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Lisez en exclusivité les deux premiers chapitres du livre «Le Parloir»

Lisez gratuitement deux chapitre du livre Le Parloir

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19 novembre 2015, quartier général de la Sûreté du Québec, rue Parthenais, Montréal          

— C’est une journée importante pour toi, Greg ! Probablement celle qui aura le plus d’impact dans ta vie. Je peux te dire qu’à partir d’aujourd’hui, ta vie va changer complètement.

Gregory Woolley esquisse un rictus à peine perceptible en entendant le sergent-détective Steve Girard lui servir cette mise en garde sur un ton pourtant assez convaincant. Deux heures plus tôt, l’influent gangster s’est fait tirer du lit par un groupe de policiers venus l’appréhender chez lui. Au total, quatre autopatrouilles étaient mobilisées, chacune identifiée à l’un des corps de police qui participent à cette opération d’envergure : la Sûreté du Québec, la Gendarmerie royale du Canada, le Service de police de la Ville de Montréal et le Service de police de l’agglomération de Longueuil. Woolley a ensuite été escorté au quartier général de la Sûreté du Québec, rue Parthenais, à Montréal, pendant que des policiers fouillaient sa résidence de Saint-Hubert. Ce matin, l’ex-homme de main des Hells Angels, que plusieurs appellent maintenant « le parrain des Noirs» des gangs de rue à Montréal, n’a pas été le seul à quitter son domicile menottes aux poignets. Une quarantaine d’autres suspects, dont des têtes dirigeantes de la mafia montréalaise et des membres des Hells, sont également ciblés dans ce coup de filet de grande ampleur.

Il est 8 h 15. Woolley a passé les 60 dernières minutes les yeux fermés, affalé sur une chaise de bureau, quand le sergent Girard entre dans la petite salle d’interrogatoire aux murs grisâtres où régnait le silence. Âgé de 43 ans, l’homme est vêtu d’un t-shirt blanc et d’un pantalon de jogging; il ne se redresse même pas lorsque l’enquêteur lui demande de s’asseoir « comme il faut». Visiblement en manque de sommeil, il soutient nonchalamment sa tête de sa main droite, alors que le reste du corps est appuyé contre une petite table qui le sépare du policier. Son langage corporel est sans ambiguïté: Woolley ne veut rien savoir de l’enquêteur. Tout en s’efforçant de garder son calme, il reste muet comme une carpe quand Girard lui pose des questions. Pire, feignant de l’ignorer, il ne daigne même pas regarder dans la direction du policier, qui est à sa droite. Woolley est resté derrière les barreaux entre 2000 et 2011 pour complot de meurtre, trafic de drogue et gangstérisme, et il fait aujourd’hui face à ces mêmes accusations. Mais il en a vu d’autres.

Les policiers ont photographié Maurice « Mom» Boucher durant des opérations de filature alors que la guerre des motards faisait toujours rage au Québec, en mai 2000.
Photo Courtoisie
Les policiers ont photographié Maurice « Mom» Boucher durant des opérations de filature alors que la guerre des motards faisait toujours rage au Québec, en mai 2000.

Durant les années 1990, à l’époque de la guerre des motards, le chef des Hells Angels, Maurice « Mom » Boucher, avait recruté ce membre d’un gang de rue pour en faire un des hommes de main de cette bande criminelle. Selon les règlements internes des Hells, aucun Noir ne peut être admis comme membre en règle du « grand club». Pourtant, à l’été 1998, quatre jours après avoir été acquitté du meurtre d’un trafiquant lié à leurs rivaux Rock Machine, Woolley obtenait tout de même ses « patches » de membre des Rockers de Montréal, le redoutable club-école des Hells. Quelques années plus tard, Woolley était accusé d’un autre meurtre, celui de Pierre Beauchamp, un fournisseur de cocaïne des Rock Machine. Le 20 décembre 1996, Beauchamp avait été tué à bout portant au volant de sa mini-fourgonnette sur la rue Sainte-Catherine, alors achalandée en raison du magasinage de Noël. La Couronne croyait détenir une preuve irréfutable de la culpabilité de l’accusé. L’ADN de Woolley avait été retrouvé dans un chapeau de pêcheur découvert dans une poubelle de la station de métro Bonaventure, poubelle à l’intérieur de laquelle les policiers de Montréal avaient aussi débusqué un revolver identifié comme l’arme du crime. Mais le policier chargé d’aller documenter la collecte des éléments de preuve sur place était une recrue, qui en était à son tout premier cas de meurtre en carrière. Il avait non seulement commis plusieurs erreurs de débutant, mais il avait également menti sous serment durant le procès, afin de camoufler ses bourdes. Évoquant la thèse de la fabrication de preuves, la défense avait demandé au jury de déclarer Woolley non coupable. D’autant plus qu’aucune empreinte digitale n’avait pu être identifiée sur le revolver et qu’aucun témoin oculaire n’avait été en mesure d’incriminer l’accusé. Woolley avait de nouveau été acquitté.

En ce matin pluvieux et venteux du 19 novembre 2015, le sergent Girard continue de temps à autre à poser des questions à celui qu’il appelle simplement Greg. Mais il ne reçoit aucune réponse de sa part. Manifestement, Woolley, qui est connu des policiers pour ne pas être bavard avec eux, fera encore honneur à sa réputation et gardera le silence. C’est donc Girard qui va parler. De toute façon, il est encore tôt et rien ne presse d’ici à la comparution de Woolley, prévue en après-midi.

Le sergent Girard n’est pas le premier venu en matière d’enquêtes sur des meurtres et des complots de meurtre. De plus, il en connaît un bout sur l’univers du crime organisé. Il a notamment participé au projet d’enquête Baladeur, à la suite duquel Gérald Gallant, le tueur à gages des ennemis des Hells Angels pendant la guerre des motards, est devenu délateur, a admis être l’auteur de 28 meurtres, en plus de dénoncer les commanditaires et complices de ses crimes. L’enquêteur Girard a également mis en état d’arrestation le caïd Raynald Desjardins, en décembre 2011, pour un complot de meurtre visant Salvatore Montagna, un aspirant parrain de la mafia montréalaise. Quelques mois plus tôt, Desjardins avait survécu à une rafale de projectiles tirés dans sa direction au moyen d’un fusil-mitrailleur AK-47.

Desjardins, qui soupçonnait Montagna d’être à l’origine de cette attaque, a reconnu sa culpabilité, l’été précédent, et il est toujours en attente de sa peine au moment où Girard tente de cuisiner Woolley. Cela tombe bien: il sera justement question de Raynald Desjardins lors de cet interrogatoire qui aura tout d’un long monologue.

Girard prend tout son temps, même si Woolley préférerait en finir au plus vite. Vêtu d’une chemise couleur pourpre, d’un pantalon gris foncé et d’une cravate noire, le sergent approche sa chaise de celle de Woolley. Les deux hommes, qui ont tous deux le crâne rasé, sont tout près l’un de l’autre. Leurs genoux se touchent presque. Tantôt Woolley a les yeux rivés sur le sol, tantôt il regarde droit devant lui, sans jamais croiser le regard du policier. Girard, au contraire, ne le quitte pas un instant des yeux. Il lui parle sur un ton mesuré mais ferme, tout en mâchant frénétiquement une gomme. L’enquêteur a déposé un ordinateur portable sur la petite table, mais il n’en a pas besoin pour l’instant.

— Ce matin, on s’est présentés chez toi à 6 heures, lui dit Girard en commençant à expliquer à Woolley comment et pourquoi il se retrouve confiné contre son gré dans un poste de police plutôt qu’allongé dans son lit. Pour t’aviser de notre présence en face de chez toi, on a allumé les gyrophares de nos quatre véhicules de patrouille et un des véhicules t’a réveillé en actionnant une sirène. Moi et mon collègue Martin Robert, on a cogné à ta porte. J’ai montré mon insigne de police à la caméra de surveillance. T’es venu ouvrir. T’étais en sous-vêtements. Je t’ai montré qu’on avait un mandat pour procéder à ton arrestation. T’as pris le temps de le lire. Je t’ai avisé que t’étais en état d’arrestation pour complot de trafic de cocaïne et pour gangstérisme. Et aussi pour un complot de meurtre que tu as fait avec Maurice « Mom» Boucher et sa fille...» 

Aujourd’hui, comme t’as pu le voir, il y a des gros noms qui sont tombés. Des grosses pointures. Des Rizzuto, des Sollecito, aujourd’hui, ça ne s’attendait pas de tomber. Me Cavaliere, il ne pensait pas que sa carrière d’avocat allait s’arrêter aujourd’hui. Tu es le dénominateur commun qui fait que la majorité des personnes de ce groupe-là tombent aujourd’hui. Le responsable, Greg, c’est toi. Ce sont tes agissements qui font que l’image de la criminalité à Montréal va complètement changer à partir d’aujourd’hui. C’est de ta faute. Ce que je sais de toi, c’est que t’es pas le genre à parler à la police ou à crier après la police. Mais sois assez homme pour écouter ce qu’on a contre toi.» 

Greg, t’es sorti de prison en 2011. Et déjà en 2012, nos sources d’information nous disaient que tu voulais reprendre ta place à tout prix. Que t’étais prêt à utiliser la violence, les meurtres, pour faire ta place. Que tu voulais rassembler tout le monde. Que t’étais une bombe à retardement. Et que t’étais sur le bord d’être incontrôlable. Des gars comme Rizzuto, Sollecito et Cavaliere, c’est des gars low profile. Tu n’entends pas vraiment parler d’eux. Tu sais qui ils sont, mais on a l’impression qu’à aucun moment, ils veulent attirer les projecteurs de la police sur eux. Tout le contraire de toi.» Il faut que tu saches que tout ce que je vais te dire, je suis capable de le démontrer par des faits. Ça va être dans la divulgation de la preuve que tu vas recevoir de la Couronne. Tu comprends ça? En 2012, t’as réussi à former une alliance avec Sollecito et Rizzuto. Et avec d’autres petits groupes à côté, sous le contrôle de l’Alliance. De toi et des Italiens.» On s’entend que quand tu fondes une alliance, tu vas déplaire à certaines personnes. On sait très bien que t’as voulu rassembler tout le monde sous la supervision de votre Table. Comme dans la guerre des motards, on s’entend qu’il y a des sacrifices à faire. Parce que, c’est sûr, tu ne peux pas plaire à tout le monde, Greg. Tu prends la place de certaines personnes, t’imposes tes idées. T’imposes tes lois dans le milieu. Un peu comme celui qui t’a parrainé pour rentrer dans les motards, « Mom» Boucher, a essayé de faire dans les années 1990 en imposant ses règles avec les Rock Machine, les indépendants et autres à qui il a fait la guerre. Toi, à plus petite échelle, t’as voulu faire la même affaire. T’as voulu suivre ton parrain dans ta façon de faire.» On ne s’attend pas aujourd’hui qu’un gars comme Maurice « Mom» Boucher accepte de nous parler. Pis c’est sûr et certain qu’on lui offrira pas un contrat pour devenir délateur. OK ? Ça, c’est mon impression à moi. Quoique, peut-être qu’après des années d’incarcération, quand il va voir qu’on sait que sa fille a été impliquée... Quand il va comprendre qu’elle aussi va partir en-dedans pour un petit bout... Elle qui vient d’accoucher. Peut-être que des fois, ça peut faire comprendre quelque chose à quelqu’un.» Dans une enquête policière d’envergure, habituellement, il y a de l’écoute électronique. Tu sais qu’il y en a qui s’échappent un peu plus que d’autres, qui sont moins prudents avec leurs paroles. Il y a aussi des filatures. Malgré que vous soyez très éveillés là-dessus, je dois te dire que la plupart du temps, on arrive à des résultats incroyables par de la surveillance physique de nos suspects. Souvent, grâce à de la filature conventionnelle, ça nous amène à pouvoir obtenir autre chose. Je te surprendrai pas, on le sait que Me Cavaliere vous met en garde sur plein d’affaires. Mais un moment donné, vous ne pouvez pas tout prévoir. Il arrive des surprises. Vous allez faire des erreurs. Ça peut nous amener à installer des caméras et des micros à certains endroits. Tu sais, il n’y a pas de système de protection infaillible. T’as beau vouloir te protéger de tout... Dans ma carrière, j’ai vu des gars qui avaient des rottweilers ou des caméras chez eux pour empêcher la police d’aller mettre des micros, puis on est rentrés pareil pour en mettre. Jamais vous allez nous distancer assez pour qu’on soit pas capables de vous arrêter. On va tout le temps être capables de vous arrêter. Pour plein de raisons. Des fois, parce que vous êtes entourés de faibles. D’autres fois, parce que vous faites des erreurs. Un moment donné, vous faites tous des erreurs. Parce que vous vous pensez les kings. Quand tu te penses le king, tu vas baisser ta garde. Et c’est sûr qu’à un moment donné, il va y avoir un lucky punch qui va t’arriver sur le nez. Puis tu vas tomber. C’est ça la vie. Quand t’es trop sûr de toi, quand tu penses que tu contrôles la ville de Montréal, tu te penses au-dessus de la mêlée. Et tu penses que rien ne pourra t’atteindre. Mais comme je te l’ai dit, t’étais devenu LA priorité pour la police. T’étais l’homme qu’il fallait retirer de l’île de Montréal pour ravoir une sécurité, pour que ce soit plus calme dans votre domaine. Donc y a rien qui a été laissé au hasard dans l’enquête. Parce que t’as dépassé les bornes. Non seulement tu distribues des kilos de cocaïne sur le marché, mais en plus, t’as utilisé une violence extrême. T’as entraîné la mise sur pied du projet Magot qui te visait, toi et ta gang. C’est rare qu’on soit capable de partir de la rue et d’aller à la tête dirigeante. Et la tête dirigeante, c’est toi. C’est Stefano Sollecito. C’est Leonardo Rizzuto. On a atteint le sommet dans cette enquête. Je te remercierai jamais assez pour ça.» Il y a une chose qui m’a fasciné dans ce que j’ai lu et appris dans l’enquête qui a commencé avec toi, Greg. Tu sais que moi, je viens de Québec. Et j’ai eu la chance de travailler sur l’enquête dans le dossier de Gérald Gallant. Tu connais Gérald Gallant? Dans la guerre des motards, c’était lui, le tueur des Rock Machine et du West End Gang. C’est lui qui a tué Bruno Van Lerberghe, un HA full patch, et Bob Savard, le bras droit de ton parrain... de « Mom » Boucher. À l’époque, cette enquête-là m’a amené à rencontrer des gars comme les Rock Machine Fred Faucher et Marcel Demers. Et Raymond Desfossés, un caïd du West End Gang qui donnait des contrats à Gallant. C’est tous du monde que tu connais. Ça m’a aussi amené à rencontrer plein de gars, comme Gilles Lambert et André « Frisé» Sauvageau, qui étaient eux aussi dans les Rock Machine dans ce temps-là, mais qui sont aujourd’hui dans les HA. Dans l’opération SharQc, les policiers enquêtaient sur les Hells qui tuaient les Rock. Nous, on a fait le contraire avec Gallant. On a écouté Sauvageau, Lambert – et Cazzetta, qui est rendu votre chef ou, à tout le moins, une personne très importante chez les Hells Angels. J’écoutais ces gars-là parler et ils voulaient tous vous arracher la tête. Ils disaient que vous étiez des rats. Des pas fiables. Des crosseurs. Et puis là, quand je lis que t’es rendu avec « Frisé» Sauvageau, qui était un ennemi à l’époque... Lui qui disait: «Jamais que je vas rentrer dans les Crachats!» Parce qu’il vous appelait les Crachats, au lieu des HA. Et là, t’es rendu que tu côtoies ces gars-là qui vous avaient déclaré la guerre. Tu leur fais confiance. Je comprends pas, Greg. Je comprends pas comment vous pouvez en arriver à faire confiance à ces gens-là. Je comprends pas comment vous pouvez virer de même vos capots de bord. Comment vous pouvez accepter de faire rentrer les loups dans la bergerie, puis de leur faire confiance? Moi, il me semble que je ferais confiance à mes gars, ceux avec qui j’ai grandi dans l’organisation, avec qui j’ai fait la guerre à l’époque. Toi qui étais un peu le dauphin de

« Mom» Boucher...

Alors, pour la première fois, le sergent Girard ouvre l’ordinateur portable qu’il avait placé sur la table, juste à côté de lui et de Woolley. Il pose de nouveau son regard sur le suspect et marque une pause, comme s’il voulait susciter la curiosité de ce dernier, avant d’enchaîner.

— Je vais te parler du complot que t’as fait avec

« Mom» Boucher et sa fille, Alexandra. Je sais qu’il a été bon pour toi, « Mom». Et je sais aussi que t’es bon pour lui, par exemple. Ce qui est inquiétant là-dedans, c’est que malgré que « Mom» Boucher soit détenu depuis plusieurs années, il garde un certain contact avec le monde extérieur. On le sait aussi que « Mom » Boucher, ses appuis s’effritent pas mal. Mais vous l’endurez. L’enquête démontre que vous continuez à lui envoyer des enveloppes de 4000 $ par mois. Sauf que, selon ce qu’on sait, le montant baisse. Et là, ce sera pas très long qu’il va se faire oublier. Parce que si y en a un qui a fait des gaffes, si y en a un qui s’est fait des ennemis, c’est bien lui. Des gaffes, il a continué à en faire, même au pénitencier. Ce qui s’est passé avec Raynald Desjardins, c’est encore une très grosse gaffe qu’il vient de faire. On sait que tu ne vas pas voir « Mom» Boucher en prison, mais de façon claire, t’as donné ton consentement pour un complot à venir afin de faire tuer Raynald Desjardins. Je sais pas si « Mom» est moins alerte après toutes ces années passées en-dedans. Je pense qu’il commence à être rouillé et qu’il est devenu moins vigilant. Mais si tu veux passer des messages et que t’es à l’USD, c’est pas si simple. Ça peut t’amener à faire des erreurs. C’est ce que je voulais dire quand j’ai dit tantôt que vous vous pensez au-dessus de tout. Que vous vous pensez inatteignables. Et vous courez à votre perte avec ça.» Alors, « Mom» Boucher, dans toute sa splendeur, il a fait venir au pénitencier sa fille. Sa propre fille. Pour qu’elle aille te livrer ses messages. Parce qu’il ne pouvait pas te les transmettre directement. Et il l’a impliquée dans ce complot. C’est quand même la fille à Maurice « Mom» Boucher, donc c’est sûr que je ne m’attendais pas à ce qu’elle rentre dans les bonnes sœurs. Mais quand même, son père lui a fait franchir une ligne et je trouve ça assez ordinaire. Et Greg, tu vas voir que, comme elle, toi aussi, t’es dans la merde à cause de lui.» Tu vas comprendre que dans cette enquête-là, il a fallu aussi utiliser des moyens techniques. On s’est donc présentés devant un juge pour boguer le parloir A du pénitencier dans lequel les visites se faisaient entre Alexandra Mongeau et son père. On a deux caméras, une qui pointe vers « Mom» Boucher et une vers Alexandra. On voit que les deux se doutent bien qu’ils pourraient être écoutés. Ils en disent des grands bouts, puis ils se parlent seulement en articulant des mots, sans qu’on les entende, ou en chuchotant. Mais t’es capable de lire sur leurs lèvres et de comprendre. Surtout « Mom» Boucher. Ils font des gestes aussi. Quand ils parlent de toi dans le parloir, «Mom» Boucher et Alexandra se touchent la joue. C’est un code pour ne pas dire ton nom, mais on sait que c’est de toi qu’ils parlent. Selon moi, ce code-là a peut-être rapport à la couleur de ta peau. Tu vas voir, quand ils parlent de toi, on est sûr qu’ils parlent de toi même s’ils ne disent pas ton nom. À chacune de leurs rencontres, on a les deux angles de caméra. Tu vas voir...

Le sergent Girard invite alors Woolley à déplacer sa chaise de façon à venir s’asseoir directement à côté de lui, en face de la petite table où il a placé son ordinateur portable. Tout en continuant de mâcher sa gomme, l’enquêteur lance ensuite la lecture d’un enregistrement vidéo, puis tourne l’écran de l’ordinateur vers le suspect et monte le volume.

Un prisonnier obèse, aux cheveux courts mais tout blancs, apparaît à l’écran. On l’entend rire à gorge déployée, marmonner quelque chose puis tousser. Gregory Woolley ne peut s’empêcher de regarder attentivement ce sexagénaire à lunettes que l’enquêteur appelle son « parrain». Cet homme, qui faisait trembler le Québec tout entier il n’y a pas si longtemps, est méconnaissable à première vue. Les années qu’il a passées enfermé dans un« super-max», avec les pires criminels au pays, ont manifestement fait leur œuvre.

— Ça fais-tu longtemps que tu l’as pas vu? lui demande Girard. Il a changé en sacrament! Ouffff! Regarde. Puis écoute bien...

***

Parloir A, Centre régional de réception/ Unité spéciale de détention,          

Sainte-Anne-des-Plaines

— Papounet! s’écrie affectueusement Alexandra Mongeau.

C’est ainsi qu’elle salue son père, que les agents correctionnels viennent d’escorter à l’un des parloirs du pénitencier où ont lieu les visites des détenus. Il s’agit du parloir A, puisqu’on se trouve dans le secteur A de l’USD, qui comprend également le secteur B. Un gros écriteau sur fond noir avec la lettre majuscule A inscrite en blanc est bien visible à l’intérieur du parloir.

Maurice Boucher arrive en souriant dans le petit cubicule, vêtu d’un simple t-shirt blanc et d’une paire de jeans. Il s’assoit en face de sa fille, derrière une paroi en plexiglas du même type que les baies vitrées des patinoires de hockey. Il est 9 h 43, en cette matinée d’une chaude journée de juillet 2015.

Dehors, il fait un soleil de plomb. Mais évidemment, seule sa fille a pu en profiter.

— Est-ce que je t’ai réveillé ? lui demande Alexandra, dont les cheveux longs sont teints en blond platine.

— Non, pourquoi?

— Ben... J’sais pas. C’est vraiment rare que je viens te visiter le matin. Je me suis dit: « Peut-être qu’il dort.»

— Ben non. J’me lève à 6 heures.

— Ah! Comme moi, fait remarquer sa fille qui est bien mise, vêtue d’un chemisier pâle et ample, d’un legging blanc et d’une paire de sandales.

— T’as aminci, on dirait. Hein ? demande Boucher en souriant, fier de sa blague.

— Ha, ha! Je savais que t’allais me dire ça. Je suis à la veille de fendre. J’ai pris dix livres ce mois-ci. Encore.

— Lève-toi donc, voir, que je vois.

Alexandra se lève aussitôt d’une des deux chaises qui, placées l’une à côté de l’autre, occupent toute la largeur de la partie du parloir réservée aux visiteurs.

— Ben, t’as l’air stable. Montre-moé donc ta bedaine. Lève ça, là, demande Boucher en pointant vers le bas du chemisier d’Alexandra.

— On est ben avec ça. Des pantalons de maternité.

— C’est fait exprès pour ça. On dirait que t’as perdu des fesses.

— J’pense pas. Ça doit être une illusion d’optique. J’pense que plus la bedaine grossit, plus que le reste a l’air petit, dit-elle avec humour.

— Mais t’as l’air en santé.

— Oui. Avec mon double menton.

— T’en as quatre, répond-il en riant.

— Trois, mettons.

— Quatre, répète-t-il en continuent à rire. Je les ai vus vite, là. Comment ça va, mon bébé?

— Ça va ben, mais je m’endure pas. As-tu chaud?

Il fait tellement chaud dehors.

— C’est pas si pire. C’est tolérable. Il me semble qu’on a eu plus chaud que ça l’année passée.

— Demain, ils annoncent comme 30 degrés.

— Bah! C’pas chaud, ça. On a eu des 35 l’année passée.

— Mais vous autres, vous avez pas l’air climatisé, là?

— Non. Icitte, si tu veux avoir de l’air, il faut que tu coures. Pis ça me tente pas de courir. Parce qu’il fait chaud quand t’arrêtes, dit-il en riant de sa blague.

— Qu’est-ce que tu t’es fait icitte? lui demande-t-elle en pointant un doigt vers sa bouche. T’as l’air fendu.

— Ah, c’est un bobo.

— Un feu sauvage?

— Ben ç’a commencé par une bosse en-dedans. Je pense que c’est parce que je me suis coupé avec le rasoir le dernier coup. Là, je me fais pas la barbe parce que j’ai peur de me recouper avec le rasoir. Pis en plus de ça, j’avais plein de plaques icitte, sur la gorge. Comme un genre d’eczéma, là, t’sais. Ils m’ont donné des antibiotiques.

— Mais tu craches encore?

— J’crache mais pas comme avant, dit-il après avoir toussé un bon coup.

— C’est moins pire?

— Moins pire que l’hiver. Pis, as-tu été le voir ? demande Boucher à sa fille en se touchant la joue.

— Non, j’essaie, je l’gosse, je l’gosse, mais y a pas le temps. J’ai essayé de le voir, mais y est dans l’jus ben raide.

— T’sais, dans les affaires de mafia, là. Raynald... Les banques? Hein? dit « Mom», qui change tout à coup de sujet.

— Des banques? répète Alexandra sans trop comprendre.

— Des banques Desjardins! insiste son père tout en chuchotant un prénom.

— Raymond? lui chuchote-t-elle à son tour, pas certaine d’avoir bien saisi.

— Pas Raymond, Raynald ! dit alors Boucher à voix haute, avec un long rire sonore, tout en se levant et en bombant le torse.

— Ah, répond simplement Alexandra en attendant la suite.

L’ex-chef motard étire alors les bras en croix. Le parloir est si étroit qu’il plaque la paume des mains contre le muret de chaque côté. Pendant quelques secondes, il fixe sa fille dans les yeux. Puis, après avoir remonté ses jeans plus haut sur sa taille, il brise ce court instant de silence qu’il a sciemment provoqué, comme si ce qu’il allait dire ensuite revêtait une grande importance.

— OK. Parce que, d’après moi, il va venir icitte. S’il vient icitte, on va pouvoir... Je connais quelqu’un qui peut le..., dit-il en chuchotant le dernier mot, tout en faisant un geste répétitif du bras, comme s’il faisant semblant de poignarder quelqu’un. Si il veut, ajoute-t-il, tout en se touchant la joue pour signifier que c’est à Woolley qu’il faut demander s’il est d’accord.

— Câlice, tu me dis ça pis... C’est fou, là, je l’sais pas. Mais en quoi que lui, y a..., balbutie nerveusement sa fille, sur un ton incertain.

Boucher lui répond simplement par un regard.

Et un petit sourire.

— OK, je l’sais. C’est pas de mes affaires. C’est ma curiosité, dit-elle, répondant elle-même à sa propre question.

— On n’en parlera pas. Tu vas voir, c’est mieux. Parce que moé, ça me laisse indifférent, t’sais. Je l’connais ben, moé, Raynald. Mais il est arrivé tellement d’affaires... que ça m’fait pus rien. N’importe qui. Tous mes supposés amis... Poubelle!

— Ouin.

— Tu lui demanderas s’il connaît du monde au Nouveau-Brunswick, ajoute-t-il en se touchant de nouveau la joue, pour qu’elle fasse passer ce message à Woolley.

« Mom» mentionne qu’il a entendu dire que Desjardins pourrait être transféré dans un pénitencier à sécurité maximale situé dans cette province des Maritimes, plutôt qu’à celui de Sainte-Anne-des-Plaines.

— Ç’a l’air que là-bas, ils ont ouvert une rangée juste pour du monde comme moi. T’sais, du monde que le Québec veut se débarrasser. En tout cas, excuse-moé, mon p’tit bébé, d’avoir eu des regains de...

— Colère, dit-elle en finissant la phrase de son père.

— Pis maman, là, j’pas capable de l’appeler. Quand on se parle au téléphone, à toutes les fois, elle me parle d’argent tout de suite, enchaîne Boucher en parlant de la mère d’Alexandra, Louise Mongeau. Celle que « Mom » appelle « maman » est son ancienne maîtresse, avec qui il a eu deux enfants. À l’époque où ils se fréquentaient, celle-ci l’appelait affectueusement « mon p’tit minou», d’après ce que les policiers avaient découvert en enquêtant sur l’ex-chef des Hells.

— M’man? demande Alexandra.

— Ouin. Tout de suite, là. Fait que moé, ça m’coupe le sifflette, hein.

— Est fatigante avec ça. J’y ai dit en plus.

— On se parle deux à trois minutes au téléphone, pis c’est fini. Pis elle m’dit: « Appelle-moé, là.» J’veux pus l’appeler, Alex. Comment j’te dirais ben ça...? J’ai fermé ma gueule sur toute ce que maman a pu m’avoir fait. J’ai jamais dit un ostie de mot. J’ai jamais abaissé maman. Mais j’veux avoir le minimum de contact avec elle. Comment je te dirais ça... Maman, je l’aime, je l’adore, m’as tout le temps l’aimer. Ç’a été un amour dans ma vie. Mais elle est méchante. Avec moi, du moins. Elle n’est pas pareille quand vous êtes là avec elle. Pis moé, je joue le jeu parce que j’veux pas vous montrer l’animosité qu’on peut avoir.

Alexandra Mongeau s’allume une cigarette dans une salle d’interrogatoire au quartier général de la Sûreté du Québec.
Photo Courtoisie
Alexandra Mongeau s’allume une cigarette dans une salle d’interrogatoire au quartier général de la Sûreté du Québec.

Boucher et sa fille ont ensuite une discussion animée durant laquelle l’ex-chef des Hells lâche quelques sacres tout en qualifiant quelqu’un d’« ostie d’hypocrite» et de « crisse de vidange». Ni le père ni la fille ne prononce son nom, mais la police croit comprendre que Boucher fait référence à André Sauvageau, un membre des Hells Angels. Le vétéran motard, alors âgé de 59 ans, est surnommé le « Frisé » dans le monde interlope parce qu’il est chauve depuis longtemps. Il faisait partie des ennemis de « Mom» pendant la guerre meurtrière que ce dernier a menée. Au cours des années 1990, Sauvageau était l’un des membres des Rock Machine les plus influents. Il a intégré les rangs des Hells en mai 2001, quelques mois après que les deux clans eurent conclu une trêve, alors que Boucher était déjà incarcéré. Sauvageau est l’un des seuls Hells Angels à ne pas avoir été arrêté dans l’opération SharQc, qui a envoyé 156 membres et associés du gang derrière les barreaux en 2009, justement parce qu’il n’avait pas mené cette guerre sanglante aux côtés de Boucher. Dans le cadre du projet d’enquête Magot qu’elle mène alors, la Sûreté du Québec soupçonne Sauvageau d’être l’une des têtes dirigeantes d’un réseau de trafiquants qui écoule près de 50 kilos de cocaïne par an dans l’est de Montréal, principalement dans le quartier HochelagaMaisonneuve. Sauvageau superviserait également le système des redevances – les « taxes», dans le jargon du milieu – de 10 % que les Hells perçoivent sur les ventes des trafiquants de drogue établis sur les territoires contrôlés par les motards. L’un des partenaires d’affaires de Sauvageau serait un ex protégé de Boucher, Gregory Woolley. L’hiver précédent, plus précisément le 19 février 2014, Alexandra Mongeau a été arrêtée en marge de cette même enquête alors qu’elle sortait d’un appartement de la rue Cuvillier qui servait de cache d’argent aux Hells. Elle était alors en possession d’une somme de quelques milliers de dollars qui, selon la police, provenait du trafic de stupéfiants. Accessoirement, André Sauvageau et la mère d’Alexandra semblent être de bons amis. Le soir du 13 février, les policiers qui surveillaient Sauvageau à son retour d’un voyage à l’étranger, à l’aéroport Montréal-Trudeau, ont eu la surprise de l’observer accompagné de l’ancienne maîtresse de Maurice « Mom» Boucher.

— T’sais, c’est quoi le lien? Maman le dira pas, là. Elle va te dire: « Ben non, ben non... On est juste des amis.» Mais t’en as-tu un ami qui a emmené une femme en voyage comme ça, ostie, juste pour... Ben non, on va juste manger des chips ensemble. Hein? crache Boucher.

— Non, c’est ça.

— T’sais, maman, c’est toujours la même grosse crotte que j’ai contre elle. Parce que je l’sais comment ce qu’elle est, maman. Elle a été avec tout le monde que je connais. Ça fait plusieurs années mais... Ça m’a dérangé sans me déranger. T’sais ? Je me demandais : « Crisse, est-tu folle? » Elle m’a laissé tomber. Pis j’étais la seule personne qui l’aurait aidée. Parce que je suis le père des enfants. Même si elle me donnerait son opinion... J’vas la démolir, son opinion. J’sais patiner, moé aussi. Dans ma tête, c’est: « Le temps que j’ai été avec toé, je t’ai aimée, on a eu deux beaux enfants.» Mais y me revient toujours dans tête qu’elle m’a dit aussi: «Mes enfants, si c’est pas avec toé, m’as les avoir avec un autre.» Elle m’a dit ça, maman. Elle m’a tellement fait de mal.

— C’est méchant.

— Elle me dit : « Crisse, tu m’as jamais pardonnée. » J’y ai dit : « Louise, j’t’ai toujours pardonnée. Je t’ai pardonnée la même journée que tu m’as fait de quoi. Mais j’suis pas obligé de l’oublier. Moi, je pardonne, mais j’oublie pas. En tout cas, c’est pas facile la vie, mon bébé.

— Ah non. T’sais, de savoir que je serais dans cette situation-là, j’aurais fait mes choses autrement. J’aurais pas fait un enfant. C’est pas le moment que ça arrive. Je sais que ça va se régler, mais câlice que la vie t’envoie des affaires des fois... C’est stressant.

— Peut-être que ça va se régler avec ton copain. Je le sais pas. Mais sinon, restez en bons termes pour l’enfant.

— Ben au moins, on est en bons termes.

Anyway, t’avais le choix. On en avait discuté au début. J’ai dit: « Mon bébé, c’est peut-être pas le temps...»

— J’pense qu’y a jamais de bon moment. Il va toujours arriver de quoi.

— T’as raison dans un sens, parce que la vie aujourd’hui... La vie, là, elle te fait des jambettes continuellement. La vie d’aujourd’hui, on dirait que c’est pas fait pour les enfants.

— C’t’un monde d’égoïstes.

— C’est de mettre un enfant dans la misère en l’mettant au monde aujourd’hui parce que c’est pus comme avant. La famille se tient pus. Le monde est méchant. Tout le monde, c’est juste: l’argent, l’argent, l’argent, l’argent... C’est pus une question d’être gentil, poli pis accueillant, là. Avant ça, le monde barrait même pas leur porte chez eux. D’où ce que je viens, moé, en Gaspésie, à Causapscal, en tout cas...

— Pis moé, j’pense à me faire mettre un système d’alarme, t’sais, dit Alexandra en riant pour alléger l’atmosphère.

— C’est ça. Pis si t’as oublié de mettre le système d’alarme, tu t’fais voler. Mais là où je peux t’encourager à avoir un enfant, c’est qu’il va te débloquer. Tu vas voir que la vie, est pas plus belle. Mais elle se prend mieux. Parce que t’as quelqu’un à qui donner de l’amour tout le temps. De l’amour inconditionnel, t’sais. Tu vas voir, y a une ostie de belle partie dans ça, mon bébé.

— J’vas tripper.

— Ah oui, tu vas tripper.

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