu te roulerais à terre en faisant le bacon, ça ne changera rien...»

Ce qui changera quelque chose, en revanche, c’est la manière avec laquelle nous préparerons les prochaines générations à habiter cette réalité. Il s’agit, à mon avis, d’un geste d'hygiène, d'un gage de bonne santé sociétale que de s’intéresser aux valeurs qui animent autrui, avec qui nous sommes appelés à collaborer pour un projet de société. J'irais jusqu'à dire qu'il y a trois compétences que le cours d’ECR cherche à développer: réfléchir sur des questions éthiques, manifester une connaissance du phénomène religieux et pratiquer le dialogue, lesquelles ne visent essentiellement que cette cohésion nationale qui vous est si chère, à vous et à M. Legault.

Bien entendu, vous ne serez pas d’accord avec moi. Tout mon argumentaire confirme probablement à vos yeux vos propres propos. En effet, votre vision par rapport au cours sur la culture québécoise et la citoyenneté a le mérite d'être claire: «C’est aux religions qui s’implantent chez nous de s’adapter à nos mœurs, à notre laïcité et à notre patrimoine culturel», et pas l’inverse. Pourquoi s’adapter, dans votre langue, sonne-t-il autant comme une crispation, comme la perte de quelque chose?

Voyez-vous, j'approuve sans réserve la critique rationnelle du cours que je donne. Toutefois, ce contre quoi j’en ai, c’est que vous vous permettiez d’affirmer que le cours est toxique, puisqu’il ne véhicule pas des «connaissances sérieuses sur les religions», et ce, encore une fois, sans même daigner mentionner d’où vous tirez cette information. Comme si l’ensemble des acteurs ayant contribué à l’élaboration du programme étaient de parfaits abrutis, et non pas des professeurs, des sociologues, des philosophes, des spécialistes de tout acabit... Pour ma part, il semblerait que je n’aie pas croisé les mêmes enseignants que vous, puisque celles et ceux que j’ai eu la chance de côtoyer avaient à cœur, justement, d’éviter les écueils du sensationnalisme et de déboulonner les mythes à l’aide de faits avérés.

Je m’en voudrais de terminer sans ajouter qu'en reléguant aux oubliettes l'enseignement, non pas de la religion, mais de la culture religieuse (l’Histoire, les rites, les mythes, le patrimoine religieux, etc.), la table sera mise pour encore davantage d'ignorance crasse, de faux débats et de violences acceptables. Je crois que l’enseignement du phénomène religieux, contrairement à ce que pensent même certains de mes collègues, demeure d’une importance capitale, parce que nous vivons en démocratie, et qu'il est fondamental que nous arrivions à nous comprendre.

Je ne dis pas qu’il nous faille joindre religion et politique. Je dis simplement que le fondement d’une société démocratique repose sur la capacité à entendre ce que l'autre dit. Et cela s’apprend. Enfin, je suis d’avis que l’enseignement du phénomène religieux doit continuer, ne serait-ce que parce que nous peinons encore à nous débarrasser de la haine qui gangrène notre société.

Il n'a par contre jamais été question de convertir qui que ce soit. Il s’agit plutôt de pousser nos jeunes à s'interroger: pourquoi est-ce que tant de gens ressentent le besoin de se tourner vers une forme ou une autre de spiritualité? Et ceux qui le font, qu’est-ce que ça change dans leur vie?

Mais cela, c'est le contraire du programme de propagande identitaire... oh pardon!, du «véritable instrument de cohésion nationale» en faveur duquel vous militez.

J’en conviens.